CHAPITRE XXI
J'ai autrefois proposé d'appeler du nom de coiitayion un phénomène qui se présente assez souvent, et qui a pour eiïct de communiquer à un mol le sens de son entourage. Il est bien clair que celle contagion n'est pus autre chose qu'une forme particulière de l'ussocialion des idées.
Le l'rangaia en rournit un exemple très connu, mais tellement probant que je ne peux nio dispenser de le rappeler.
Tout le monde sait ce qui s'est passé pour les mois pas, point, rien, plus, auvun, personne. Jamais. Ils servaient îi renforcer la seule négation véritable, à savoir HP. Je n'avance pas [passui/t). — Je ne vois point {pu/ictum). — Je ne sais rien {re/n). — Je n'en connais aucun {iiliqttem tiinim). — Je n'en veux plus
{pltis). — Il n'esl personne (persona) qui l'ig Je ne l'oublierai j^swiSM (/otn magis).
Ces mois, par leur associulion au mol ne, sont devenus eux-mêmes nû^alifs. Ils le sont si bien devenus qu'ils peuvent se passer de leur compagnon. Qui va là? l'ersonne. — Pas d'argent, pas de Suisse.
— Sans la connaissance de soi-même, poini de solide vertu. — Son style est toujours ingénieux, jamais rccberché.
Il est intéressant pour la sémantique de consulter k tour de rôle, au sujet de ces mots, un dictionnaire de l'usage et un dictionnaire historique. Cette comparaison est comme un coup de soude donné dans l'intelligence. Les deux l'épouscs qu'on obtient sont contradictoires, mais, à la réflexion, quoique opposées entre elles, elles ont l'une cl l'autre leur raison d'être et leur légitimité.
L'Académie française, dans son dictionnaire de l'usage, fait passer le sens négatif avant tous les autres.
« Aucun, dit l'édition de 1878, adj. Nul, pas un. »•
— « lliEN. Néant, nulle cliose. »
Ku quoi il ne faut pas blilmer l'Académie. Il entrait dansson plan d'expliquer les mots selon l'impression qu'ils fonl aujouid'hui. C'esl, d'ailleurs, celle qu'ils faisaient déjà au xvn° siècle ;
... Lftbsez ruire, ils ne sonl pas J'y veutirai ma chemise, elje ve
E {Plaideufs).
. Ë^m'éfiae au xiii'' :
Car (le rien fait-il tout saillir, Lui qui a rien ne peut faiblir.
Ecoulons maintenant Lillré :
« Alcux, quelqu'un. — Rien, quelque chose. »
On voit quelle est la distance entre le sens originaire et le sens produit par le long séjour dans les phrases négatives. 11 faut toutefois ajouter que ce n'est pas seulement par les phrases négatives, c'est encore par les phrases interrogatives que s'est fait le changement : « De tous ceux qui se disaient mes amis, aucun m'a-t-il secouru? » — « Auriez-vous jamais cru? » — « Avons-nous rien négligé? »
11 V a des rencontres où le sens reste à mi-chemin entre les deux acceptions : « Il m'est défendu de 7*ien dire. » — « Je doute qu'aucun homme d'honneur y consente. »
Ce n'est donc pas le contact direct, ce n'est pas le voisinage matériel de la négation qui est cause du changement. L'action contagieuse a élé produite par le sens général de la phrase.
11 existe quelque chose de semblable en anglais.
L'anglais Oui, qui vient de l'anglo-saxon ùûian
{= be-utan), signilie proprement « hors d *. Quand il
i. Hollandais builen. De là, par opposition à Dinnenzcef •> la mer du dedans », Duilenzee,* la mcrdu ûchor^ * .Siorm, Philologie anglaise, p,%.
2Î4 COMMENT 3EST FOBMitE LA SYNTAXE.
a le sens « seulement », il est pour ne but. Lajaégalion a fini par être supprimée. « Nous avons seulement cinfj pains et deux poissons i»(Mallli.,XiV, 17} \Ve hâve hore but five loaves and two /ishes. Tel est le texte de la version autorisée. Mais l'Évangile anglosaxon dit : \Ve nabbad {ne habbad) her buton fif hiafas i/nd Itve^en fisras. Dans la suite des temps, la négation est devenue superflue, la particule but en ayant assumé en elle le sens.
La contagion fournil, je crois, la vériLable explication d'un fait de la langue française qui a beaucoup occupé nos grammairiens : le changement du participe passé j)assif en participe actif. Dans ces phrases : « J'ai reçu de mauvaises nouvelles, j'ai pris la roule la plus directe », reçu, pris, ont aujourd'hui le sens actif, qu'ils doivent au voisinage de l'auxiliaire avoir. La preuve qu'ils ont le sens actif, c'est qu'en langage télégraphique je dirai : « Reçu de mauvaises nouvelles. — Pris la ligne directe.
Là est, si je ne me trompe, la raison de cette règle de non-accord qui a donné lieu à tant d'explications embarrassées. La vérité est que le participe, par contagion, est devenu actif. 11 fait corps avec son auxiliaire. Mais comme il a fallu du temps pour opérer^ ce changement, comme les anciens tours sont longs
à se perdre, et comme la moindre dérogation au train ordinaire leur est un prétexte pour se maintenir, le changement en question ne s'est imposé qu'avec la construction la plus fréquente, celle que nous sommes habitués à considérer comme la construction normale. Partout ailleurs, la langue se montre fidèle à Tancienne grammaire.
Je veux encore montrer par uq autre exemple la force de la contagion.
D'où vient Tidée conditionnelle qu'éveille en français, et qu'éveillait déjà en latin la conjonction si? Pour nous l'expliquer, il faut nous transporter beaucoup de siècles en arrière.
La particule latine si était primitivement un adverbe signifiant « de cette façon, en celte manière ». L'idée conditionnelle y est entrée par le voisinage du subjonctif ou de Toptatif. La vieille formule des invocations et des vœux : 5/ hœCj Dii^ faxitis\ tire sa signification hypothétique du verbe*. Le sens était d'abord le même que s'il y avait eu : Sic^ DU, kœc /ax/7/5'. La seconde proposition vientcnsuite énoncer
un second fait, conséquence du premier : ASdem
i. En une langue plut moderne, si hœc, /)n, fccerilis, 2. L'atlverbc sic n'est pas autre chose que si accompagné de Fcncli- Uquc que nous avons dans nunc^ tune.
vobis comtituam. L'esprit a saisi un lien entre ces] deux pruposiLions, et comme des deux côtés l'actioir est présentée comme coutingente, il a tout naturel-J lemcnt introduit dans le premier mot l'idée d'und:| supposition ou d'une condition.
Déjà dans la formule précitée, quand elle état« employée par les contemporains de Paul-Emile, si\ était uue conjonction. lillle l'était devenue h tel point,! elle avait tellement assumé en elle l'idée condition nelle, qu'on pouvait la faire suivre d'un indicalifil Si id facis, hodie postremum me videsK
Les conjonctions similaires des autres langues oU une origine analogue. Vus de près, ces petits moU ne sont pas autre chose que des adverbes pron^ naux, n'ayant rien en eux-mêmes qui annonce ud supposition ou une condition.
plus loin. Le comiiliunnel, sprts *i