CHAPITRE III
Ce qu'il faut entendre par ce mot. — L'irradiation peut créer des désinences grammaticales.
Nous appelons ainsi, faute d'un autre terme, une série de faits qui n'a pas encore été dénommée. A vrai dire, on ne Ta guère observée jusqu'à présent, quoiqu'elle soit d'une réelle importance pour la psychologie du langage *.
Quelques exemples feront comprendre de quoi il s'agit.
Les verbes latins en sco^ comme maturesco^ marcesco^ sont communément appelés « inchoatifs », parce qu'ils ont l'air de marquer un commencement d'action ou une action qui se fait peu à peu. Mais cette nuance n'appartenait pas primitivement à la désinence sco. On ne la trouve pas dans nosco, « je connais »; scisco^ « je décide »; pasco^ «je nourris », etc. On ne la trouve pas davantage dans les
1. Il faut excepter toutefois les deux savants américains M. Wheeler et M. Bloomfleld, dont on trouvera cités les travaux plus loin. M. Ludwig, sous le nom d'Adaptation, a d'ab(»rd attiré l'attention de ce côté.
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langues congénères ^ D'où le latin Ta-l-il donc prise? Elle vient des verbes comme adolesco, fîorescoy senesco, etc. On ne grandit, on ne fleurit, on ne vieillit pas en un instant : Tidée d'une action lente et graduelle s'étant d'abord introduite dans ces verbes, a paru ensuite inhérente au suffixe. Elle y a été irradiée.
Quelque chose de semblable s'est passé pour les verbes dits désidératifs, comme esurio, nupturio^ empturio. S'ils suivent la conjugaison, d'ailleurs assez rare, en /o, c'est qu'ils ont, à ce que je crois, pris modèle sur sitio^ « avoir soif ». La syllabe qui précède la désinence n'est pas autre chose — malgré la différence de quantité — que le suffixe tor ou sor qui forme tant de substantifs en latin : emptor^ « acheteur » ; scriptor^ « écrivain » ; esor (pour edtor)^ « mangeur 2 ». La note désidéra tive est si bien entrée dans cette désinence, que Cicéron, parlant de Pompée, pouvait écrire à Atticus, bien sûr d'être compris : Sullaturit animas ej us et proscripturit.
Rappelons ici une discussion du* siècle dernier qui montre combien il est aisé de se tromper en cette matière : car on a plus vite fait de donner Tétymoiogie — vraie ou fausse — d'une désinence, que d'en retracer la naissance et la propagation.
Au sujet de ces verbes en urire^ le président de Brosses, dans sa Méchanique des Langues^ écrivait :
1. Cf. en grec eupîdxw, « je trouve », TiTpwo-xw, « je blesse » 6c6pà(Txa), « je cours », etc. Sur cette désinence, dans Homère,, voir à*Ia fln du volume, le morceau intitulé : *AuTopLi(jLr)çrt;.
2. Il y a différence de quantité, le suffixe tor ayant eu primitivement, selon Toccurrence, o long ou o bref. Cf. en grec
pi^Tb}p, flQTOpo;.
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LIRRADUTION. 41
« La terminaison latine urire est appropriée à un désir vif et ardent de faire quelque chose : micturire, esurire^ par où il semble qu'elle ait été fondamentalement formée sur le mot urere et sur le signe radical ur, qui, en tant de langues, signifie le feu. Ainsi la terminaison urire était bien choisie pour déterminer un désir brûlant ».
Voltaire, plus avisé, proteste. Flairant quelqu'une de ces théories dont était coutumier le Président, il lui fait des objections. « Où est l'idée de brûler dans des verbes comme scaiurire^ « sourdre »? Et il ajoute : Ce petit système est fort en défaut; nouvelle raison pour se défier des systèmes. »
Il existe en grec un groupe de verbes terminés en lao), qui expriment une maladie du corps ou de Pâme :
68ovTiaa>, « avoir mal aux dents », de ôSou;, « dent »; (TïcXtjvtaa), « avoir mal à la rate », de (j7cXr,v, « rate » ; XapuYYiàw, « avoir mal à la gorge », de XàpyuÇ, « gorge », etc.
Le sens de maladie semble si bien inhérent à ces verbes, qu'on a pu joindre cette désinence à des mots de toute sorte :
[l6)m&Boq, « plomb », |jLoXu66iaa), « avoir le teint plombé »; XtOo;, « pierre », Xiôidto), « avoir la maladie de la pierre ».
Puis on a pu sur ce modèle broder des variations :
(pv»XXiàb> (en parlant d'un arbre), « ne produire que des feuilles » ;
éXXeêopiào), « avoir besoin d'ellébore » ;
arpa-nriYtaw, « avoir la maladie de vouloir être stratège ».
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L'idée de maladie est entrée dans cette désinence, mais elle ne s'y trouvait nullement à Torigine. Le point de départ doit être cherché dans quelques substantifs en ta, colume ô^pOaXfjiia, « ophtalmie »; [xeXaY/oXiot, « humeur noire* ». De là est parti le mouvement : mouvement qui a produit ce groupe qu'on pourrait appeler le groupe nosologique.
Citons maintenant un exemple tiré du français. Nous avons un suffixe péjoratif d/re, qui forme les mots comme marâtre, bellâtre, douceâtre. L'histoire en est instructive ; mais il faut la reprendre d'un peu haut.
Le lieu d'origine se trouve en grec, où il y avait des verbes en a^w, sans aucune signification fâcheuse : ÔaujjLotCo), « j'admire »; (jTrouBàCw, « je m'applique »; (7/oXdtCo), « je prends du loisir ». De là des substantifs en affrrjp, comme SixadTi^p, « juge »; Ipy^çTi^p, « ouvrier » .
Dans le nombre, nous voyons déjà se glisser quelques mots d'apparence suspecte : TcaTpadTYjp , « celui qui fait le père »; (XTjTpaffTeipa, « celle qui fait la mère » ; IXaia(TT>îp, « celui qui fait l'olivier » (c'està-dire l'oUvier sauvage).
Cette sorte de mots plut aux Romains. En général, on peut remarquer que tout ce qui s'adresse à la malignité passe facilement d'un peuple à l'autre. La
1. Du reste, par elle-même, cette formation en la n'implique rien de ce genre : àpjjiovfa, « union » ; ôiSaaxaXta, « enseignement »; (jLS(TY|(jL6pia, « midi », etc.
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diminutif, tels que Wiirfel^ « dé »; Schnitzel « copeau, rognure »; Augel^ « ocellus », cette circonstance a suffi pour colorer la désinence verbale d'une nuance particulière. Dire que ce sont des produits de Tanalogie est une explication insuffisante : Tesprit populaire a multiplié ces verbes parce que l'irradiation y avait fait entrer une signification spéciale ^
L'idée diminutive elle-même est une idée, si je puis parler ainsi, de second mouvement. Les suffixes qui, en grec et en latin, ont servi à former des diminutifs, n'avaient pas ce sens à l'origine. Mais une fois que ce sens y fut entré, ils se propagèrent indéfiniment. On sait la fécondité que le latin a déployée sur ce point. Comme un jardinier qui s'applique à diversifier une fleur adoptée par la mode, l'esprit populaire, une fois mis en goût, produisit des diminutifs de toute forme ^. On voit même alors le suffixe diminutif s'attacher à des pronoms : ullus (pour unulus)^ singuli^ ningulûs^ en sont des exemples. Tout le monde sait quelle est la richesse de l'italien. Quelque chose de semblable s'observe aussi dans certains dialectes de l'allemand moderne ^.
L'irradiation peut, pour le linguiste, devenir une cause d'erreur, s'il s'obstine à vouloir trouver dans
1. On pourrait faire des observations toutes semblables sur nos mots français en Hier, comme sautiller, en été, comme tacheté, etc.
2. Nous citerons à titre d'échantillons : atiimula, apicula, avunculus, agellus, corolla, bacillum, etc. Un diminutif est à la base de somnolentus, fraudulentus, violare...,