‹ Essai de sémantique (science des significations)Chapitre 46 sur 87 · D^UNE CAUSE PARTICULIÈRE DE POLYSÉMIE · texte numérisé non relu

D^UNE CAUSE PARTICULIÈRE DE POLYSÉMIE

Pourquoi une locution peut être mutilée, sans rien perdre de sa signification. — Le raccourcissement, cause d'irrégularités dans le développement des sens. — Les locutions dites « prégnantes ».

Une cause très fr^équente de polysémie, cause qui échappe à toutes les prévisions et à toutes les classifications, c'est le raccourcissement. Il arrive, par exemple, que de deux mots primitivement associés l'un est supprimé. Cette ablation subite fait que le terme qui reste semble brusquement changer de sens. En ce cas, il ne serait pas juste de dire qu'il y a soit élargissement, soit restriction. L'événement survenu est d'une autre nature : comme un héritier qui entre instantanément en possession d'un bien jusque-là indivis, le dernier survivant succède à toute une locution, et en absorbe le sens.

Ce fait mérite de nous arrêter un instant, car rien n'est plus propre à montrer la véritable nature du langage.

Deux mots étant habituellement réunis, l'un peut être supprimé sans que la locution dont il fait partie

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en souffre le moins du monde : quelquefois même elle y gagne en énergie. C'est que le sens des deux mots s'étant combiné, ils ne forment plus qu'un seul signe : or, un signe peut être coupé, rogné, réduit de moitié; pourvu qu'il soit reconnaissable, il remplit toujours le même office. On conçoit les étranges accumulations de sens qui doivent se faire, car la suppression peut très bien porter sur la partie essentielle. Il ne sert de rien d'établir des catégories : rien ne sert de distinguer si on 4 enlevé le premier ou le second mot, si Tadjectif survit au substantif ou inversement. La seule règle qui compte est celle-ci : la partie qui survit tient lieu de l'ensemble ; le signe, quoique mutilé, reste adéquat à l'objet.

Les exemples de ce fait sont innombrables : nos articles de dictionnaire n'auraient pas la longueur que nous leur voyons, si les adjectifs ne s'étaient pas enrichis de la valeur d'un substantif sousentendu, si les verbes n'avaient pas absorbé en eux le sens d'un complément qui dès lors peut être omis, si des phrases entières ne s'étaient pas ramassées en un seul mot.

Beaucoup d'apparentes bizarreries s'évanouissent à la lumière de ce simple fait. Les langues modernes étant généralement plus chargées de sens que les anciennes (pour cette raison fort simple que l'expérience du genre humain est plus longue), nous allons d'abord leur emprunter quelques exemples. Il est vrai que quand ces faits s'offrent à nous dans le présent, ils nous paraissent à peine dignes d'être notés. Cependant ce qui se trouve dans le passé, pour être plus difficile à reconnaître, n'est pas d'une autre nature.

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