‹ Essai de sémantique: (science des significations) (volume 3)Chapitre 54 sur 87 · DUNE CAUSE PARTICULIÈRE DE POLYSÉMIE · texte numérisé non relu

DUNE CAUSE PARTICULIÈRE DE POLYSÉMIE

Pourquoi une locution peut être mutilée, sans rien perdre de sa signification. — Le raccourcissement, cause d'irrégularités dans le développement des sens. — Les locutions dites « prégnantes ».

Une cause très fréquente de polysémie, cause qui échappe à toutes les prévisions et à toutes les classifications, c'est le raccourcissement. Il arrive, par exemple, que de deux mots primitivement associés l'un est supprimé. Cette ablation subite fait que le terme qui reste semble brusquement changer de sens. En ce cas, il ne serait pas juste de dire qu'il y a soit élargissement, soit restriction. L'événement survenu est d'une autre nature : comme un héritier qui entre instantanément en possession d'un bien jusque-là indivis, le dernier survivant succède à toute une locution, et en absorbe le sens.

Ce fait mérite de nous arrêter un instant, car rien n'est plus propre à montrer la véritable nature du langage.

Deux mots étant habituellement réunis, l'un peut être supprimé sans que la locution dont il fait partie en souffre le moins du monde : quelquefois même l'expression y gagne en énergie. C'est que le sens des deux mots s'étant combiné, ils ne forment plus qu'un seul signe : or, un signe peut être coupé, rogné, réduit de moitié; pourvu qu'il soit reconnaissable, il remplit toujours le même office. On conçoit les étranges accumulations de sens qui doivent se faire, car rien n'empêche que la suppression porle sur la partie essentielle. Il ne sert de rien d'établir des catégories, selon qu'on a enlevé le premier ou le second mot, selon que l'adjectif survit au substantif ou inversement. La seule règle qui compte, c'est celle-ci : la partie qui subsiste tient lieu de l'ensemble, le signe, quoique mutilé, reste adéquat à l'objet.

Les exemples de ce fait sont innombrables : nos articles de dictionnaire n'auraient pas la longueur (jue nous leur voyons, si les verbes n'avaient pas absorbé en eux le sens d'un complément qui dès lors peut être omis, si les adjectifs ne s'étaient pas enrichis de la valeur d'un substantif sous-entendu, si des phrases entières ne s'étaient pas ramassées en un seul mot.

Beaucoup d'apparentes bizarreries s'évanouissent à la lumière de ce simple fait. Les langues modernes étant généralement plus chargées de sens que les

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