CHAPITRE Vil
SÉMIOLOGIE DES PIGMENTS
CHROMATOGÈNES — PIGMENTS PROPREMENr DITS — PIGMENTS
BIUPHÉIQUES
S'il fallait mettre d'accord entre eux les nombreux auteurs qui se sont occupés des pigments urinaires, on ne tarderait pas à s'apercevoir que l'entreprise est au-dessus des forces humaines; il n'est peut-être pas, en effet, de question scientifique dont la solution présente autant d'obscurités et un tel chaos. Toutefois si ce problème est entouré de tant d'incertitudes au point de vue purement chimique, il n'en est heureusement pas de même lorsqu'on l'envisage par son côté pathologique. Dans cet ordre d'idées nous possédons d'ores et déjà un certain nombre d'indications précieuses, utiles à la fois au diagnostic et au pronostic.
Bien que cet ouvrage ne comporte pas de notions de technique analytique, disons de suite, pour n'avoir
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plus à y revenir, qu'à nos yeux, la docimasie spectroscopique des pigments urinaires est illusoire et ne saurait conduire à aucun résultat scientifique. Quelque bruit qu'on ait fait, ces temps derniers, autour de ce procédé d'évaluation quantitative des pigments normaux et anormaux de l'urine, nous le considérons comme de pure fantaisie et ne lui accordons aucune valeur.
Voici d'ailleurs ce qu'en pense le docteur Hénocque, le maître incontesté de la spectroscopie biologique ; « Tous ces procédés, dit-il, sont passibles des mêmes objections, ils peuvent être employés avec utilité entre des mains exercées, pour l'urobiline en solutions, mais ils ne donnent pas des indications rigoureuses pour l'urine où les phénomènes sont bien moins nets et où ils sont souvent obscurcis par la présence de divers pigments (*). »
Ces réserves faites, nous convenons que le spectroscope peut fournir des renseignements approchés sur les variations quantitatives des pigments pathologiques ; mais, dans la plupart des cas, l'œil un peu exercé suffit à la même constatation ; les conclusions sémiologiques conservant de ce fait toute leur valeur, il est au moins inutile de recourir à des méthodes analytiques plus que suspectes.
Nous parlerons d'abord des pigments urinaires proprement dits et, en second lieu, des pigments biliaires.
(1) Hé.nocque, spectroscopie du sang et des pigments^ p. 23.
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Oa distingue les pigments en pigments vrais et en chromatogè)ies. Cette dernière expression, introduite par Gabier en urologie, correspond, comme le nom l'indique, à une série de corps qui, par eux-mêmes, n'impriment pas une coloration spéciale à l'urine, puisqu'ils se rencontrent fréquemment dans des urines presque incolores, mais qui, sous l'action de réactifs appropriés, développent une coloration révélatrice de leur présence.
Indol-Skatol. — Les chroma togènes qui nous intéressent plus particulièrement, au point de vue pathologique, sont les générateurs de l'indigo et du rouge, scientifiquement connus sous les noms d'in- •doxyl et scatoxylsulfates de potassium. L'urine normale fournirait environ, d'après Lambling, de 5 à 20 milligrammes d'indigo pour 24 heures, provenant des indoxylsulfates.
Uindican dérive de Vindol des matières fécales et, par suite, se trouve en rapport de quantité direct avec la quantité d'indol formée dans l'intestin, a L'on comprend ainsi, remarque Hénocque, que toute cause de stagnation des matières dans le tube intestinal produise un excès d'indol et, par suite, un ■excès d'indigogène dans l'urine et l'on a donné le nom àUndicanurie à cet état symptomatique de l'urine {*). »
L'indicanurie, dit encore le même savant, a pour
^1) Hénocque, loc, cit., p. 45.
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origine à la fois des troubles de la digestion intestinale, et aussi le défaut d'action de la fonction antitoxique du foie. C'est ainsi qu'on l'a rencontrée chez les enfants qui ont une alimentation exagérée, dans les affections du tube digestif, la fièvre typhoïde, les affections rénales et môme les affections du système nerveux (*).
D'après le docteur Petitpas, auquel on doit une très remarquable thèse sur Tindicanurie, les principales maladies dans lesquelles se rencontrent l'indican sont :
1® Les affections gastro-intestinales (les fermentations bactériennes intestinales sont en effet la principale cause de production de l'indol) ;
2*^ Les affections hépatiques et cardio-hépatiques ;
3® Les affections rénales ;
V Les affections pleuro-pulmonaires et enfin les affections nerveuses {^).
Pour Albert Robin, l'indican apparaît cliniquenient dans six circonstances principales :
\^ Quand la portion sous-diaphragmatique du tube digestif est intéressée, non pas d'une manière quelconque, mais avec participation du système nerveux ganglionnaire abdominal ;
2° Quand les déchets organiques sont trop considérables pour la quantité de l'oxygène en circulation. Un des caractères de cet état se trouve dans la tendance au refroidissement des parties découvertes
(1) Hénocque, loc, cit., p. 46.
(2) Cf. Petitpas, De Vindicanurie^ Thèse de Paris, 1896.
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chez les malades dont la température s'élève à un très haut degré (Gubler) ; '
3® Dans plusieurs affections hépatiques chroniques dont le carcinome est le type :
4° Dans les affections médullaires, l'épuisement nerveux, excès de coït, onanisme, etc. ;
30 Dans la maladie bronzée (Rosenstirn) ;
6<> Dans des circonstances diverses, telles que Fingestion de substances aromatiques (Kletzinsky, Vollfberg, etc.(*j.
Pour le docteur Petitpas, Tindican est un produit de décomposition des albuminoïdes apparaissant en . quantité plus ou moins considérable dans les urines, suivant que le foie remplit plus ou moins bien son rôle antitoxique. C'est, en résumé, un symptôme précoce de ^altération hépatique et, comme tel, il mérite d*être pris en très sérieuse considération.
On rencontre assez fréquemment dans les sédiments des urines de typhiques, surtout dans les cas mortels, des masses translucides et opaques d'un bleu pur, qui ne sont autre chose que de l'indigose provenant d'un dédoublement de l'indican dans l'intérieur même des voies urinaires (*).
En résumé, l'indicanurie correspond surtout à une fermentation putride exagérée des matières fécales dans l'intestin, due soit à une constipation opiniâtre, soit encore à une action microbienne.
Les indications sémiologiques du scatol sont les
(i) A. Robin, ta fièvre typhoïde, loc. cif, (2) Id., ibid., p. 81.
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mêmes que celles de Findican ; ces deux corps se formant dans les mêmes conditions et se décelant par les mêmes réactifs, il n'y a pas lieu d'y insister spécialement.
Urobiline. — L'urobiline est un pigment normal de l'urine auquel il serait plus rationnel de conserver le nom d'urochrome pour le distinguer de Yurohiline fébrile pathologique. Certains auteurs soutiennent qu'il n'y a aucune différence spectroscopiqvie entre l'urobiline physiologique et l'urobiline fébrile ; les différences constatées seraient dues au mélange avec l'urobiline de deux autres pigments : Yuroérythrine et Yiiroroséitiel^). Cependant Mac-Munn, et la plupart des urologistes, admettent l'existence d'une modification pathologique de l'urobiline.
Qu'il y ait différence de composition ou simplement différence de quantité entre ces deux pigments, que l'urobilinurie pathologique ne soit que l'exagération morbide d'un fait physiologique, la chose est de peu ^ d'importance au point de vue clinique. Ce qui est
certain, c'est que « l'urobiline ne se montre dans l'urine à l'état normal que sous forme de chromogène de l'urine et en quantité très faible (^). »
A l'état pathologique, au contraire, l'urobiline communique à l'urine une couleur rouge, acajoy, vieilli^ plus ou moins foncée, que Gubler appelait hémaphéique, du nom d'hémaphéine qu'il avait
(1) Cf. Gautrelet, Speciroscopie critique, p. 229.
(2) HéifOCQUE, loc, cit., p. 39.
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donné au pigment lui-même, pour rappeler l'origine hématique qu'il lui attribuait. Aujourd'hui, on n'admet pas plus dHctère hémaphéique que d'ictère uroMlîque, et on les décrit comme de pseudo-ictères ; mais a n'en reste pas moins le fait pathologique de l'urobilinurie.
Tous les auteurs qui se sont occupés de cette question reconnaissent avec Dupré(*) que l'urobiline est le pigment du foie malade et que sa présence est l'indice, non de l'infection biliaire, mais de l'état du foie dont elle trahit la déchéance anatomique et l'insuffisance fonctionnelle.
Elle apparaît :
1» Quand il y a une lésion histo-chimique sans infection ;
2« Quand l'infection vient se greffer sur un foie déjà malade ;
3<» Quand l'infection seule est assez grave pour altérer la cellule hépatique (ce dernier cas est le moins fréquent).
« D'une manière générale, dit Hénocque, il est permis de conclure que l'augmentation de l'urobiline (c'est-à-dire VuroMliyiurie) s'observe, d'une part, dans les maladies fébriles aiguës, la fièvre intermittente, le rhumatisme aigu, l'iléus, la péritonite, la phtisie, la pneiunonie, les maladies zymotiques, rougeole, fièvre typhoïde, le scorbut, la septicémie ; elle a, dans ces affections, pour origine principale
(1) DopRÉ, Thèse de Paris, 1891, p. 147.
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les altérations du sang, c'est-à-dire rhémolyse. D'autre part, dans les hémorrhagies internes, les épanchements et les suffusions sanguines, les larges ecchymoses (hémorrhagies cérébrales, hématocèle périutérine, infarctus pulmonaires) Taugmeatation de l'urobiline est d'origine hématique directe par résorption de pigment formé dans le tissu, soit bilirubine, soit hématoporphyrine ou hémochromogène.
Enfin l'urobiline est plus abondante aussi dans tous les troubles des fonctions du foie, résultant d'injections toxiques ou d'absorption de produits toxicohémiques ou même de troubles de l'excrétion biliaire comme dans l'ictère spasmodique ou par rétention, la cholélithiase.
La quantité d'urobiline est diminuée dans les maladies dues au ralentissement de la nutrition générale, la chloro-anémie, l'hystérie ; en général, lorsque l'activité fonctionnelle du foie ou de l'hématopoïèse est ralentie (*). »
Uroérythrine. — C'est le pigment qui colore en rouge brique les dépôts d'urates que l'on rencontre fréquemment dans certaines urines, en particulier dans celles qui sont très denses et très acides, dans celles des rhumatisants et des fiévreux. On sait qu'il suffit d'une fatigue excessive pour faire apparaître dans l'urine un dépôt d'urates rouges qui effraient si souvent, quoique bien à tort, les malades.
(1) Hénocqde, loc» cil.f p. 40.
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L'uroérythrine est, avec Turobiline, un des pigments que Gautrelet prétend doser au moyen du spectroscope ; il nous suffira de dire, avec Hénocque, que Gautrelet admet comme caractéristique de l'uroéry thrîne deux bandes à droite et à gauche de D, qu'aucun autre auteur n'a décrites, et qui ressemblent à celles du spectre de l'urobiline pathologique ou bien à la superposition du spectre de l'indican à celui de l'urobiline (*). Quand on est aussi bien fixé sur la nature d'un spectre, on conçoit qu'il soit tout indiqué de s'en servir comme méthode de dosage, surtout quand il s'agit d'apprécier des quantités de 0,0066 par vingt-quatre heures.
Quoi qu'il en soit, deux choses sont certaines : d'une part, l'affinité des cristaux d'acide urique pour tous les pigments urinaires et spécialement pour l'uroérythrine ; de l'autre, l'origine hépatique de l'uroérythrine qui paraît être un dérivé direct de la bilirubine.
L'uroérythrine correspond, comme l'urobiline, mais à un moindre degré, à une insuffisance fonctionnelle du foie. D'après Guyon on la rencontre plus particulièrement dans le cancer du foie et la cirrhose alcoolique.
Pigments biliaires. — Leur signification clinique est on ne peut plus nette et correspond à Yictàre Mliphéique.
(1) Hénocque, loc. cit., p. 56.
SEMIOLOGIE URINAIRE
Les urines ictérlques ont une couleur jaune orange, verte, verdâtre, ou brune, suivant les cas. D'après Hayem, la nature et la valeur d'un ictère ne peuvent être précisées que par Texamen comparatif du sérum et de Turine ; il est probable en effet que le pigment biliphéique ne passe dans les urines que lorsqu'il existe en proportions suffisantes dans le sénim (*).
Il est d'ailleurs impossible d'établir un diagnostic différentiel des diverses formes de l'ictère par le seul examen de l'urine ; la présence des pigments biliaires dans l'urine n'indique qu'une chose, savoir le cours anormal de la bile qui passe dans le sang au lieu de se déverser dans l'intestin. L'ensemble de nos connaissances actuelles sur la chimie physiologique des ictères peut se résumer dans le tableau suivant, qui combine à peu près les classifications très voisines de Hayem et de Tissier, et celle de Quincke.