‹ Essai de rêve moderneChapitre 10 sur 71 · LE CHANT DU METRO · texte numérisé non relu

LE CHANT DU METRO

Non omnes arbusta juvant Humilesque myricae...

(Virgile. Ecl. IV.)

Au mois vert-roux de l'automne qui tombe Les chrétiens descendaient moins vite aux catacombes. Ne descends pour prier ni pour voir des cercueils, Mais pour chamter...

...Règne du Fer, saison d'Orgueil..

Quels yeux ronds ensanglantés Font songer à des supplices ?

Falots du Métro, complices

D'amères modernités

Quels yeux ronds, ensanglantés.

Répond un choc en coulisse Aux clameurs de la Cité.

Descends : la trappe se bouche Trappe, piège, écrasement !

Glissant, lissant le ciment, Brodequins mâles, babouches, Pieds tassés en mouvement...

Sur l'ombre des tassements Va jusqu'aux lumières-mouches.

Les degrés ! Les degrés ! — Soudain Le carrefour, où s'est gitée Dame nuit sous les piliers nains ;

Des aigrettes se sont heurtées Et frissonnent sur les chapeaux Vibrantes du baiser des voûtes...

Puis, la pâleur des gants de peau Sur les beu-rières... puis les routes Où vont, sans bêler des troupeaux.

Email ! émail !

Lueur peu- plaques :

Sur de la laque L'éclair d'un « rail » !

— Et les « qui-vive »

D'affiches, vives Couleurs, qu'on rive Au gris vantail I...

Les parallèles Des quais, des murs; Des reflets sur L'ombre ayant aile ;

Et, fulgurants Des transparents Exagérant Leurs étincelles !

Flèches de feu !

Disques de flamme !

Des mots se clament, Grossiers, parbleu !

Quelques lumières De cimetière Ont, pour les pierres Des baisers bleus . .

Ne riez plus ! — car sous terre Un grondement de tonnerre Roule, martelé. Quels coups !

— Halte au Rêve ! Levez-vous !

...Une peur sans cause file Sur le rail porteur d'angoisse; ...Saisit sa robe et la froisse La gosse qui se faufile

...Des hommes noirs, jamais gais, Attirés, mais impavides.

Jouent à contempler le vide.

Abîme entre les deux quais...

,..Oh! trépignement d'attente!

Et la lutte, et la descente !

— Et les cris dans le remous..

Si vous luttez, levez- vous !

Voici dans les ahauis d'un peuple casse-cou. Qui brusque son bonheur et rudoie sa paresse. Naître — fer et lumière — une symphonie, où Le Métal vibre, en un souterrain qui progresse !

Pïu-fois — comme au-dessus des contingences, comme A d'étrangers lointains ! la glace et son reflet Epouvantent : l'enfant qui riait s'y voit laid; Puis la glace a des complaisances pour les hommes !

Roulons. — Tu te vois flou, dans le miroir ? Plus flou ? Vêtu du capuchon de rêve, tu t'effares Et tu vas, contemplant ton ombre, quand, debout. Ton corps se pétrifie en des poses barbares,

Ton corps bouleversé par les sursauts du train ! Le nickel radieux glissant dans ta main lisse ! Et toi, les yeux rivés sur ton propre supplice. Te lorgnant, virtuel au fond du souterrain !

Finiras-tu, démon, cette course bizarre ? Fa hantise, l'image énorme des carreaux, T*hypnotisera-t-elle ? — Et sens-tu les vitraux Sertir de plomb ta tête pâle, jusqu'aux gares ?

Non, car voici — la main ardente et l'œil câlin — Sise dans les reflets de la laque d'un siège. Qu'une femme sourit — Son sourire t'assiège Et, vaincu, tu te rends, voyageur sybillin !

Tu te mêlais à cette foule ? Et tu voyais Ton front plus soucieux dans la glace plus folle ? Mais cette femme, après t'avoir vaincu, s'isole; Et notre turbulence est son rêve quiet !

Col haut, l'index au bas du menton, l'irréelle Posture ! Le beau songe en enfer exaucé !

— Cette enfant porte un feu nouveau dans sa prunelle. Et fixe ta cravate en se laissemt bercer...

Roulez charrois; vibrez cymbales! Qu'on s'empile Dans la cage; qu'on crie et bouscule, et qu'on soit Violent ! — Cette amie a défié la Ville Et, selon son défi, sourire se conçoit !

Que la foule se voue au bruit dont elle est digne, Et roule... Un infernal chaos n'a pas suffi Pour détourner mon amoureuse au col de cygne. Dont l'exaltation à la Rumeur survit !

Que la foule trépigne, en son occidental Désir de départ, et de brusque atterrissage!

— L'Amie a reconnu ma voix, et rêve sage. Malgré les cris du peuple, et les heurts du Métal !

Laisse-les s'ameuter, les paissants ! — Chère gosse. Tu sais que le Désir et l'Orgueil ancestraux Subsistent dans la vie du lucre et du négoce.

— Et qu'on peut se sourire en prenant le Métro!

Oh ! Mignonne, l'arrêt grince, Comme un gond...

Entre deux wagons se coince Le wagon...

D'un seul coup, brusquement, toute la grappe humaine S'est détachée — et nous sommes seuls — Notre Amour Elst un sublime fou dont la gaieté nous mène Pour que nous dépassions les gares du faubourg!...

Seuls, sous les rayons clairs, aux baisers des ampoules I — Sens-tu traîner sur toi, voltiger sur les murs Le pcirfum des passants, odeur xle cette foule ? Le vernis des sièges frôlés semble moins pur.

Sens-tu ? Nous sommes seuls, et déjà le silence Lutte avec le vacarme, et triomphe ; et devient Ou ronron de la roue, ou glissement, ou bien. Ce roulis si léger qui vers toi me balance !

Et c'est ainsi, ma mie, en rêvant à l'Amoiir, Qu'on voyage, malgré le Bruit et le Vertige;

Sous la voûte qui fuit un peu de bleu voltige; Nous allons mériter de remonter au jour.

Csur l'ogive du jour est au bout de l'allée Souterraine, psureille à la porte du Ciel... Viens ! — La matière stoppe en sa course affolée. Et la Force teirit son flux torrentiel!...

Plus loin que ce wagon qui nous vomit, plus vite, {Maudites les couleurs, et supportés les cris !) Viens voir le crépuscule où le soleil s'effrite Et rejaillit, bloc pourpre aux forges de Paris...

C'est bien le violet avril ! La Seine hâte Sa somnolence vers l'ultime mascaret.

Et lèche les bateaux où le Soir se carrait Paresseux comme un chat aux prunelles d'agathe !

Les squares sont mouillés, la campagne est jalouse» Les maronniers pyramidaux ne vibrent plus Réconcilions-nous avec cette pelouse, La dernière qui monte aux lèvres des talus...

Voici le squcu-e — Tous ces marbres Te font sourire ? — Bah ! rêvons ! — Fantoches découpés en des pains de savon Ils se dissolvent, à l'air libre, sous les arbres

La nuit arrive; un rai les marbre

Et la lune des bois, en glissant, les confond.

Sur son socle Rit je crois Prud'homme, oncle Des bourgeois ;

Vers ce sage.

Le grillage Tend l'hommage De ses doigts

Puis la lune Tend son arc.

Et brise une Lampe-à-arc !

Sa victoire Lui fait croire Que le square N'est qu'un parc.

Page 1