‹ Essai de sémantique: science des significations (volume 2)Chapitre 15 sur 76 · CHAPITRE ni · texte numérisé non relu

CHAPITRE ni

Ce qu'il faut entendre par ce mot. — L'irradiation peut créer

des désinences grammaticales.

Nous appelons ainsi, faute d'un autre terme, une série de faits qui n'a pas encore été dénommée. A vrai dire, on ne Ta guère observée jusqu'à présent, quoiqu'elle soit d'une réelle importance pour la psychologie du langage *.

Quelques exemples feront comprendre de quoi il s'agit.

Les verbes latins en sco^ comme maturesco, marcesco^ sont communément appelés « inchoatifs », parce qu'ils ont l'air de marquer un commencement d'action ou une action qui se fait peu à peu. Mais cette nuance n'appartenait pas primitivement à la désinence SCO. On ne la trouve pas dans nosco^ « je connais » ; scîscOy « je décide » ; pascOy «je nourris », etc.

1. 11 faut excepter toutefois les deux savants américains M. Whceler et M. bloomfield,dont on trouvera cités les travaux plus loin. M.Ludwig, sous le nom d'Adaptation, a d'abord attiré l'attention de ce côté.

On ne la trouve pas davantage dans les langues congénères ', D'où le latin l'a-l-ÎI donc prise? Elle vicntdes verbes comme adolesco, /loresco, sciiesco. etc. On ne gritndit, on ne fleurit, on ne vieillit pas en un inslant : l'idée d'une action lente et graduelle s'ôtanl d'abord inlroduite dans ces verbes, a paru ensuite inhérente au sufHxe. Elle y a été irradiée.

Quelque chose de semblable s'est passé pour les verbes dits désîdéralirs, comme est/rio, niifiturw, etnptiiiio. S'ils suivent la conjugaison, d'ailleurs assez rare, on io, c'est qu'ils ont, lï ce que je crois, pris modèle sur silio, ■■ avoir soif •>. La svllabe qui précède la désinence n'est pas autre chose — malgré la différence de quantité — que les suffixes /w ou sw qui forment tant de substantifs en latin : emploi; « acheteur"; scriptor, « écrivain "■,esor{pouve(/-tor), «mangeur ' ». La note désidérative est si bien entrée dans cette désinence, que Cicéron, parlant de Pompée, pouvait écrire h Atlicus, bien sfir d'être compris : Sullatinit animus ejus elproscrlpliiril.

Rappelons ici une discussion du siècle dernier qui montre combien il est aisé de se tromper en celle matière : on a plus vite fait de douuer l'étymologie

l.cr. en grec iSpiox». - je trouve ., titpiiflxoj, ■ je blesse >. iiipàoitu, • ie cours >, etc. Dans HumCre, axu s'ajoute iniliUéremment à tous les verbcn. Voir, pur ex., Odyisfe, XVll, 331 et 3Ï5,XVUI, 33», clc. CeUc mime di-Bincinci! se trouve aussi en Hiiacrit, mais elle n'a pas davai)tARe te «en» inuhoalir.

a. Il y a une tlilTércncc Jo quanlili, lesuFlixe tor ayant eu primiU- Tcmcui, selon l'occurrence, o long OMM/bret. Cf. en grec f lîmp, ^^:op«t-

^ùàc.

— vraie ou fausse — d'une désinence, que d'en retracer la naissance et la propagation.

Au sujet de ces verbes en urire^ le président de Brosses, dans sa Méchanique des Langues, écrivait : « La terminaison latine urire est appropriée à un désir vif et ardent de faire quelque chose : micturire^ esurire^ par où il semble qu'elle ait été fondamentalement formée sur le mot urere et sur le signe radical ur, qui, en tant de langues, signifie le feu. Ainsi la terminaison urire était bien choisie pour déterminer un désir brûlant. »

Voltaire, plus avisé, proleste. Flairant quelqu'une de ces théories dont était coutumier le Président, il lui fait des objections. « Où est Tidée de brûler dans des verbes comme scaturire^^^ sourdre »?...Ce petit système est fort en défaut; nouvelle raison pour se défier des systèmes. »

11 existe en grec un groupe de verbes terminés en wto, qui expriment une maladie du corps ou de l'Ame :

ooovti'iw, « avoir mal aux dents •, de ocoûc, « dent •; <mXr,vtâa), € avoir mal à la raie •, de <ntXy,v, c rate »; Xap'JYY^^**»» • avoir mal à la gorge •, de Xapuy^, t gorge •, etc.

Le sens de maladie semble si bien inhérent ii ces verbes, qu'on a pu joindre cette désinence à des mots de toute sorte :

|i<J)/o6ooc, € plomb », iioXvêSiato), c avoir le teint plon)bé •; X:0o;, • pierre », XiOii», « avoir la maladie de la pierre ».

Puis on a pu sur ce modèle broder des variations :

çuXXidtbD (en parlant d'un arbre), c ne produire que des feuilles » ;

lkU€opianù, c avoir besoin d'ellébore > ;

<rrpaTrj7t(xb>, c avoir la maladie de vouloir être stratège >.

L'idée de maladie est entrée dans cette désinence, mais elle ne s'y trouvait nullement à l'origine. Le point de départ dail être cherché dans quelques substantifs en ta, comme o©9aX[jL'la, « ophtalmie »; jjLsXayyoX'la, « humeur noire * ». Delà est parti le mouvement : mouvement qui a produit un groupe qu'on pourrait appeler le groupe nosologique.

Citons maintenant un exemple tiré du français. Nous avons un suffixe péjoratif a7r6% qui forme les mots comme mardlre, bellâtre, douceâtre. L'histoire en est instructive ; mais il faut la reprendre d'un peu haut.

Le lieu d'origine se trouve en grec, où il y avait des verbes en aÇw, sans aucune signification fâcheuse : 6au[jLàÇw, « j'admire » ; (rirouSàîJw, « je m'applique » ; or^oXàÇw, (( je prends du loisir ». De là des substantifs en aoTTip, comme Sixacrvip, «juge »; spyacTYip, « ouvrier ».

Dans le nombre, nous voyons déjà se glisser quelques mots d'apparence suspecte : TraTpacrryip, « celui

1. Du reste, par elle-même, cette formation en ta n'implique rien de ce genre : àppiovia, « union • ; SiSao-xaX^a, « enseignement » ; |X£<n;(iop(a, « midi », etc.

qui fait le père » ; pirpà^eipa, « celle qui fait la mère » ; IXaia<rnip, « celui qui fait l'olivier » (c'est-à-dire l'olivier sauvage).

Cette sorte de mots plut aux Romains. En général, on peut remarquer que tout ce qui s'adresse à la malignité passe facilement d'un peuple à l'autre. La langue latine eut donc des mots patraster^ filiaster. Cicéron, dans sa correspondance, forge le vocable Fulviaster^ « celui qui imite Fulvius, un second Fuivins ».

Du latin, la formation en aster passa aux langues dérivées, où elle eut un plein succès. Toutes les langues romanes s'en servent. Le français s'en est emparé et en fait usage avec plus de liberté que ne tu jamais le grec ni le latin. Nous disons roussâire, verddtre, saumâtrey opiniâtre^ médicdtre. Le sens péjoratif, qui existait à peine en grec, qui se montre déjà en latin, est donc décidément entré dans ce suffixe.

L'allemand moderne a une espèce de verbes qu'on peut appeler « déprécialifs », car ils expriment l'action en y joignant une idée de mésestime et d'ironie. Ils sont terminés en -eln. Ainsi de klug^ « intelligent », on forme klûgeln^ « faire l'entendu, subtiliser » ; de Witz^ « esprit », on forme witzeln, « faire le bel esprit, dire des balivernes »; à% fromm^ « reli-

gîeux », on forme frùmmeln, « faire le cagol ». Quelquefois le verbe en eln est tiré directement d'un autre verbe : dcitlen^ w interpréter » ; deuteln^ « subtiliser sur un texte ». L'idée dépréciative est entrée après coup dans cette désinence, qui n'avait à l'origine aucune signification fâcheuse. La formation en eln vient d'anciens substantifs en el, commeonle voitpar Zweifel et zweifeln, Sattel et satteln^ Wechsel et we-chseln, Handel^V handeln. Mais comme parmi ces substantifs il y en avait quelques-uns à sens diminutif, tels que Wûrfel^ « dé »; Schnitzel^ « copeau, rognure » ; Âugel, « ocellus », cette circonstance a suffi pour imprégner la désinence verbale d'une saveur particulière. Dire que ce sont des produits de l'analogie est une explication insuffisante : l'esprit populaire a multiplie ces verbes parce que l'irradialion y avait fait entrer une signification spéciale *.

L'idée diminutive elle-même est une idée, si je' puis parler ainsi, de second mouvement. Les suffixes qui, en grec et en latin, ont servi à former des diminutifs, n'avaient pas ce sens à l'origine. Mais une fois que ce sens y est entré, ils se propagent indéfiniment. On sait la fécondité que le latin a déployée sur ce point. Comme un jardinier qui s'applique h diversifier une fleur adoptée par la mode, l'esprit populaire, une fois mis en goût, produit des diminu-

i. On pourrait faire des observations toutes semblables sur nos mots français en Hier, comme sautiller, en été, comme tarhetc, etc.

lifs de loulo fûrme'. On voit mèoie alors le suffixe diminulif s'altacher à des pronoms : uKiig (pour uniilifs), singuli, nliigiiUis, en sout des exciuples. Tout le monde sait quelle esl la richesse de l'ilalica. Quelque chose de semblable s'observe aussi dans certains dialectes de l'allemand moderne '.

L'irradiation peut, pour le linguiste, devenir une cause d'erreur, s'il s'obstine à vouloir trouver dans le mol l'énoncé textuel de ce qu'il dit à l'esprit. Je ne connais guère de suTtixe un peu signifieaLif qu'oD n'ait essayé d'expliquer ;l l'aide d'un substantif ou d'un verbe. Encore tout récemment on a voulu voir dans monumentum, anjumentum le verbe memini'. D'autre part, PoU voulait reconnaître dans les noms patronymiques comme 'AtpEiîïiî, [lïiXstSiiç le substantif EÏSo;, H apparence >< , quoique des noms comme n;iufjiioïii:, Tï/xfAwviàSï.î, où le même suflîxe se présente sous une forme difTéreute, eussent dû lui suggérer des doutes. C'est ainsi encore que Corssen a cru voir un verbe kar, « faire >i, dans des mois comme voliicev ou comme ambiitarrum, une racine bhar, « porter », dans celeber, cribnnn.

I. Nous citerons à lilro d'tchanllilons : anititida, iipicu'a. avuneulas, atjellui, cofoUa, batiUum, etc. l<n diuiiniilir esl t la basv Ud xmnoltn- (ut, fi'Omlttkalia, violait....

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