‹ Essai de statistique de l'île BourbonChapitre 12 sur 90 · NATURE DU SOL · texte numérisé non relu

NATURE DU SOL

HORTAGNES, VOLCAN.

La plupart des îles de la mer des Indes et de TOcéan pacifique sont des produits volcaniques : telle est aussi File Bourbon. Quand la forme tourmentée de ses montagnes, les déchireraeiis abruptes qui les séparent, la structure de sa charpente n'en seraient pas de suffisans indices , les lits délaves de différentes natures et de différentes épaisseurs que Ton rencontre partout, diversement mélangées avec des couches de terre végétale et de coquillages , dissiperaient tout doute à œt égard; et d'ailleurs où chercher d autres preuves que les cratères éteints et pleins d'une pozzolane plus ou moins ancienne, plus ou moins abondante , qu'on rencontre en une infinité d'endroits , dans toute la partie septentrionale de File , et surtout le volcan qui brûle encore dans sa partie méridionale ? La succession des éruptions sorties de ces cratères à diverses époques et sur différens points , a formé à la longue les mornes , les pitons dont File est semée. Les feux éteints depuis long-temps dans la partie du nord , y ont laissé des traces irrécusables de leur ancienne existence. Le centre de Tlle, ne pouvant plus résbter à leur action , semble s'être affiiissé , formant dans son milieu un vaste bassin , où

certaines portions de la charpente apparaissent debout comme autant d appuis du système que nous énonçons. Les principales de ces montagnes sont les sommets de la rivière des Roches et le morne Langevin , tous deux à douze cents toises au dessus du niveau de la mer ; le point culminant de la plaine des Chicots, qui est à onze cent quarante toises ; lentre-deux de la rivière St- Etienne, à neuf cent vingt toises ; Cimandef , le morne du bras de liane , à six cent soixante-dix toises ; le Grand Bénard, qui, comme une muraille à pic, ferme cette enceinte sous le vent , et qui a quinze cents toises d'élévation ; au milieu de toutes ces ruines , à près de seize cents toises au-dessus du niveau de la mer , le superbe piton des neiges.

Il parait avoir été le centre ou le point culminant de II montagne primitive, si Ton peut le conclure de la pente naturelle des terrains qui l'environnent. Leur inclinaison prolongée du bord de la mer se réunirait à ce piton et même au-dessus de son sommet actuel , si elle n'était interrompue par Fescarpcment qui sert de limites aux bassins de l'intérieur. Pour donner une idée de l'état actuel de cette partie de l'île , je place ici une coupe verticale de cet intérieur , la ligne ponctuée marquant l'ancienne forme supposée de la montagne avant son affaissement.

C'est , il n'en faut pas douter*, au déchirement que causa cet accident , que sont dues ces grandes fissures dans les côtés qui restent de la montagne , et qui , donnant issue aux eaux de l'intérieur, forment les lits des rivières et les ravines que nous voyons

aujourd'hui. De là ces groupes de montagnes , tels que celui compris entre la rivière St-Denis et celle des Galets , entre celle-ci et celle de St-Etienne ; de l'autre côté entre la première rivière citée et celle des Pluyes ; entre celle-ci et celle du Mât; entre les rivières du Mât et de TEst. La nature semble , en ouvrant ces grands écouleinens aux eaux que devaient recevoir les bassins intérieurs , avoir ménagé desmoyens de communication avec ces bassins, qui seront un jour profitables à la culture.

L'écoulement de ces torrens a produit ensuite des attérissemens considérables à l'embouchure des principales rivières, attérissemens qui se reconnaissent aisément dans les vastes plaines au milieu desquelles elles coulent après avoir quitté les montagnes. C'est à la même cause qu'il faut attribuer cette ceinture de galets et de sable qui sépare la mer des terres cultivables.

L'autre partie de l'ile a aussi subi quelques-uns des accidens qui viennent d'être décrits ; les excavations de ses montagnes, les couches de laves superposées les unes aux autres, en sont autant de preuves; mais l'affaissement remarquable qui a lieu dans la portion du nord^ n'a pas encore été produit dans celle-ci, et le feu y conserve toute son activité. Cependant plusieurs cratères s'y sont successivement éteints , c'est ce qu'ont reconnu les voyageurs qui, à diverses reprises, ont parcouru cette contrée. Bien ne donne une idée plus parfaite du chaos et de la désolation. La nature y est entièrement morte ; pas le moindre vestige de végétation , pas la plus petite source , partout le plus sinistre aspect. On y marche sur des scories T. I. . 4-

tranchantes , on traverse des crevasses ouvertes Ion des ëbranlemens de la montagne , ou l'on est arrêté par des ruisseaux de lave encore "brûlante. Le volcan jette continuellement de la fumée , souvent de la flamme , quelquefois de la lave. Les époques des éruptions .sont irréguUères , ainsi que leur durée : elles se maintiennent assez ordinairement pendant quatre mois avec plus ou moins de force , suivant l'état de l'atmosphère. De vieux habitatis ont remarqué que les coups de vent et les ouragans sont presque toujours annoncés long-temps d'avance par des éruptions.

La bouche actuelle du volcan est errante et change de pface presque chaque année , sur une étendue d'environ deux lieues, et à trois lieues environ du bord de la mer. Tout cet espace est entièrement couvert de la lave des éruptions qui se succèdent depuis si long-temps. Le sommet delà montagne d'où les feux sortent aujourd'hui , est estimé avoir onze cents toises d'élévation au dessus du nivean de la mer. De nouveaux mamelons qui se forment sur la crête annoncent une nouvelle et prochaine éruption. C'est le plus souvent sur le flanc qui regarde la mer que la lave s'ouvre passage. La quantité qui s'écoule est considérable. Dans sa course elle parcourt une ligne oblique sous un angle de trente degrés. Il semble , d'après la pente du terrain , qu'elle devrait arriver en peu d'instans à la mer ; mais , à cause des sinuosités de sa route , des crevasses qu'elle y rencontre, des précipices même qu'elle y trouve , cette rivière enflammée est quelquefois un mois avant de gagner le

5i riyage , encore faut-il qu'elDie ne forme qu'un ou deux courans ; lorsqu'elle se divise en un plus grand nom*bre , elle atteint à peine la grande route. Il se fait de temps en temps des percemens subits dans des points assez éloignés du cratère. Celui qui eut lieu en 1776, entre la ravine de la Table et celle de Tacamaka, était à près de deux lieues de l'enceinte habituelle où se montrent les feux; en 1800 ce fut près de la ravine des Citrons Galets, aussi hors de cette enceinte ; en 1824 l'éruption se fit jour au sommet de la montagne. L'éruption de 1775 , qui se fit à peu de distance de la côte, y jeta une pointe ou môle de deux à trois cents toises , quoique {a mer y ait, assez près de terre, une profondeur de cent brasses environ : le volume de la matière ignée et le rapprochement du cratère lui donnèrent assez de force pour refouler les flots à cette distance. L'éruption de 1800, qui se fit à environ quatre mille cinq cents toises de la mer, se jeta dans la ravine dès Citrons Galets , la combla , et débordant son encaissement, couvrit, dans une étendue de plus de deux cents toises , de bons terrains enlevés pour long-temps à la culture.

La lave en fusion se fige très-promptement à la surface, tandis que celle qui recouvre cette espèce de croûte reste liquide et brûlante , et suit la pente sur laquelle elle glisse. Si elle rencontre un obstacle, elle se gonfle , brise la croûte et coule par dessus. Souvent en ce cas elle ne forme qu'un trou plus ou moins grand et y passe en forme de cylindre. Si la force du courant est grande , le jet conserve plus long-temps la perpendiculaire ; il en est de fort longs , d'autres

ne sont qu'un bouton au-dessus de la croûte : du reste en se refroidissant , ces jets de laye adoptent la forme que les obstacles 'extérieurs leur prescrivent; ils se contournent , figurant des câbles ou ces madré* pores branchus qu'on rencontre sur le bord de la mer.

Le volcan de l'île Bourbon donne Heu, au surplus, aux mêmes remarques que les autres volcans. La détonation n'y est presque pas sensible ; la gerbe de feu s'élance à une hauteur aussi considérable que celle du Vésuve et de l'Etna, mais elle est d'un moindre volume et accompagnée de peu de cendres. Cependant en 181 â , pendant une éruption qui se 6t vers le Bois blanc, le volcan en vomit une forte quantité, ainsi que des filets extrêmement déliés et sen^ blables à du verre colorié. L'ile en fut couverte ; on en recueillit à St-Paul , et desbâtîmens qui naviguaient à l'ouest de la côte ; en trouvèrent sur leurs voiles.

C'est à des éruptions semblables à celle de 1776. mais de beaucoup antérieures â la découverte de l'île, que l'on doit les escarpemens qui rendent inabordable la côte du quartier Saint-Joseph , et qui existent sur divers autres points du rivage. Nous citerons entre autres le cap Bernard , élevé de deux cents toises au-dessus du niveau de ki mer; ce cap , qui est la partie la plus avancée de la montagne Saint-Denis, fixe l'attention du voyageur qui arrive sur la rade de ce chef-lieu de la colonie. Coupé à pic , il laisse apercevoir les couches successives de lave , de basalte, de terre rouge, et enfin de terre vé-

gélale qui les courcwne. La montagoe , en regagnant ' subitement l'intérieur pour former un des côtés de la goi^e de la rivière Saint-Denis , a une pente telle* ment rapide sur la partie orientale , qu'il a fallu pour la gravir y pratiquer treize rampes ou plis. Ces rampes sont le commencement de la route qui conduit à Saint-Paul et dans les quartiers sous le vent. Comment se sont formées ces couches diverses, presque régulièrement superposées? Les couches de terre ont-elles succédé à chaque éruption de lave? Mais il est reconnu, qu'après le long espace d'un siècle, il ne s'est formé sur la lave qu'un terreau à peine assez épais pour produire quelques fougères. Sur la lave dcs'éruptions de 1776, on n'aperçoit encore qu'une mousse presque imperceptible , qui arrête la poussière , et donnera lieu ensuite à de plus fortes mousses. Sur celle d'éruptions plus anciennes, ou voit succéder a ces mousses des scolopendres, des capillaires, plus tard des fougères. Ces végétaux croissent plus vite lorsqu'il se rencontre des gerçures qui reçoivent le peu de terreau supérieur que les eaux entraînent; de plus grandes fougères les remplacent^ et enfin à mesure que leurs détritus augluentent ce terreau et rendent plus épaisse cette croûte productive, croissent les arbrisseaux et les arbres. Combien de siècles ont dû s'écouler depuis les premières éruptions volcaniques , qui font la base du sol, jusqu'au moment où ont pris naissance ces antiques et majestueuses forêts qui les couvrent aujourd'hui !

On voit par ce qui précède qu'il y a deux prin-

cipales divisions à faire du sol de Tlle Bouii>on , la pente des montagnes vers le rivage, et leur revers dans rintérîeur.

Ces plaines intérieures , élevées seulement de sept à huit toises au-dessus du niveau de la mer, séparées presque partout de la pente extérieure par des escarpemens infranchissables et ouverts seulement pour le passage des rivières , par des forêts où il est difficile de pénétrer, inconnues pendant long-temps , découvertes enfin par des noirs marrons, parcourues ensuite par les chasseurs créoles , sont encore aujourd'hui abandonnées. Nous leur consacrerons un chapitre spécial. Elles présentent une nouvelle preuve de la nature volcanique du sol de Tile Bourbon.

Près du Piton des neiges , au pied du gros morne, sous un plateau d'environ trente toises sur vingt ^ composé de roches de lave et de basalte , et de terres boueuses et mouvantes , sont des sources chaudes qui forment de petits bassins tapissés de concrétions d'un blanc mat : ces bassins, les roches qui les environnent , et une espèce de roseau qui y croit, sont entièrement couverts de ces concrétions. La température de Tair extérieur étant à 1 2'', le thermomètre plongé dans leau de ces sources a marqué 27** au bout de cinq minutes d'immersion, et 3o^ après quinze minutes. En le plongeant davantage on eût reconnu une température beaucoup plus élevée. L'observateur , M. Bréon , de qui nous tenons ces détails, s'étant par hasard enfoncé dans ces boues jusqu'à la ceinture, éprouva sous les pieds une chaleur qui l'obligea à se retirer au plus tôt. De là à la

boucheactuelle du Tolcan, on comptesept à huit lieues.

Quant à la pente extérieure des montagnes , on peut la partager en trois zones ou régions. La plus élevée , constamment exposée à Faction du soleil , à oelle des vents, [à celle des pluies , se dépouille sans cesse du peu de terre que reproduit rarement le détritus du petit nombre de végétaux qui y croissent. De même que sur les laves récentes , on remarque des mousses sur les sommités ; à mesure que Ton descend , des fougères petites et faibles d'abord , puis arborescentes; au-dessous, des calumets, puis des palmistes ; puis sur les limites inférieures commencent les grands arbres.

La région du milieu est généralement celle où le sol est de la meilleure qualité , bien qu en certains endroits il soit rocailleux et que des pointes de roches s'y laissent voir à nu ; c'est celle qui était le plus garnie d'arbres de haute futaie. Tandis que leurs racines retenaient les terres supérieures , leurs feuilles amoncelées à leur pied , et dont la destruction était avancée par l'humidité que ces forêts entretenaient constamment près du sol , le rendaient trèa-productif.

Enfin les terres de la région inférieure peu élevées au-dessus du niveau de la mer, lavées par les pluies, dégagées des sels marins dont elles avaient pu être imprégnées , se sont augmentées de toutes celles que les torrens y ont apportées, et se sont améliorées à un haut degré« La pente , roide d'abord, s'est adoucie et a fini par former des plaines étendues, propres à la culture.

Ainsi la première région est absolument incultivable; une grande partie de la seconde ne peut être défrichée , et Ton doit au contraire y maintenir, entretenir, rétablir même les forêts, qui, retenant les nuages » garantissent à File l'humidité indispensable à la végétation; enfin la troisième région, couverte d'habitations et livrée à une culture aussi riche que variée , est celle sur laquelle repose la prospérité de la colonie.

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