CHAPITRE IX
D'où vient la « tendance péjorative *. — La « tendance à rafîaiblissement *. — Autres tendances non moins imaginaires.
Dans cette deuxième partie, nous nous proposons d'examiner pour quelles causes les mots, une fois créés et pourvus d'un certain sens, sont amenés à le resserrer, à l'étendre, à le transporter d'un ordre d'idées à un autre, à l'élever ou à l'abaisser en dignité, bref à le changer. C'est cette seconde partie qui constitue proprement la SémantCquè ou science des significations.
Une illusion contre laquelle il semble qu'un avertissement soit superflu, et qui cependant est fréquente, qui même quelquefois se couvre d'une apparence scientifique, c'est l'erreur qu'on peut résumer sous le nom de tendances des mots. Rien, au fond,
n'est plus cLimérique. Comment les mots auraient-ils des tendances? Nous entendons parler néanmoins de tendance péjorative, de tendance & l'afTalblissement, etc. Un pliilologue éininent a publié un travail, d'ailleurs très instructif, intitulé : Ein pessiniislixc/ier Zug in der EiHwickliiiig derWortbedeiitungen'. Un autre écrivain, M. Abel, dans un mémoire sur les verbes anglais qui expriment une idée de commandement, dît que lo command & une tendance à c cendre, mais qu'il penche toutefois dans le bon sens. Il faut reléguer ces tendances parmi les -■ forces > dont la science du moyen Age peuplait la nature. .Autant vaudrait prendre à la lettre nos économistes, quand ils disent que le métal argent a une tendance à baisser constamment de valeur.
La prétendue tendance péjorative est l'eflet d'une disposition très humaine qui nous porte à voiler, à atténuer, à déguiser les idées fftcheuses, blessantes ou repoussantes. Aulu-Gelle fait remarquer que le mot pericuium pouvait autrefois se pi'endre dans un bon sens : et, en elTet, il signiBe littéralement 'i expérience ' ». S'il est arrivé h un sens fflcheux, c'est l'efretd'un pur euphémisme : nous disons de même d'une armée en déroute qu'elle a été " éprouvée ». Valetudo signiliR « santé » : mais il est arrivé à en désigner le contraire, comme quand nous disons :
« en congé pour cause de santé ». — Dire d'un homme qu'il fait un mensonge est chose grave; nous aimons mieux parler de son imagination. C'est ce qu'exprimait d'abord le verbe mentiri^ lequel est formé de mens comme partiri de pars^ ou sortiri de sors. — L'allemand List^ « ruse », a commencé par être un synonyme de Kunst^ « savoir, habileté * », On disait Gottes List^ « la sagesse de Dieu ». — L'anglais silly, qui veut dire « sot », répond à l'anglosaxon saelig^ à l'allemand selig^ et signifiait originairement « heureux, tranquille, inoflfensif " ». On pourrait multiplier indéfiniment les exemples. Il n'y a pas là autre chose qu'un besoin de ménagement, une précaution pour ne pas choquer, — précaution sincère ou feinte, et qui ne sert pas longtemps, car l'auditeur va chercher la chose derrière le mot et ne tarde pas à les identifier.
La prétendue tendance péjorative a encore une autre cause. Il est dans la nature de la malice humaine de prendre plaisir à chercher un vice ou un défaut derrière une qualité. Nous avons en français l'adjectif prude ^ qui avait autrefois une belle et noble acception, puisqu'il est le féminin de preux. Mais l'esprit des conteurs (peut-être aussi quelque rancune contre des vertus trop hautaines) a fait dévier