‹ Essai de sémantique (science des significations)Chapitre 65 sur 87 · L'ÉLÉMENT SUBJECTIF · texte numérisé non relu

L'ÉLÉMENT SUBJECTIF

Ce qu'il faut entendre par Télément subjectif. — Comment il est mêlé au discours. — L'élément subjectif est la partie la plus ancienne du langage.

S'il est vrai, comme on Ta prétendu quelquefois, que le langage soit un drame où les mots figurent comme acteurs et où Tagencement grammatical reproduit les mouvements des personnages, il faut au moins corriger cette comparaison par une circonstance spéciale : Timpresario intervient fréquemment dans l'action pour y mêler ses réflexions et son sentiment personnel, non pas à la façon d'Hamlet qui, bien qu'interrompant ses comédiens, reste étranger à la pièce, mais comme nous faisons nousmêmes en rêve, quand nous sommes tout à la fois spectateur intéressé et auteur des événements. Cette intervention, c'est ce que je propose d'appeler le côté subjectif du langage.

Ce côté subjectif est représenté : 1° par des mots ou des membres de phrase ; 2° par des formes grammaticales ; 3<* par le plan général de nos langues.

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Je prends pour exemple un fait divers des plus ordinaires : « Un déraillement a eu lieu hier sur la ligne de Paris au Havre, qui a interrompu la circulation pendant trois heures, mais qui n'a causé heureusement aucun accident de personne ». Il est clair que le mot imprimé en italique ne s'applique pas à l'accident, mais qu'il exprime le sentiment du narrateur. Cependant nous ne sommes nullement choqués de ce mélange, parce qu'il est absolument conforme à la nature du langage.

Une quantité d'adverbes, d'adjectifs, de membres de phrase, que nous intercalons de . la même manière, sont des réflexions ou des appréciations du narrateur. Je citerai en première ligne les expressions qui marquent le plus ou moins de certitude ou de confiance de celui qui parle, comme sans doute^ peut-être, probablement^ sûrement, etc. Toutes les langues possèdent une provision d'adverbes de ce genre : plus nous remontons haut dans le passé, plus nous en trouvons. Le grec en est largement pourvu : je me contente de rappeler cette variété de particules dont la prose de Platon est semée, et qui servent à nuancer les impressions ou les intentions des interlocuteurs *. On peut les comparer à des gestes faits en passant ou à des regards d'intelligence jetés du côté de l'auditeur.

Une véritable analyse logique, pour justifier ce nom, devrait distinguer avec soin ces deux éléments. Si je dis, en parlant d'un voyageur : « A l'heure qu'il est, il est sans doute arrivé », sans doute ne se rapporte pas au voyageur, mais à moi. L'analyse

1. "H, fiT^v, tôt, iro'J, iffcoc, $10, xax*» ^'/^^^^j *P*> ^^^i ®'^*

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logique, comme on la pratique dans les écoles, a été quelquefois embarrassée de cet élément subjectif : elle n'a pas vu que tout discours un peu vif peut prendre le caractère d'un dialogue avec le lecteur. Tels sont ces pronoms jetés au milieu dun récit, où le conteur a soudainement Tair de prendre à partie son auditoire. La Fontaine les affectionnait :

II imus prend sa cognée : il vous tranche la tête.

a appelés « explétifs », et en effet ils ne it partie de la narration, ce qui n'empêche •respondent à l'intention première du lan-

d'avoir pris en considération cet élément , certains mots des langues anciennes ont ;ompris. Un linguiste contemporain, et non idres, traitant de l'adverbe latin oppido, se croire qu'il soit l'ablatif d'un adjectif signi- )lide, ferme, sûr » *. Il demande comment eut se concilier avec des phrases telles que interii^ oppido occidimus. Mais c'est qu'il 5 la part de l'élément subjectif. Nous disons e : « Je suis assurément perdu », ou en l : ich bin sicherlich verloren, locutions où iit, si l'on voulait s'en tenir uniquement une sorte de contradiction dans les termes, me chose a eu lieu encore pour l'adverbe l fast^ qui signifie « presque », mais qui t autrefois une idée de fixité ou de certii disait : vaste ruofen, a appeler fort », vaste « douter fort ». — « J'ai prié pour lui longgrec sjjLTreSo;, « solide ».

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temps et fort. » Ich hahe lange und fast fur ihn ge ien (Luther). — S'il est pris au sens de « presque c'est qu'il représente une phrase comme ich glai fasl^ ich sage fast^ « je crois fort ». Même chose arrivée pour ungefàhr^ qui prend sa vraie signifia tion si on le complète en : « sans crainte de tromper ». — C'est ainsi qu'en latin pœne^ fer veulent dire « presque », quoique le premier soit proche parent de penitusy et le second un doul de firme; mais il faut rétablir les locutions co plètes : psene opinor^ firme credam *.

La trame du langage est continuellement bro( de ces mots. S'il m'arrive de formuler un syl gisme, les conjonctions qui marquent les diffère membres de mon raisonnement se rapportent à partie subjective. Elles font appel à Tentendeme elles le prennent à témoin de la vérité et de l'encli nement des faits. Elles ne sont donc pas du mê ordre que les mots qui me servent à exposer les fî eux-mêmes.

Mais nos langues ne s'en tiennent pas là.

mélange des deux éléments est si intime, qu'i portion importante de la grammaire en tire î origine.

C'est dans le verbe que ce mélange est le p visible. On devine que nous voulons parler modes. Les grammairiens grecs l'avaient bien ce pris : ils disent que les modes servent à marq

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