PRIERE POUR LE DEPART
Mon Dieu, je pairs pour cet endroit
Mystérieux que l'on désigne
En étendant le breis — tout droit...
La nuit arrive, et je me signe Devant la pluie et le brouillard Comme un chrétien qui se résigne !
Mais je vous prie, que le hasard Ne fasse pas trop incrédules Ceux que je laisse en ce départ.
Les amis dont les larmes brûlent
Les bons amis affectueux
Qui ne veulent pas croire en Dieu !
Seigneur, je les ai vus à l'œuvre Et je sais qu'ils sont moins mauvais Que moi, triste et méchant manœuvre.
Moi qui vous prie, et qui m'en vais.
Et qui délaisse cette lande Pour une tristesse plus grande !
Je sais qu'ils ont l'Amour en eux
Et qu'ils sont francs jusqu'à la moelle :
Regeirds fiers, et visage heureux !
Si vous voulez, faites-moi grâce Des remords sous les cieux d'étoiles Quand on songe à la mort qui passe;
Mais quand on songe au renouveau Faites, Seigneur, que je p)ossède La foi dont s'arme le cerveau.
Pour être sûr que l'âme cède Des bons amis que j'ai là-bas, ...Des amis qui ne savent pas!
Verdun 1916.
PENTECOTE
Pour le sublime Jour dans la boue passant ma veille Je grimpe et m'enlise, royalement harassé; Parce que la montagne est haute... et que j'essaye De l'atteindre, à travers les arbres cassés...
L'ennemi qui pouvait semer là sa ferraille,
Dort, pesamment silencieux et présent :
C'est la nuit de Pentecôte : le froid nous raille,
Le froid d'un été qui nous raille en nous glaçant..
Seuls les coquelicots qui dédaignent les torpilles Agitent leurs crêtes de coq sur la glaise nue; Et, sur le tertre inaccessible qui diminue. Sont gais comme une parure de jeune fille...
Passez, vaines saisons dont le jour se décompose, Peissez nimbus, couleur manteau de cavalier, Les coquelicots, s'ils parfumaient, seraient nos roses. Mais ils ne sentent que le mauvais temps mouillé !
Je les cueillerai malgré le regret des peirterres Bien alignés, où rose est fleur de Pentecôte, Et rougit, peirce qu'elle semble une saignante faute. Une lèvre tremblant d'oublier Cythère.
Je les cueillerai, les coquelicots, dans l'argile. Sur la crête mouillée et la mousse flétrie, A l'heure où, dans le Cénacle, prie Marie
Avec tous ses compagnons de Vigile...
Les compagnons sont dans la salle où rien ne remue Ni les mains jointes, ni les yeux Depuis qu'entre le Monde et la splendeur de Dieu Le Sauveur ascensionnant tendit sa nue...
Soudain, une boule incandescente qui roule Part du ciel et sillonne l'air bleu Et, pour qu'ils sachent demain parler aux foules. Tombe sur les apôtres en langue de feu.
Tels ô Dieu, si vous le voulez, les coquelicots superbes Jaillis dans le crépuscule, au vent debout. Et que le vent fait retomber — flammes sur boue ! — Fleurs symboles, sur mon front rasant les herbes...