‹ Essai de sémantique (science des significations)Chapitre 72 sur 87 · OU'APPELLE-T-ON PURETÉ DE LA LANGUE · texte numérisé non relu

OU'APPELLE-T-ON PURETÉ DE LA LANGUE

ceux qui les possèdent. Beaucoup de termes de la vie parlementaire sont anglais, parce que TAngleterre a donné le premier modèle du système constitutionnel. D autre part, si la langue anglaise désigne de mots français beaucoup de choses qui se rapportent aux élégances de la vie, c'est que les choses elles-mêmes venaient de France.

A„ rv,^:r.o a-t-on dit, il faut modifier les mots deviennent méconnaissables, et que ! frappe pas les yeux. — A cet égard tranquillement s'en remettre autrefois )ulaire : il avait bientôt fait dliabiller m costume qui Tempêchait d'attirer les 5 aujourd'hui les choses sont un peu plupart des emprunts se font, non par on, mais par la langue écrite : les mots montrent à nos yeux dans les journaux ivres avant de devenir familiers à nos il dès lors plus difficile qu'il s'y fasse modifications. Il y a, d'ailleurs, dans 1 volontaire, quelque chose qui répugne modernes et françaises : quand nous s noms de nos anciens paladins de la sous le travestissement qu'il a plu à tion de nos voisins de leur donner, )urrions-nous songer dans le môme larquer les inventions ou les idées?

ie termes scientifiques, il y a un intéer à les garder sous la forme où ils [bord. Traduire des mots comme téléographe sous prétexte de pureté, c'est ! œuvre qui a bien son prix, tout autant î^énéité de la langue : je veux dire la

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Ou'appelle-t-on pureté de la langue?

facilité des rapports clans la communauté péenne. Serait-ce bien la peine d'avoir demandé fîcation de Theure, l'uniformité des tarifs de la si, après avoir abaissé les barrières matériell( élevait un mur pour Tintelligence? Qui rec( trait un bureau télégraphique dans Fernsprec Ce désir de se fermer au dehors, une fois c reçu un commencement de satisfaction, ^ glisser là où on l'attendait le moins. J'ai so yeux une grammaire latine dont l'auteur appliqué à remplacer tous les termes techn tels que déclinaison, conjugaison, indicatif, jonctif, termes consacrés et reçus dans le r entier depuis dix ou douze siècles, par des allemands. Ainsi l'indicatif devient die Wir keilsform^ la voix active die ThâtigkeitsarL E s'il s'agissait d'une grammaire de la langue mande! Mais puisqu'il s'agit d'une gram latine, pourquoi devant des mots latins faire t . difficile? Les anciens mots ont même l'ava d'être devenus de purs termes de convention : duire ablatif par der Woherfall, on ne fa rendre plus difficile à comprendre pour \\ quelques emplois de l'ablatif qui contrediseni dénomination.

Les hommes n'appartiennent pas seulemen groupe ethnique ou national : ils font partie ment de communautés idéales qui sont à 1 plus étendues et plus limitées. Le mathémf vit en échange d'idées avec les mathématiciei

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autres pays. Le géologue français a besoin de communiquer avec ses collègues d'Amérique ou d'Australie. Le négociant veut savoir ce qui se passe sur le marché du monde entier. Il serait déraisonnable, au nom d'une idée contestable de pureté, de mettre obstacle à l'emploi de termes qui sont la propriété commune des hommes voués aux mêmes travaux et aux mômes recherches. La jeunesse nous donne à ce sujet une leçon qui n'a pas été bien comprise. Sous prétexte que certains jeux qui nous sont venus d'Angleterre avaient été autrefois joués en France, on a proposé de substituer aux mots anglais les anciens noms sous lesquels nos pères les avaient connus : mais cette considération ne paraît pas avoir pesé d'un grand poids auprès des amateurs de football ou de lawntennis; ils ont pensé que pour se tenir au courant des progrès de leur sport, pour communiquer avec les maîtres en ce genre, et au besoin pour engager une partie avec eux, il valait mieux connaître et manier la langue de leurs rivaux que celle de leurs aïeux, aïeux respectables assurément, mais qu'on ne rencontrera plus jamais sur le turf ou la prairie. L'adoption des mots étrangers, pour désigner des idées ou des objets venus du dehors, et donnant lieu à un échange international de relations, n'est donc pas une chose condamnable en soi. En pareil cas, il faut seulement souhaiter que dans le passage d'une nation à l'autre, il n'y ait de méprise ni de substitution d'aucune sorte. La chose arrive plus fréquemment qu'on ne croit : enlevé de son milieu naturel, le mot emprunté court le risque de toute espèce de déformations et d'erreurs. C'est ainsi

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que le français contredanse est devenu en anglais country-dance (danse de campagne), et que renégat est devenu runagate, Prabablement un souvenir de run aivay, « déserter », aida à cette étrange transformation. Dans le parler populaire hollandais, un rhétoricien s'appelle rederijker, « riche en discours ))*.

Ainsi qu'il arrive à tous les émigrés, les mots empruntés sont soustraits aux courants d'idées de la terre natale. Ils ne participent pas aux changements qui peuvent modifier, dans la contrée originaire, la conception qu'ils sont chargés d'exprimer, en sorte que quand, au bout d'un temps plus ou moins long, ils reviennent au pays, ils font l'effet d'étrangers. Le français toyal et l'anglais toyal n'expriment plus le même sentiment.

L'anglais s'est de tout temps montré facile aux importations. Il y a gagné de doubler son vocabulaire, ayant pour quantité d'idées deux expressions, l'une saxonne, l'autre latine ou française. Pour désigner la famille, il peut dire à son gré kindred ou family; un événement heureux se dit tucky ou fortunate, 11 faudrait être bien entêté de « pureté » pour dédaigner tel accroissement de richesse : car il est impossible qu'entre ces synonymes il ne s'établisse point des différences qui sont autant de ressources nouvelles pour la pensée.

Quand on va au fond de la répulsion que les mots étrangers inspirent à certains esprits, on découvre qu'elle tient à des associations d'idées, à des souve-

1. A. Noreen, Om spraknklighel, 2* édition. Upsal, W. Schultz, 1888. Une traduction aUemande, par Arwid Johannson, a été publiée dans les ïndogermanische Forschungeriy t. I.

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01 ArrELLE-T-0> riRETÉ DE LA LANGUE?

[ii<ti»ri«]ues, à des vidées politiques. Aux purislUtMiiand^, la présence des mois français rapune ê|KM]ue d imitation qu'ils voudraient ^r de leur histoire. Les philologues hellènes »anni<sent les mots turcs du vocabulaire connt à leur manière la i^uerre d'indépendance.

rohîN]ue< qui poussent l'ardeur jusqu'à vouloir lire les noms propres allemands, pour ne pas T trace chez eux d'un idiome trop longtemps idu, rattachent à leur œuvre d'expurgation ^rance de leur autonomie. La « pureté » a donc le plus souvent d'étiquette à des aspirations ou

ressentiments qui ne voulaient pas se montrer ouvert. (> qu'il faut condamner, c'est Tabusdes étrangers : l'abus serait d'accueillir sous des

exotiques ce que nous possédons déjà. L'abus l aussi d'employer les mots étrangers devant

esjWve d'auditoire.

ur trouver la \Taie mesure, il faut se souvenir e langage est une œuvre en collaboration, où ileur enlre à part égale. Tel mot étranger qui à sa place si je m'adresse à des spécialistes, Ira une afîeclalion si j'ai devant moi un public initié. Je ne suis point choqué de trouver des

anglais dans un article sur les courses de lux : mais celui qui lit un roman ou qui assiste î pièce de théâtre, même alors qu'il sait et n'a besoin d'interprète, demande qu'on parle une le intelligible pour tout le monde. Il n'y a donc e solution uniforme à cette question des mots gers : les Sociétés qui s'occupent d'épurer la le ne devraient penser qu'à la langue de la contion et de la littérature. Aussitôt qu'elles portent

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leurs prétentions plus loin, elles ne font plus qu'une œuvre inutile et gênante.

Quand il s'agit de notre vie morale, la présence des mots étrangers peut faire l'impression d'une dissonance. Plus les sentiments à exprimer sont intimes, plus le cercle linguistique se resserre. Il y a là pour le lecteur ou l'auditeur un plaisir intellectuel de nature très fine. Comme les ménagères d'autrefois se faisaient honneur de ne consommer que le lait de leur étable ou les fruits de leur jardin, un esprit délicat est sensible à un langage où tout vient du môme terroir et où se trouve répandu sur tous les mots un air de familiarité et de parenté. Ce plaisir peut devenir très vif quand l'écrivain, en ce langage uni, exprime des sentiments généreux ou de graves pensées. Il semble alors qu'on éprouve la même impression qu'à voir une belle action simplement faite. On a en même temps le vague sentiment que tout cela ne pouvait pas être inconnu à nos pères, puisqu'ils avaient déjà tout ce qu'il faut pour le dire, et que par suite nous sommes les enfants d'une nation très ancienne et très noble. En pareil cas, l'emploi d'un mot étranger n'est pas seulement dépourvu de motif, il est nuisible. C'est ce qu'avait déjà compris l'auteur de la Précellence du langage françois, quand il disait des mots italiens, alors si nombreux chez nous, qu'ils étaient — « non pas françois, mais gâte-françois ».

Il peut sembler puéril de vouloir borner son vocabulaire aux mots admis dans tel ou tel recueil offi-

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ciel. Cependant je me souviens d'avoir entendu dire à un maître en l'art d'écrire que l'idée du Dictionnaire de l'Académie était une idée raisonnable et juste, attendu qu'il nous apprend de quels mots il nous faut user si nous voulons être compris de tout le monde. Comme les limites de ce vocabulaire n'ont fit paru trop étroites aux plus beaux génies, il L déjà de sérieuses raisons pour nous décider à rcher en dehors l'expression nécessaire à notre sée.

le n'est pas le mélange de mots étrangers que la été de la langue a le plus à redouter : ce sont termes scientifiques employés mal à propos, veux parler de cette prose bizarre qui déguise s des substantifs abstraits les choses les plus inaires de la vie : un dynamisme modificateur de personnalité, une individualité au-dessus de toute igorisation, une jeunesse qui sentiment alise sa sionnalité. L'impropriété n'est pas toujours invoaire : elle est destinée à grandir les choses par agération du langage, comme quand il est parlé impériosités du désir ou de célestes atlentivités, ôté de la philosophie, on voit les autres études lenter de néologismes ce parler prétentieux et cur : la médecine, la musique, l'exégèse, le jQn âge.... Pendant que les verbes donnent naisce aux substantifs les plus inutiles [des [rappels de grosse caisse, des ferraillements de verrerie, Derlements de la peau, les serpentements des bras), voit d'autre part les substantifs produire des

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verbes non moins extraordinaires (// soleili ment, une idée contagionne les esprits, etc.

peut pas reprocher à ces néologismes dé traires à l'analogie : au point de vue de la gra ils sont inattaquables; mais leur défaut e superflus, de remplacer par une locution lourde et décolorée ce qui se disait de fan simple et plus vive. Voltaire a défini ce qu'oi te génie de la langue : « une aptitude à di manière la plus courte et la plus harmoni que les autres langages expriment moins h ment ». Si nous acceptons cette défini tic pouvons dire que les auteurs de ces néo pèchent contre le génie de la langue franc a quelquefois reproché à celle-ci de ne pas î aisément à la formation des mots nouveaux sence de ces exemples, je suis plutôt porté qu'elle s'y prête trop. L'anglais et l'allemar ressource des mots composés : mais un mal venu, comme il s'en fait tous les jour deux langues, a moins d'inconvénient, car termes momentanément associés se sép moment d'après, au lieu que ces noms a soudés au moyen de nos suffixes, ont l'a forgés pour durer.

Toute chose dont on se sert est exposée l il ne faut donc pas s'étonner si les mêmes ^ les mêmes images, employés durant un lon| de temps, ne font plus la même impression prit. L'invention de formes nouvelles a don son d'être. L'important est que la consomm soit pas plus rapide que la production : c'< nie, c'est la caricature, ce sont les guille]

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sont les luttes haineuses de la tribune et du journalisme, ce sont les exagérations du drame et du feuilleton qui accélèrent les changements inévitables du langage. Pour défaire et pour détruire, la volonté réfléchie a beaucoup plus de pouvoir que pour créer : Torigine des mots se perd presque toujours dans une demi-obscurité; mais on peut souvent nommer ceux qui les discréditent et les abaissent.

question du néologisme présente les aspects livers.

mner le néologisme en principe et d'une absolue serait la plus fâcheuse et la plus es défenses. Chaque progrès dans le land'abord le fait d'un individu, puis d'une plus ou moins grande. Un pays où il serait d'innover retirerait à son langage, et par )n esprit, une chance de se développer. Par ne, il faut entendre aussi bien un sens nounéàun mot ancien qu'un vocable introduit 5 pièces. De même que le changement qui a prononciation est à la fois imperceptible nt, à tel point que l'étranger qui revient dans après trente ans d'absence, peut apprécier la lu temps, de même la signification des mots orme sans cesse, sous l'action des événees découvertes nouvelles, des révolutions idées et dans les mœurs. Un contemporain rtine aurait de la peine à comprendre le lannos journaux. Nous travaillons tous, plus 1, au vocabulaire de l'avenir, ignorants ou

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savants, écrivains ou artistes, gens du monde « hommes du peuple. Les enfants y ont une part q n'est pas la moindre : comme ils prennent la lang au point où les générations précédentes Font co duite, ils sont ordinairement en avance d'une dizai ou d'une vingtaine d'années sur leurs parents.

La limite à laquelle doit s'arrêter le droit d'i nover n'est pas seulement donnée par une idée u pureté » qui peut toujours être contestée : el est imposée par le besoin où nous sommes de resi en communication avec la pensée de ceux qui no ont précédés. Plus le passé littéraire d'une nation e considérable, plus ce besoin se fait sentir comme i devoir, comme une condition de dignité et de fore De là ridée d'une époque classique, offerte à l'imil tion des âges suivants, idée qui n'a rien d'artific ni de chimérique, si l'on ne reporte pas l'époq classique à des siècles trop éloignés. En pareil ce ce n'est pas les linguistes seuls qu'il faut consulte car ils pourraient être tentés de se diriger par d motifs en quelque sorte professionnels. Le phil logue suédois Erik Rydquist* plaçait l'âge classiq de la langue suédoise aux environs de l'an 1300. U] manière de voir analogue, sans être toujou exprimée ouvertement, existe chez beaucoup < savants : s'ils ont à se décider entre deux form grammaticales, entre deux constructions, c'est on nairement vers la plus ancienne qu'ils pencher Ainsi en Allemagne c'est le moyen haut-allemai qui sert de critérium. Il appartient à chaque nati( de voir jusqu'où elle peut porter son regard dans

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