APERÇU HISTORIQUE ET CRITIQUE
« Les autcurs, depuis Hippocrate, donnent le nom de mélancolie au délire caractérisé par la morosité, la crainte
et la tristesse prolongées. » Cependant, jusqu'à Esquirol, ce terme n’a pas une signification précise el s’applique à tout délire partiel, qai ou triste.
Esquirol, le premier, divise les délires partiels en deux grandes classes : {” les monomanies proprement dites, où prédomine l'élément expansif ; 2 la Iypémanie, «maladie cérébrale caractérisée par le délire partiel, chronique, sans fièvre, entretenu: par üne passion triste débilitante ou oppressive ». Cette influence des passions dirige en partie la description d'Esquiro!, si remarquable au point de vue clinique : « Le désordre des passions est le symptôme le plus saillant de la mélancolie, etce sont ces mêmes affections morales qui l’éveillent le plus souvent : amour contrarié, jalousie, crainte, frayeur, etc... »
Il faut arriver à Baillarger pour assister à la transformation complète de cette conceptionet à la création d’une entité morbide, nouvelle pour ainsi dire, et qui ne s ubira dans la suite que peu de modifications.
Les recherches d: Baillirg:r sur la stu eur le condui-
sent à considérer la mélancolie non plus comme un délire
Fa ie
partieltristé, mais comme une dépression douloureuse qui retentit sur l’entendement tout entier. Il montre luimême la différence capitale qui existe entre son opinion et celle d’'Esquirol : « C’es! l’activité dans un cas, et l’inertie dans l'autre, la puissance et la faiblesse, la lucidité d’esprit à côté de l’obnubilation des idées, enfin la lésion partielle à côté du trouble général, » Ainsi définie la mélancolie peut se présenter sous des aspects variables, simples degrés d’un même état. Marcé, reproduisant ces divisions, auxquelles il ajoute d'intéressantes considérations sur les signes somatique;, distingue une mélancolie avec conscience, une mélancolie simple ou délirante, une mélancolie avec stupeur.
. La mélancolie,avec ses variétés, demeure ainsi comprise jusqu’à nos jours, aussi bien en France qu’à l'étranger. Selon M. Magnan « c’est une psychose élémentaire, c’est à-dire une affection géaéraie de l’ertendement essentiellement basée s 1r des troubles primitifs simples, sans délire intellectuel proprement dit ». « Ce qui la constitue essentielle nent c’est la dépression douloureuse, Sans cette dernière,il peut bien n’y avoir des conceptions délirantes analogues à celles que l’on observe dans les diverses phases de la maladie, il y a pas de mélancolie proprement dite. » Elle se montre uniquement chez les prédisposés simples, chez ces individus qui jouissent d’un mécanisme cérébral normal mais fragile.
Kcafft-Ebing classe également la mélancolie dans les psychonévroses,maladies accidentellement acquises dues à une prédisposition temporaire. Elle est caractérisée 1° : par ua
sentiment cénesthétique pénible proluisant une réac-
tion douloureuse (névralgie psychique) ; 2° par l’entrave des processus psychiques allant parfois jusqu’à leur arrêt.
Schule accorde à la mélancolie la même place dans sa classification ; cependant, frappé par la multitude des aspects cliniques, qu'il décrit avec soin, il admet que la mélancolie n’est qu’un groupe symptomatique, une sorte de type moyen dont les diverses variétés ne sont reliées que par la forme extérieure. « C’est la réaction naturelle d’un moi sain jusqu’à ce moment, qui répond aux troubles psychiques qu’il ressent par des sentiments de dépression, de tristesse, de douleur. »
Si la conception de la mélancolie a peu changé depuis Baillarger, il n’en est pas de même de son domaine. Baillarger avait fait de Ia mélancolie une affection excessivement vaste, englobant des formes morbides disparates. Morel, au contraire, ne voit dans la mélancolie qu'un ensemble de symptômes et dans son Traité des maladies mentales (1860) on chercherait en vain la description de cette psychose. « Il me paraît impossible, dit-il, de produire une seule observation de manie ou de mélancolie qui satisfasse er tous points aux exigences de la science. La raison en est fort simple : la manie et la mélancolie sont des symptômes d’une affection nerveuse qu'il s’agit de préciser dans sa nature étiologique et pathogénique ». :
Dans une discussion à la Société médico-psychologique en 1861 Jules Falret soutient une opinion analogue : il montre combien les mélancoliques diffèrent profondément
les uns des autres,malgréleurs ressemblances apparentes:
pre Il conclut que l’on réunit dans une même classe des états très distincts au point de vue symptomatique, sans tenir aucun compte de la marche et de l’évolution prévue des maladies, véritable base des espèces naturelles.
Cette suppression complète de: la mélancolie ne fut pas admise, mais en revanche la désagrégation de cette psychose augmenta peu à peu par la description d’entités psychopathiques nouvelles.
Dès 1820 Georget signalait la stupidité, « anéantissement moral » qu'il considère comme une forme curable de démence. Delasiauve reprend cette conception, et s’attaquant à la mélancolie avec stupeur de Baïllarger, montre qu'il est des cas manifestement indépendants, dont le symptôme primordial est la confusion des idées: « Il n’y a ici ni chagrin, ni désespoir, mais stupéfaction, chaos ».
En 1826 Bayle puis Calmeil décrivent la paralysie générale. Les états de dépression ou d’hypocondrie qui se montrent au début et dans le c. urs de cette affection sont distraits de la mélancolie grâce aux observations de Baillarger.
Moreau de Tours fixe les traits de la mélancolie hystérique : apparition brusque, dépression intense, interrompuce par de courtes phases expansives, avec rires. spasmodiques, excilalion génitale, impulsions au suicide.
Auguste Voisin et Falret tracent le tableau de la lypémanie épileptique, sorte d’état crépusculaire avec dépression psychique profonde, douleur allant jusqu'à langoisse, ne laissant après elle qu’un souvenir confus ou l'impression d’un rêve pénible.
Marcé et Ball reconnaissent l'existence d’une lypéma*
nie choréique où dominent l'anxiété, l’angoisse, les hallucinations de la vue.
Lasèque, sous le nom de délire alcoolique subaigu, décrit un état mélancolique,se prolongeant parfois plusieurs mois, accompagné d'angoisse précordiale violente, de panophobie, d'idées de persécution, déréthisme des centres sensoriels.
Vers 1850 J.-P. Falret et Baillarger insistent sur l’alternance fréquente chez le même malade de la mélancolie et de la manie. Ils réuni-sent tous ces cas dans une espèce morbide nouvelle qu'ils désignent l’un sous le nom de folie circulaire, l’autre sous celui de folie à double forme.
En 1852, Lasègue montre que l’on comprend dans la mélancolie une catégorie de malades atteints de délire partiel triste, bien différents des lypémaniaques et par la nature de leurs idées et par leurs modes de réaction. C’est le délire de persécution, groupe symptomatique dont M. Magnan détachera une affection spéciale : le délire chronique à évolution systématique.
Enfin M. Magaan décrit tout un groupe d’états mélancoliques qui doivent être rangés dans la folis des dégénérés,
En résumé, tandis que dans la première moitié du siècle, on considère la mélan:olie comm: une des maladies les mieux établies, les plus fixes de La pathologie mentale, dans la seconde moitié nous assistons à un démembrement progressil de celte affection. Et si l'o1 songe aux travaux étrangers, aux états décrits en Allemagne sous le nom de Wabnsinn et de Verwirrtheit, à l’hébéphrénie
Si = de Hecker, à la catatonie de Kahlbaum, à la démence précoce enfin, on voit celle entité morbide d’abord si étendue sc disperser en une série de formes nosographiques diverses.
De cette revue rapide nous pouvons dégager dès maintenant plusieurs faits intéressants. Nous avons vu la mélancolie embrasser d’abord toutes les anomalies psychiques qui revêlent un aspect (riste; c’est là un signe pathognomonique nécessaire mais suffisant. Puis on reconnaît en dehors de cet élément asthénique, des caractères qui impriment au trouble mental une allure spéciale.
L'état effectif est reléqué au second plan; au-dessus de lui existent des perturbations intellectuelles, des conditions étiologiques, une évolution particulière qui nécessitent la création d'espèces distinctes. Par voie d’élimination on restreint ainsi de plus en plus, le cadre de la mélancolie ; mais l’on ne change rien cependant aux caractères de celte psychose, de sorte qu’actucllement, il nous semble que l’on doit étiqueter mélancolie tous les cas de dépression où l'insuffisance de nos connaissances sur l’étiologie et la marche est manifeste. Nous sommes en présence d’une sorte de mélancolie provisoire.
C'était là l'opinion de Ball, pour qui les mélancolies « peuvent reconnaître les origines les plus diverses et participent à lexpression symptomatique d’un grand nombre de maladies différentes. »
A Kræpelin revient l'honneur d’avoir définitivement attribué à la mélancolie sa valeur réelle. La transforma-
tion de ses idées à ce point de vue est digne d'intérêt