I. Encyclopédie d'Ersch cl Cru
V ^ 'jCv acquisitions nouvelles. 95
en ses lignes principales. C'est en s'emparant de la forme réfléchie que la plupart d'entre elles, et particulièrement le latin et le grec, sont parvenues à créer une voix passive.
Pour comprendre comment la forme réfléchie peut tenir lieu de passif, je me contenterai de citer quelques phrases où, encore aujourd'hui, nous nous servons du même tour :
« Les grands poids se transportent mieux par la voie maritime. »
« Cette forme de vêtement ne se porte plus. »
« Ces événements se sont vite oubliés.
« Le monde de la nature se divise en trois règnes. »
Et en italien : Dicesi^ temesi. Et même : avvenU menti compiutisi.
Ce n'est pas que l'idée du passif fût difficile à concevoir : « je suis frappé » n'est pas plus malaisé à comprendre que « je frappe ». La difficulté venait d'ailleurs : elle venait du plan de nos langues, qui est en contradiction avec Tidée passive, les langues indo-européennes présentant la phrase sous la forme d'un petit drame où le sujet est toujours agissant. Aujourd'hui encore, fidèles à ce plan, elles disent : « Le vent agite les arbres.... La fumée monte au ciel.... Une surface polie réfléchit la lumière.... La ^' colère aveugle l'esprit.... Le temps passe vite.... 11
' fait nuit.... Deux et deux font quatre.... » Chacune de ces propositions contient l'énoncé d'un acte attribué
au sujet de la phrase. Il fallait donc que le passif lui-même fût imaginé sous la l'orme d'un acte.
C'est, en elTet, ce que uos langues ont réalisé. Elles ont créé plus ou moins tardivement le passif en le présentant sous la forme d'un acte faisant retour sur le sujet. l'ascUur a signifié « il se nourrit », avant de signifier » il est nourri ». AiSi^xo^Axi signifiait 'i je m'enseigne moi-même » avant de signifier <i je suis enseigné >>. A ce sujet les langues germaniques et slaves sont particulièrement instructives. Nous y trouvons les étapes successives de la métamorphose. En vieux norrois, Iheir /in/ia sik veul dire : « ils se trouvent [l'un l'autre »jrll en est sorti une forme their finnasfc, « ils se trouvent » [c'est-àdire ils sont, ils séjournent], et finalement << ils sont trouvés » [c'est-à-dire invemunttir]. Pareille chose se présente en lithuanien et en slave. C'est même la famille letto-slave qui, par la transparence de ses formes, a mis d'abord sur la voie de l'origine du passif.
Nous avons donc ici un nouvel exemple de l'intention qui préside aux évolutions du langage, en même temps que de la simplicité presque enfantine par laquelle cette intention arrive ii ses fins. Le passif semblait directement opposé à l'idée exprimée par nos verbes : et cependant, en des idiomes éloignés l'un de l'autre, par un moyen identique, le passif a trouvé son expression.
Je veux encore donner un exemple de celle intelligence cachée, el pourtant si allenlive, qui profile même des moindres accidents pour fournit- à la pensée une ressource nouvelle.
Tout le monde sait que l'adverbe est un ancien adjectif ou subslanlif sorti dus cadres réguliers de la déclinaison. C'est ainsi que primum, ceterum, potim sont d'anciens accusatifs, que crebro, subito, vufgo sont d'anciens ablatifs. Mais d'où viennent les adverbes en -e, comme ptilchre, rec/e? C'est ce qu'on n'a pas assez cherché jusqu'à présent.
Le latin aimait & changer de déclinaison ses substantifs ou adjectifs, quand ils s'allongeaient d'un préfixe ou quand ils entraient en un composé. Animus fait cxanimis, fama a fait infamis, clivus a (ail proclivis, pœna a fait impunis, et ainsi de suite. L'ablatïf de ces mots en is était eid ou e. A une époque où la langue latine n'était pas encore fixée, on avait donc le choix entre infinnus ou infvmis, prxclarus ou prasclaris, dont l'ablatif était infirmo ou infirme, pviEclaro ou prwcfare. L'usage n'a pas manqué de tirer parti de cette double forme : il a donné la préférence h la forme en e qui se détachait mieux de la déclinaison ordinaire. Non seulement cette forme a été préférée pour l'adverbe, mais elle a été généralisée, en sorte qu'on a eu aussi firme, c/we. L'os()ue ampriifid, qui correspond au latin improbe, est un témoin ne permettant aucun doute sur cette
origine. La langue latine est entrée ainsi en possession d'une désinence proprement adverbiale, dont elle a fait, comme on sait, le plus large usage '.
Uiie observation d'une nature un peu diiïérente vient se présenter ici. Nous venons de citer deux ou trois exemples desacquisitions faites par nos langues '. Elles sont assurément précieuses et importantes. Cependant, si utiles qu'elles soienlç elles n'approchent point, ni pour la valeur, ni pour le nombre, des acquisitions antérieurement capitalisées, je veux dire de cet appareil grammatical qui constitue le fonds commun des langues indo-européennes et qui était déjfi chose ancienne et parfaitement lixée à l'époque où le sanscrit, le grec, le latin, le germanique, le slave, le celtique apparaissent pour la première fois. On a par là, si je ne me trompe, un moyen de mesurer du regard l'antiquité des langues indo-européennes.
Par antiquité des langues indo-européennes je n'entends piis l'antiquité d'une race, chose diflicileà concevoir et à comprendre, mais l'antiquité d'une
i. Voir Mém. Soû. ling., VU, ISS.
2. On pourrait encore ciler, dms les langues «laves, la créaLiou du • Genre animé •, qui repose sur une distinction morphologique entre les aubslantir» dMgnant lesfitrcu douas de vie et ceux qui ne le sont psH. Cette disUnetion est venue après coup et grfice h un pur accident Je la langue. Voir le travail d'A. Meillot, dans la BibliolhH/iœ i-'s FEeole de) haute» tludei.
civilisitlion. Pour qu'iioe grammaire el un syslcme iiioi'|)hologi(jiie alLeignenlle degr(5 d'unilé et de i'wilé que nous coustutons à lu base des langues aryennes, il faut une certaine perpétuité dans la traditioii. Cette perpétuité suppose, sinon une littérature, du moins des formules, des chants, des textes sacrés transmis d'ftge en jlge.
Comme il n'y a aucune raison de supposer que les choses aient suivi dans ces anciens temps une marche plus accélérée, cela nous permet d'estimer à vue de pays l'étendue du passé. On vient de voir ce qu'il a fallu de temps pour que chacune de nos langues ait un infinitif, un passif, des désinences adverbiales. Encore le choix n'en est-il détîuitïvement arrêté qu'après de longs siècles. D'autre part, l'acquisîlion d'instruments nouveaux, tels que l'article, les verbes auxiliaires, n'a pas exigé moins de temps. Nous devons donc accorder pour la période antérieure, bien autrement importante, un nombre de siècles au moins équivalent. La dtu'ée historique que nous pouvons embrasser du regard, depuis les premiers chants védiques jusqu'à nos jours, comprenant environ trois mille ans, ce n'est pas trop sans doute de demander trois mille antres années pour ta période antérieure. Il n'a pas fallu moins pour fonder la séparation du nom et du verbe, pour établir la conjugaison et la déclinaisun, pour en élaguer les parties inutiles, pour créer le méca-
nisme de ht formation des noms, pour dresser, en regard de la déclinaison subslantive, une déclinaison pronominale, pour laisser l'analogie asseoir le commencement de son empire, pour jeter enfin les fondations de la syntaxe...
Si l'on admet pour le passé la mesure de temps que fournit l'observation des époques modernes, six mille ans sont un minimum auquel on peut évaluer la période de civilisation représentée par notre famille de langues.
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••. --Sri*.!»