‹ Essai de statistique de l'île BourbonChapitre 50 sur 90 · COMMERCE ÉTRANGER · texte numérisé non relu

COMMERCE ÉTRANGER

C'est ici le lieu de dire quelques mots sur cette question de liberté illimitée du commerce des colonies , qui divise depuis si long- temps les personnes qui s'occupent d'économie politique.

Il faut, suivant moi, distinguer les colonies qui «ont peu distantes de leur métropole et qui sont dans un voisinage rapproché d'tles ou de pays étrangers, de celles qui sont éloignées de l'une et des autres. D'autres règles doivent être imposées aux communications commerciales des Antilles françaises , rapprochées d'un grand continent, placées au milieu d'un archipel , entourées de pays qui mettent dans le commerce des produits dont plusieurs ou sont les mêmes que ceux de nos possessions métropolitaines et coloniales, ou leur sont analogues ; et d'autre règles doivent être imposées aux communications de l'île Bourbon qui n'a près d'elle qu'une seule colonie européenne, placée récemment sous un autre pavillon , mais dont

les goùtfl et les habitudes sont encore tout fraacais , et qui ne voif aucun sujet de rivalité chez les peuples qui bordent la côte du continuât éloigné, quoique baigné par les mêmes eaux. Si, dans nos ties d'Amé- Yique , l'industrie française doit trouver le placement exclusif de ses produits et opérer des retours favoral^s en denrées de leur sol; si l'admission des étrangers y doit être défendue , parce que , d'une part, elle donnerait lieu à l'avilissement du prix de certaines marchandises de la métropole, et, de l'autre, produirait un surhaussement dans celui des denrées du pays, il ne peut en être de même de l'Ue africaine ; et pour elle , un système qui couserve tout l'avantage à la France sans faire éprouver de gène à la colonie n'est-il pas convenable, n'est*il pas également utile à toutes deux?

Les colonies actuelles sont établies par les métropoles et conséquemment pour elles ; elles leur sont utiles parce qu'elles consomment le superflu de leurs productions, et leur f6uraissent celles de leur cru. C'est un échange de services, et ce serait être mal , avisé que de penser qu'un tel retour ne soit pas commandé par la nature même des choses, autant que par la combinaison politique qui entretient l'activitë de l'industrie européenne par la nécessité de pourvoir aux besoins des colonies pour en obtenir de nouveaux alhnens , et qui entretient l'industrie coloniale par la nécessité de payer les objets que consonmioit les habitans de ces pays d'outremer. Mais pour qu'une métropole puisse se réserver le double avantage d'approvisionner exclusivement les colonies et d'en extraire

les produits, il fout qu'elle s'impose le double detoir de ne jamais laisser cet approyisionnement en souffrance et d'acheter tous ces produits; que si elle ne remplit pas cette double obligation, si elle impose des devoirs impossibles à remplir, elle forcera nécessairement les colons à pourvoir par d'autres moyens à des besoins qui ne seront pas entièrement satisfaits par leur métropole, et a Uyrer en paiement à l'étranger des produits qui tomberaient pour eux en pure perte. De là l'affranchissement de certaines colonies; de là cette formation d'états nouveaux qui, abandonnés de leurs fondateurs , semblent par là même débarrassés de droit de l'espèce de féodalité , de l'espèce de servitude à laqueUe jusqu'alors ils avaient dû se soumettre. C'est ainsi que l'Angleterre, par son despotisme enyers ses colonies du nord de l'Amérique, les a amenées à l'état de nation indépendante; c'est ainsi que l'Espagne, en se débattant contre les révolutions qui se sont succédé sur son territoire européen, négligeant, oubliant, abandonnant ses colonies du continent de l'Amérique du sud, lésa conduites aussi à secouer son joug.

La France a dû profiter ,de ces exemples. Si sa position envers ses colonies d'Amérique la porte à continuer d'y exercer à son profit le privilège exclusif de la Tente et de l'achat, ce principe a dû fléchir quant à la seule colonie qui lui reste dans la mer des Indes. Durant les longues années de la guerre, l'ile Bourbon ayait contracté l'habitude de la fréquentation des étrangers > fréquentation au surplus à laquelle les deux lies , abandonnées de la métropole, ont dû de

T. Il 9

Digiti

i3o prolonger leur existence , de retarder la conquête , et qu'il y eût eu de Tingratitude à interrompre d'une manière absolue, lorsque la paix permettait avec la France des relations qui s'étaient bornées pendant vingt ans à deux ou trois navires venus à l'aventure, de temps à autre, "rappeler le souvenir du commerce national. Mais en même temps que cette fidèle colonie , fille soumise et respectueuse , devait ouvrir de nouveau ses magasins aux bâtimens qui rétablissaient des communications si long-temps interrompues , il fallait qu'elle conciliât ce qu'exigeaient la mère-patrie, d qui toute préférence est due, et des amis qui l'avaient soutenue dans des temps de malheur. Ces deux considérations également impérieuses déterminèrent la conduite qu'elle devait tenir désormais. Ainsi , tant que la France fournit à Bourbon les seuls secours efficaces pour une colonie, moyens réeb de travail, approvisionnement de ses besoins, écoulement de ses denrées , entretien d'un commerce actif et profitable, tous les produits de la colonie sont réservés à la métropole. Mais si les envois ne suffisent pas aux besoins, elle se croit autorisée à recevoir de l'étranger ce qui lui manque ; si le commerce français n'achète pas toutes ses denrées , die se croit autorisée à répondre aux demandes de l'étranger. Tel est l'état actuel des rapports de cette colonie, et tout prouve jusqu'à présent que ce système est avantageux. Ainsi privilège en faveur des nationaux^ voilà la règle : admission du commerce étranger en certaines circonstances et sous certaines conditions, voilà l'exception. ^

Quelles sont ces circonstanoes et quelles sont ces conditions ? Je vais Texpliquer.

Quand un nayire étranger se présente, il remet Tétat de son chargement. L'administration constate par une enquête ce qui existe dans les magasins du commerce et ce qui est attendu de France en articles de même nature , et , comparant l'étendue des besoins à la faculté actuelle et à celle prévue de les remplir, le gouverneur autorise ou rejette l'admission totale ou partielle du chargement, établissant en même temps l'obligation de faire le retour en telles ou telles denrées dont l'écoulement est le plus avantageux au pays, sans nuire aux achats à opérer par le commerce français.

II faut remarquer qu'en ceci le gouvernement ou l'administration ne sont que les régulateurs de l'or pinion des commerçans et des colons , qu'ils la recueillent , la résument , l'expriment , et que c'est à cela que se borne leur intervention.

Ce mode, sans doute, est profitable à tous, et il l'est aussi au fisc , puisque les droits d'entrée et de sortie sont perçus sur l'étranger au double de ceux imposés au commerce national.

C'était le seul moyen conciliatoire à employer, et depuis^ qu'il est en vigueur» il n'a excité aucune « plainte. Il a servi à compléter les besoins du pays , à lui procurer des articles de consommation qui manquaient et que le commerce français ne pouvait procurer, ainsi qu'à exporter des denrées qui étaient en superflu aux besoins de retour de ce dernier. Depuis 1818 jusqu'à 1822, c'est-à-dire pendant cinq

i3a ans, il ne s'est préseaté à Bourbon que douze navires américains et hollandais qui ont débarqué pour i32,5oo fr. de valeurs, et ont pris en retour pour 134,000 ir. de girofle; plus trente-cinq navires anglais venant ou de l'Inde avec des vin«s, ou d'Angleterre avec des pompes à feu. Les importations de ces trente-cinq navires s'élevaient à 1,808,000 fr. Ils ont repris aussi en girofle une valeur de i,565,5oo fr. Les droits du fisc sur les importations oïit été de 1 a p. 0/0, et sur les exportations de i5 pour cent.

COMMERCE DE LA COLONn.

Depuis la rétrocession de l'ile en 181 5 jusqu'à présent, le commerce a pris à Bourbon un développement inconnu jusqu'alors. La cause première en est dans la position de l'ile, qui en fait l'entrepôt naturel entre l'Europe et les côtes méridionales de l'Asie. Il est dû aussi à l'extension qu'a prise le commerce français. Les négocians de Bourbon ne sont le plus souvent que les consignataires, les commissionnaires des maisons françaises ; ils sont chargés de la vente et de l'achat des caif^aisons. Ce genre de commerce est du plus grand avantage pour la colonie. .Quelques maisons ont entrepris pour leur propre compte des expéditions vers l'Inde et jusques en Chine; mais pendant plusieurs années encore, cet exemple sera peu suivi. Pour le commerce comme pour toute autre industrie, il faut , pour ainsi dire, un apprentissage, il faut des exemples multipliés de succès. Les plus heureux sont ceux qui s'engagent

les premiers dans une route nouvelle, qui ont sondé le terrain et marchent ensuite avec prudence et fermeté.

On a souvent parlé de la possibilité d'ouvrir au commerce de Boiurbon une exploitation qui pourrait devenir productive , la pèche de la baleine. Ces cétacés s'y montrent en grand nombre depuis le mois de mai jusqu'en septembre : ils parcourent également la côte orientale de Tlle Sainte-Marie, sur laquelle lès Français ont récemment formé des établissemens de culture. Jusqu'ici aucun essai de pèche n'a été tenté, quoique l'exemple des Américains, qui la pratiquent dans le canal mosambique, dût en être un stimulant. Un navire, qui, après avoir apporté dans la colonie une cargaison de marchandises d'Europe , se livrerait à la pèche et opérerait ses retours en huile, ferait, suivant les apparences, une bonne opération ; mais il faut commencer, et l'exemple est tout.

GOIfMERCE DB CONSOMMATION.

L'extension de la culture depuis 18 15 a eu une influence directe et très-grande sur la consommation ; et en effet, à mesure que plus de terres ont été livrées à la culture, que les procédés se sont améliorés , qu'il y a eu plus de produits, que les revenus se sont accrus, les fortunes particulières sont devenues plus considérables. Cet agrandissement des fortunes a fait naître de nouveaux besoins ; car les besoins augmentait en raison de l'aisance. Dès lors

i34 la valeur des importations s'est élevée, non senfement par plus d'articles nécessaires à l'existence, mais aussi par des objets de luxe dont l'usage était autrefois inconnu ; et s'il est vrai , ce que dit Lavoisier, « que le moyen le plus sûr d'évaluer la richesse d'un pays soit d'en évaluer la consomma-^ tion (1)9 > on doit conclure de ce que j'ai dit que la colonie de l'ile Bourbon marche constamment vers un état de prospérité , résultat indispensable de l'augmentation des produits , de l'amélioration de la culture. C'est une vérité démontrée que la consommation est le thermomètre certain de la prospérité d'un pays, et les faits viennent chaque jour appuyer merveilleusement le principe. Que l'on jette les yeux sur le tableau de la balance du commerce, on verra que, toute compensation faite , les exportations des produits ont excédé les importations pendant les huit années qui se sont écoulées de 181 5 à 1823 inclusivement , de 11,273,997 fr. 60 c, et encore doit-on ajouter à cette somme celle des envois qui sont restés sans retours et dont le produit a servi à acquitter d'anciennes dettes. Une telle balance , qui est incontestable , est la meilleure preuve qui puisse être apportée de la justesse de nos assertions , elle en est la preuve irréfragable.

Mais le commerce qui alimente la consommation a besoin d'encouragemens; il ne suffit pas d'avoir encouragé la culture.

Plus la production est considérable , plus les ache-

(l) Aperçu de la richesse territoriale de la France^

i35 teurs abondent ; les produits appellent le commerce ; il y a plus de concurrence, et le prix des denrées s'élèTe. En effet, en 1820 , où l'on ne récoltait que neuf millions, de sucre, il yalait 6 piastres et demi (32 f. 5o c. j ; en 1826, où Ton en a récolté yingt millions, le prix a été porté à 8 piastres (4o fr.) ; mais plus d'acheteurs ont apporté plus de moyens d'échange, et le prix de ceux-ci s'est nécessairement abaissé : c'est le résultat de l'abondance.

Ainsi , tandis que les colons ont tu leurs profits s'augmenter par cette double cause, le commerce français a tu sa position changer dans une proportion inyerse. De là la nécessité de Tenir à son secours : ce ne peut être que par l'allégement des charges qu'il supporte , qui, d'ailleurs, comparées aTec celles qui lui sont imposées dans ses rapports aTec d'autres pays, sont d'une injustice manifeste, eu égard à ceux qu'il a aTec la colonie dont il s'agit ici.

Le point où il faut «irriTcr est que les productions de l'île Bourbon soient, sur le marché européen, à un prix tel que les importateurs y trouTent le bénéfice écfuîtable qui doit être le résultat comme il a été le but de leur opération.

Le prix d'une denrée se compose : 1** de tous les frais qu'elle occasionne à son premier propriétaire; 2* de la Taleur qui résulte de son abondance sur la place et de la concurrence des premiers acheteurs ; S*" de tous les frais qui sont faits du lieu d'extraction jusqu'au marché, frais dans lesquels sont compris les droits de sortie de la colonie et ceux d'ea.trée en France.

Le prix -premier ou les frais d'exploitatioii doivoit être nécessairement et sont en effet plus éicTés à Bourbon qu'aux Antilles (i), parce que la plus grande partie des moyens d'exploitation qui sont tirés du dehors y sont naturellement plus chers. L'abondance étant moindre et le nombre des acheteurs comparativement plus grand, le prix d'achat est plus élcyé (a).

Le fret est plus cher (3) , la traTersée plus longue (4) 9 les chances défavorables plus nombreuses (5) , la prime d'assurance dans une plus forte proportion (6).

Conséquemment , si les droits à l'entrée en France sont les mêmes sur les sucres de Bourbon et sur ceux des Antilles, il est évident qu'il y a surcharge pour les premiers* Or, ces droits sont les seuls des élémens du prix sur lesquels quelque réduction puisse être opérée.

(i) On estime aux Antilles les frais d'exploitation égaux au quart du produit brut; à Bourbon, comme on le verra plus tard , ils sont du lien,

(a) Le quintal de sucre vaut 4ofr. à Bourbon. Le sucre brut vaut 3o fr. à la Martinique.

(3) Le fret de Bourbon en France est de i5o à aoo fr. ; celui des Antilles de 6o à 70 fr.

(4) Bourbon est à 4^00 lieues , les Antilles de 1600 à aooo lieues. On vient des Antilles en cinq ou six semaines au plus ; les plus courtes traversées de Bourbon sont de trpis mois.

(5) Les chances de navigation sont toutes favorables pour venir des Antilles. On rencontre toujours des contrariétés et souvent des dangers au cap de Bonne-Espérance.

(6) La prime d'assurance de Bourbon en France est de deux et demi ; celle des Antilles en France est d'un et demi.

i37 Dé)à le gouverncineDt a porté son attention sur cet important objet. 11 est convaincu de la nécessité d'un allégement, qui ne peut provenir que des douanes (i).

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