‹ Essai de SémantiqueChapitre 27 sur 73 · Voir ci-dessus, p · texte numérisé non relu

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2. On a d'ailleurs supposé, non sans vraisemblance, que le flottement de la langue homérique serait moins grand s'il n'y avait pas mélange de plusieurs recensions différentes.

conjugaison : fero, tuli; opxio, eI8oy; Xsyto, eutov, eiptjxa; /* vais, j'irai, je suis allé. Nos grammaires les présentent comme des verbes défectifs qui se sont complétés réciproquement : mais pour s'ajuster si bien, il a fallu d'abord retrancher toutes les parties qui faisaient double emploi1.

La suppression de certains mots permet des oppositions plus nettes. Le féminin de àv-^p était àvetpa, qui subsiste en composition : mais comme mot simple il a disparu, laissant la place à yuvv C'est ainsi qu'en allemand l'opposition de Mann et Frau est due à la suppression du masculin Fro\ En français, il y avait un masculin damez, qui ne s'emploie plus, mais qui est longtemps resté dans dame-Dieu.

Quelquefois la suppression se fait d'une autre manière. Rex pouvait donner un adjectif reginus, comme on a divinus. Mais ce masculin ayant été étouffé, il est resté la paire : rex, regina1.

1- Quelquefois l'invention d'un procédé fort simple livre à l'intelligence populaire plus de formes qu'elle n'en peut utiliser. De ce nombre est l'emploi des verbes auxiliaires. Le jour où l'on commença de dire impruntafum habeo, « j'ai emprunté », on inaugurait un mécanisme plus riche qu'on ne croyait et dont tous les produits n'ont pas |mi recevoir une affectation distincte.

2. Masculin qui se trouve encore dans Fronhof, « cour seigneuriale », Fronrechtj « droit seigneurial », Fronleichnam, « corps de Notre Seigneur ».

:>. D'où v/darne (vice-dominus).

4. Ces sortes d'éclaircies pratiquées (quelques-unes assez récemment) dans le vocabulaire sont encore plus visibles pour certains noms d'animaux, comme taureau et vache, cerf et biche, coq et poule, etc.

Quand la langue dispose de deux termes corrélatifs, comme ttocto;, wxoç, rcowç, toXoç, comme quantus, tantus, qualis, talis, la suppression de l'un doit avoir pour effet de changer le sens du survivant. C'est ce qui est arrivé en latin pour têtus, qui supposait un corrélatif qu°tus l. On a dû dire d'abord : tota terra, quota est. On voit comment la langue latine s'est donné, par voie de suppression, un mot signifiant « tout ». Pareille chose s'est passée en grec. A -à; devait d'abord répondre un pronom t?^. Ces sortes de suppressions ne sont pas des pertes : au contraire, la langue y gagne en rapidité et en énergie.

On peut juger les langues par ce qu'elles passent sous silence aussi bien que par ce qu'elles expriment. En observant d'autres familles, on voit que ceux qui ont jeté les bases de la grammaire indo-européenne ont été relativement modérés. La déclinaison paraît n'avoir jamais eu qu'un nombre de cas assez limité. La conjugaison, plus exubérante, n'a cependant pas atteint les développements que nous trouvons ailleurs. Elle ne marque pas le genre ; elle ne fait pas la distinction de l'action momentanée et de l'action continue; elle s'est gardée des vaines distinctions

1. Ne pas confondre avec gnôtus, qui est un dérivé du nom de nombre. quôt.

honorifiques ; elle n'a pas essayé d'enfermer trop de choses dans un même mot l.

Nos langues, en général, se sont abstenues de marquer beaucoup de vaines distinctions qui, n'allant pas au fond des choses, sont comme une frivole dépense d'intelligence. En japonais, par exemple, les mots changent suivant que l'on compte des quadrupèdes ou des poissons, des jours ou des mesures de longueur. En basque, il y a une conjugaison cérémonielle 2. Comme il y a de profondes différences dans l'art des divers peuples, l'un se complaisant à des détails, tandis qu'un autre saisit la nature en ses grandes lignes, il peut aussi y avoir dans le langage encombrement et remplissage. L'extinction des formes inutiles, soit qu'une raison plus mure les fasse périr par l'abandon, soit que l'esprit les arrête avant leur conception, a donc son rôle nécessaire.

Il est intéressant de voir comment, la même idée étant représentée par deux termes synonymes, la langue se débarrasse de l'un des deux, mais non si complètement qu'il n'en subsiste quelques traces. Le

1. Elle dit, par exemple, en un seul mot : l'arasai, «je me place », iffrowat, « tu te places », tVraxat, « il se place ». Mais elle n'a pas essayé de dire en un seul mot : « je te place » ou « il me place ».

2. Sayce, Introduction to the science of language, I, 205 (3e édit.).

nom du vieillard est yspwv en grec, senex en lalin : les deux termes coexistaient l'un à côté de l'autre dans une période antérieure, et nous avons en sanscrit, à côté de (jaran, qui correspond exactement à yipcov, le mol sanas, « vieux », qui est de la famille de senex. Le grec a arrêté son choix, le latin a fait de même : mais ils ont choisi différemment. Cependant le grec dit encore Évfc'i àp^otl (par opposition à vécu) pour désigner les magistrats sortant de charge : il dit aussi Ivot xajpàol pour désigner les fruits de l'an passé. La langue politique et la langue de l'agriculture ont donc exceptionnellement retenu le synonyme sorti de l'usage. D'autre part, le latin, pour désigner un homme usé par l'âge, dit œ-ger (pour œvî-ger), composé dont la seconde partie est la racine de yépojv '; La composition a sauvé ici le synonyme qui, partout ailleurs, a été sacrifié. Nous n'en voyons que plus clairement le rangement qui s'est fait dans les deux langues.

Le latin ayant exprimé l'idée d'entendre par la locution périphrastique audire, qui signifie proprement « recueillir dans son oreille » 2, l'ancien verbe clno devenait dès lors inutile et devait disparaître. Mais ce qui prouve qu'en un temps plus reculé il a

i. En sanscrit, gar, « s'user, vieillir ». Le participe ffîrna se dit, par exemple, de vêtements usés. — La contraction du premier membre est là même que dans œ-tas (pour sevi-tas), se-ternus (pour sevi-ternus).

2. De aus, (grec ou;) « l'oreille », etdio (cf. con-dio), « placer ». On peut rapprocher le synonyme aus-cultare.

existé en latin, c'est le substantif cliens (cf. l'allemand der Gehôrigé).

Y a-t-il des extinctions de mots ou de formes qui soient imposées par la phonétique? On l'a soutenu maintes fois. Cependant, quand nous voyons combien l'instinct populaire est peu embarrassé pour sauver ce qu'il tient à ne point perdre, on se prend à douter de cette prétendue nécessité. S'il y avait un mot qui fut menacé de disparition dans le passage du latin au français, c'était le mot avis, « oiseau ». Et cependant, voyez avec quelle aisance il s'est maintenu et s'est multiplié, sous les formes oiseau (avicellus), oie (avica, auca), oison (aucio). S'il s'agit d'un verbe, le fréquentatif vient prendre la place de la forme simple : premere, pellere auraient eu peine à se faire admettre en français; mais nous disons presser, pousser. Le verbe flare donnait peu de chose : mais on a pris les composés comme su f /tare, « souffler», conflare, « gonfler ».

11 semble que le latin eût pu être embarrassé pour distinguer certains homonymes. Il y avait deux verbes luere, l'un signifiant « laver » et l'autre d'un sens précisément opposé, puisqu'il voulait dire « souiller » (cf. lues, « la souillure »). Mais la langue a évité sans difficulté l'équivoque, au moyen du com-

posé polluere, qui a pris pour son compte les sens du verbe simple.

Ici encore, comme dans toutes les lois que nous avons étudiées en cette première partie, nous trouvons à l'œuvre une pensée intelligente, non une nécessité aveugle.

Partout où nous arrêtons nos yeux avec attention, nous voyons s'évanouir cette prétendue fatalité qui serait, nous dit-on, la loi du langage. Les lois phoniques ne régnent pas sans contrôle; elles ne sont pas plus en état de détruire un mot indispensable, ou simplement utile, qu'elles ne peuvent faire durer une forme superflue.

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