Mémoif^s de la Société de linguistique ^ V
2. Nam gemmare vîtes, luxuricm esse in hcrbis, lœtas esse segetos etiam ruslici dicunt [De Or. y 111, 38). Lptus, que Cicéron considère comme une mélaphore, est également le mot propre (• de grasses moissons »).
3. Le vocable est probablement bien antérieur à la langue latine. On a chez llésychius cette glose : Tt^Ziôç' O^dcvTriC.
I<e mot (W'ffo, avec la longue série de ses sigoiBcations si varit^ el si imporlaoles — en politique, à la guerre, dans l'adminislration, dans les arts — est lui-même un présent de l'humble nnf-tier du lisseur'.
Les auspices avaient une telle importance qu'on ne peut élre surpris d'en retrouver le souvenir dans la langue commune: radjectîr//ro/>tV(t/5. qui marquait . le vol en avant*; l'adjectif «mti/n-, qui marquait les présages funestes; les verbes auctipari, « épier »; «ugurart, « conjecturer ■ : autumart, « affirmer » , qui conliennenl tous les trois le substantif am; l'adverbe estrmplo, employé d'abord pour les présages surgissant à rintérieur du lemptum céleste; le verbe nmtfmpfari, emprunté à l'occupation ordinaire des auguiTs, en sont d'unanimes témoignages.
La langue du droit n'a pas été moins fertile. J'en citerai seulement ce curieux mot rivaiis, qui désignait des propriétaires voisins se servant d'un même cours d'eau, el qui est devenu le nom de toute espèce de rivalité '.
Le génie dilTcrenl des nations perce déjà dans quelques vieilles niélaphores. Ainsi les Grecs, pour exprimer l'idée de « ressource, d'expédient », emploient TOpoî. « Quel remède à mes mau\? » s'écrie
1. Or., II, 33. — . M est curiciii <lc «onslatcr que la verbe onfirt a survécu ta rrancais précisément ta son wns primïUr : ourdir. Le lissertad l'avait faurni : le tis^rinil l'a conservé.
S. D'une racine prl qui se rcirouve dans le prec Kf^iui. • toler •.
3. U y avait a aome une Ler rirnlivia (Fc^tus, p. 3t0), qui réglait les rapports entre livalet.
LA WÉTAPUOUE. 1*1
un personnage d'Euripide. Tt; îv Tïipoçxxxwv ^évoi-ro '; Le mot Tiâpo;, qui désigne propremenl un passage, parliculièrement sur mer ', est bien d'un peuple qui, de bonne heure, a connu les \iyf% xéXs'jOa. Une afl'aire iiiipossible, c'est à-opov TcpâY[j.a. Les moyens financiers d'un État s'appellent nopoi. Encore aujourd'hui, chez les Grecs, « pouvoir » se dit =[<.TOp^w,
Quelquefois toute une perspective historique se découvre (i nous dans une métaphore. Le romancier grec Longus, dans l'histoire de Daphnis et Chloé, parle d'un piège k loup, d'une chansse-lrape pratiquée dans la terre. Mais le loup ne s'y laisse pas prendre : aî^ivîtav y*P "n* o'^^'fiTt'^vïiç. Ce uotpiÇw suppose Prolagoras, Socrate, Plnton, et tout un long passé de discussions philosophiques.
Le mol ^'influence, dont il est fait si grand usage aujourd'hui, nous reporte aux anciennes superstitions astrologiques. On supposait qu"il s'échappait des astres un certain fluide qui agissait sur les hommes et sur les choses. Boileiiu emploie encore le mot en son sens primitif, quand il parle dans son Art poétique de l'influence secrète exercée par le ciel sur le poète à sa naissance. Le mot italien d'in/!uen:a fait allusion fi quelque croyance analogue.
Toutes les langues pourraient ainsi constituer leur musée des métaphores. En allemand, le verbe
ii2 COMMENT S'EST FIXÉ LE SENS DES MOTS.
einwirlcen, si souveul employé de la façon la plus abstrailB, répond au lalin intexere. Et pareillement le latin exprimere, qui revient si souvent dans ce livre, est un emprunt fait aux beaux-arts, puisqu'il marque l'idée d'une empreinte : h lui seul, il pourrait nous apprendre, si nous ne le savions déjîi, que les anciens connaissaient le travail au repoussé. Beaucoup d'usages abolis se perpétuent dans une locution devenue banale : en disant d'un personnage qu'il est revêtu d'un titre ou d'une dignité, personne ne songe aujourd'hui à l'investiture '.
Il y a une satisfaction que le langage réserve k l'observateur, satisfaction d'autant plus vive qu'elle aura été moins cherchée : c'est de sentir, en parlant, quelque métaphore dont la valeur n'avait pas été comprise jusque-là, s'ouvrir et s'illuminer subitement. Nous constatons alors un secret accord entre notre propre pensée et le vieil héritage de la parole.
Aucun chapitre ne montre aussi bien le pouvoir que, même aujourd'hui, avec nos langues depuis
(. Combien d'eupresaions ne Oevona-naus pus au théAtrel Jouer em rôU dam une a/faire, faire une seètie à t/iii-lqu'iin, une personne (/utte lient dans l/i eoHliiie, un drame qui s'eit piuac hier, un changement à — "Il persanniige iniiel, alu. Ce nom mflme di^ personne — ptrsona.
longtemps fixées, l'action individuelle continue d'exercer. Telle image éclose dans quelque tête bien faite devient, en se répandant, propriété commune. Elle cesse alors d'être une image et devient appellation courante. Entre les tropes du langage et les métaphores des poètes il y a la même différence qu'entre un produit d'usage commun et une conquête récente de la science. L'écrivain évite les figures devenues banales : il aime mieux en créer de nouvelles. Ainsi se transforme le langage. C'est ce qu'ont parfois oublié nos étymologisles, toujours prêts à supposer une prétendue racine verbale, comme si l'imagination avait jamais été à court pour transporter un mot tout fait d'un ordre d'idées dans un autre.
Une espèce particulière de métaphore, extrêmement fréquente dans toutes les langues, vient de la communication entre les organes de nos sens, qui nous permet de transporter à l'ouïe des sensations éprouvées par la vue, ou au goût les idées que nous devons au toucher. Nous parlons d'une voix chaude^ d^un chant large^ d'un reproche amer, dun emiui noir, avec la certitude d'être compris de tout le monde. La critique moderne, qui use et abuse de ce genre de transposition, ne fait que développer ce qui se trouve
COMMENT 8'EST FI\É LE SENS DES MOTS. en germe dans le langage le plus simple. (Jn son grave, une note atgve ont commencé par être des images.
Le peuple transporte à des objets inanioiéB des adjectifs dont il emprunte l'idée k l'homme : il dira une lanterne sourJo, une maison louc/te, aveugler une voie d'eaUy de même que les Grecs disaient déjà xwŒ&v ^i).oî {surdiim jaculum) pour un trait qui ne porte pas, et ^iî.ïiva ouvt, {vox alra) pour une voix enrouée. Les Indous appellent andha-kûpa, « puits aveugle », un puits dont l'ouverture est cachée par des plantes. Quelquefois on ne sait plus au juste de quel organe ces expressions sont parties : pour l'adjectif clarus, par exemple, on a pu longtemps se demander s'il vient de la vue ou de l'ouïe. Sans les mots acies, aciis, acictus, acer, nous ne saurions pas que le français aigre n'a pas toujours appartenu au sens du goût.
La langue homérique ne manquait pas de mots pour l'idée de « méditer, préparer ». Mais cela n'a pas empêché le poète de créer le verbe ^uTToSofAs^w, qui signifie littéralement a întus tedificare ».
n Tenant de beaux discours, ils bâtissaient le mal nu fond de leur cœur. »
LA MÉTAPHORE. \\b
Et ailleurs :
'A>X' àxiwv x:vT,<rc xapr„ xsxà p*j<r7o6otuû(i>v '.
<( Il secoua la tête en silence, bâtissant le mal intérieurement. »
I^our la même idée, Homère a encore le verbe jxr.yavào), qui du grec a passé au latin *.
Il est difficile de reconnaître les métaphores les plus anciennes. L'état de choses qui les avait suggérées ayant disparu, l'on reste en présence d'une racine à signification incolore. C'est ce qui nous explique comment les grammairiens indous, en dressant leurs listes, ont pu inscrire tant de racines signifiant « penser, savoir, sentir ». S'il nous était possible de remonter plus haut dans le passé de l'humanité, nous trouverions sans doute, tout comme dans les langues que nous connaissons mieux, la métaphore partout présente.
Avant de quitter ce sujet, qui est infini, nous voulons encore mentionner un point.
i. Oti., XVII, 66, i65. — On rcniarqucra j|uc c'est exactement la m(^me exi)res«iion que le latin inditstrius (de intlu et struere), \\ est n-slc quel<|nc chuse de l'ancien sens pi^joralif dans la locution : de imhistria,