VER HOSTILIS
Ce soir, en le pourpris léger d'un ciel de fraise. Je sens moins notre guerre et daveuitage Dieu. Certes, l'ombre des bois est encore française. Mais au-dessus des bois l'Oubli pleut, dans l'edr bleu.
La Meuse psuesseuse a des souplesses d'or Qui font songer au sang vermeil des eunoureuses. Et la voix des poilus se fait plus langoureuse Quand ils parlent tout bais, du Ravin de la Mort !
Oh ! les premiers élans de la Nature neuve ! C'est le printemps : avec égarement je vois Pztôser des frissons roux sur la berge du fleuve. Et l'astre des bergers les couver d'un œil froid...
Verdun 1916.
UNE NDIT AUX EPARGES
Moi, l'autre hiver, plus sourd que les cerveaux d'enfants, je courus...
(Rimbaud; Bateau Ivre.)
Le sergent dit : Il n'est pas l'Keure, non, De traverser la route... Elle est trop blanche... — Nous attendrons...
Oh ! mon rêve, attendons.
Le jour a fui, déjà, de ce dimanche... Sur l'horizon qui fut une forêt Vesper s'allume, et l'Ourse...
Je suis prêt!.
Oui, je suis prêt, car j'enfle ma poitrine A respirer en ce ravin tondu;— Petite voix dans le soir confondue; Soldat qu'accroche à son flanc, la colline. Comme un genêt, conime un caillou perdu. Comme un soldat de plus à sa tétine Comme un amour à la France rendu Pai la ferveur de ma foi limousine.
Le soir maté par les envols d'acier.
En sa cagna, que l'horizon seul borne. S'est renfrogné : front las, capote morne. Abandonnant la route aux terrassiers...
Et nous emportons tout le long du soir
Nos outils; le fil, la grosse bobine
Qui balance et grince entre deux brancards,
Et notre bidon, sans vin ni bibine,
Sans eau, — l'eau de mort, dont on ne boit pas I
Mais qu'on remplirait aux sources d' en-bas...
Ah ! — maintenant, des pelotons de laine * Ont émoussé les réseaux barbelés ; L'immensité de fureurs se fait pleine Et de survols, et de périls ailés...
...Des grondements, sondent l'ombre plus large Des trous sont là qu'on devine béants : Tout doux, tout doux, le Moulin des Eparges Paraît un port brisé par l'Océan
Et puis, voilà de la musique :
Bobine, caillou, pelle et trique !
Et les calembours — sous la peur — Des sapeurs...
La musique de la pelle. Des souliers qui nous révèlent.
Et du sac. et du marteau.
Sur le dos. . .
La musique des capotes Où le câble dur se frotte.
Et la musique des vents Sur les dents...
La musique aussi tranquille D'un char ou d'un decauville Traînant des cailloux, je crois.
Ou du bois...
La musique de la route Quand l'heure au fossé glougloute.
Eln mouillant les bas-côtés Marmites.
La musique de l'attente Quand la minute présente Promet la u danse »..., et souvent Meurt, avant !
La musique du silence.
Quand les monts-boches s'avancent.
Les Poilus allant vers eux, Deux à deux!...
Et nous ne savons plus où nous marchons, sans voi Vague vallonnement gluant aux pieds, sol noir; ...Sources d'argile et d'ocre où les ombres vont boire.
Aux limites du ciel se profilent nos piques ;
Et, quand nous trébuchons sur les boyaux à pic.
Les pas glissent de deux, comme en la danse antique
Puis : « Planquez-vous » ! — Chacun s'annihile, vra
[ment Pendant qu'une fusée crève le firmament, Et retombe sur nous, vite morte, en fumant...
Et sous cette clarté qui nous incise à vif Le ravin semble peint par un dieu primitif. Ignorant des forêts, des bois — même des ifs!,..
O squelette d'un mont ! ô terre décharnée !
Des guerres de ce temps d'autres glèbes sont nées :
Voici l'Art sans contour des (( Premières Années » !
Futuriste, cubiste, et railleurs : venez là ! Et les formes sans nom que votre Art égala, Le futurisme, et le cubisme, les voilà...
Révulsions ! Amas de terres « quinquénaires » ! Pas un pouce d'argile ou de glaise n'adhère Aux monts bouleversés qu'émiette le tonnerre!...
Antre grondant où tout renaît, quand tout s'apaise!... Fureurs, élancements de ces crêtes de glaise : Croulante ligne d'eau d'une folle falaise!...
De ce qui fut campagne, et brousse, et faune, et flore. De ce qui fut un bois, où la source aime éclore. Rien, plus rien ! — Si, l'horreur d'une eau qu'on mêle
[au chlore !
L'horreur d'une eau mauvaise, en un tonnelet; puis. Pour sonder les sous-sols décomposés, un puits Remontant l'eau filtrée sur les corps enfouis!...
Oh ! la pâleur de ceux qui vont boire à cette eau. Et « savent •> !... Boire ainsi l'eau d'un «campo-santo» ; Conformément aux volontés d'un écriteaul...
En le sol — montueux — sous la crique. Vrille le fil téléphonique...
Recoupé — resoudé — recoupé — Et dans le plomb enveloppé;
Puis courant — sous la butte — ou sous terre Et blanc comme un ver solitaire...
Ou grimpant — drôlement — en replis — Au creux des chemins démolis...
Serpent seul — sillon triste — humble fosse - Où tiendrait le cercueil d'un gosse,
En la nuit — qui reluit — sans la lune Comme la fosse paraît brune ! . . .
Si la bêche — au bruit mou — fend la motte, La bêche se colle à la crotte.
Aux relents — que l'outil — nous ramène — L'odeur de ce sol est humaine!...
Qu'importe l'odeur, Nocturne rôdeur, Taraudeur !
Le fossoyeur laid Murmure un couplet.
Dans Hamlet !
Tous les ventres ont.
Morts, le même son :
Avançons !
Que la boue chrétienne A la pelle tienne !
— Elle est tienne...
C'est pourquoi, gamin.
Creuse ce chemin, A la main !
Ta main sait mieux faire Elle a plus souffert Que ton fer!...
Et l'odeur nous hante Dans la nuit gluante Et puante...
La nuit sans rayons Bouche le sillon :
Nous fouillons ! . . .
Oui. Nous fouillons à la main, dans l'éboulée D'un cimetière-charnier, d'une boue humaine. Pendant que les fusées des Boches sillent sur la plaine, Nous nous accotons à la crête, dos collés...
Soudain, les lance-bombes, courts, trapus et vomissant
Versent leur charge mathématique de feu.
Et l'orbe lumineux raye bas les cieux,
Et des poilus charrient des poilus en sang...
En sang, en capilotade; avec la tête
Dans des linges hâtivement déroulés
(Oui ; ce sont des bonnets de nuit, si vous voulez I)
Et, sur le sein, la place où mettre une étiquette.
Cahin-caha; gémissant et renversant les mottes. Et je te cogne, et je te relève; et je poursuis. Les blessés et les morts ont traversé la nuit : Rapidement... (O vieux moribond, comme tu trottes!)
Nous sommes demeurés... (Dieu! la terminerai -je. Après deux ans de souvenirs,
Ma pauvre poésie abandonnée aux neiges De cet hiver qui va finir!...
Oui ; ton nom est magique, et mon pstôsé frissonne,
Eparge, à relire mes vers :
Qu'ils soient continués en le printemps qui sonne,
Devamt la Maurne aux regards verts!).
Nous sommes demeurés dans la fange et la poisse Au bats de la montagne en mouvement de nuit A tâter les cailloux dans l'ornière d'angoisse...
Hallucinés par tout le mal et tout le bruit.
Nous palpions le sol froid comme un os de squelette
Qui serait tour à tour la rotule ou la tête !
Et, dans le cimetière où se creusaient nos trous, Les boules du sol gras, en dévalant, collantes, S'agglutinaient aux pieds ou calaient les genoux !
En le noir ébloui par les clartés volantes,
Mystérieusement s'allongeait le circuit
D'un câble fait de boue, et d'eau puante enduit;
Jusqu'à la basse côte aux lumières plus lentes Courant de main en main, de l'un à l'autre, froid Peloton de sorcière étiré dans l' effroi!...
Chemin de ronde; belvédère Du poilu qui cherche ses poux... ; Gourbis que la mine repère; Sentes croulant en casse-cou :
Trottoirs de glus, bosses de trous...
Réseaux des fils qui s'entortillent Dans le dédale des boyaux; Promontoire où fredonne et vrille L'essaim des « mouches »... vent frio Du vrombissement des torpilles.
Marais traîtreusement couverts
De longues plantes parasites
Qui cousent un peu de drap vert
En éu-rière des fils de fer
Sur les rosaces des meurnites;
Route si blanche, sans fossés, Que dominait « leur » mitrailleuse .
Route des cuisiniers blessés, FaJote comme un trépaissé, Et soudaine comme une gueuse ;
Obstination de l'obscure Et vivante côte des Hures A vomir le feu sans compter Psu^-dessus les pruniers où plurent Tous les obus des trois étés;
Et puis le haut du Mont ! Carrières ! Arbres rompus ! Bouts de balai I Clairières des mille sorcières Dont les éclairs sont des lumières 1 Mousse sèche où je dévalai !
Et puis, toujours en remontant :
Abois des artilleurs ! Tapage Du 220 sous ses branchages Et du 150 éclatant, Et des petits canons plus sages !
Carrefour ! dernier carrefour Où l'on s'attroupe, où l'on s'affale, Et d'où l'on part au petit jour...
Bois des pins où l'on rit toujours D'avoir eu peur et d'être sale...
...Puis, croisement des routes bleues Sous {( leurs » 130... les derniers En reculant vers Sommedieue. . . ; Baraque sainte, à quatre lieues, O (( Baraque du Cantonnier ! » .
Depuis vous, j'ai vécu le morbide frisson D'autres douleurs intérieures,
J'ai vu les pays plats dont les montagnes sont De languissants plateaux qui meurent !
Et le bled incertain; Proyart, Berny, Dompierre,
Le sol vomissant ses entrailles; Le cancer de Verdun crevant à la lumière.
Et Berry, démentes murailles...
Mais... tout mon souvenir repose en cette terre Où l'eau coulait sans bruit sur l'éirgile avachie : Eparges ! Pointe, pique au flanc de la Bochie ! Banderille tremblante ! aiguillon de misère !
A l'aube, retournés, tels des loups, en nos gîtes. Nous geu-dions ce mystère immense dans les yeux, Et l'orbe, et la brisure, et l'éclat des mewmite».
Comme un visionnaire en son âme tient Dieu !