‹ Essai de syntaxe des parlers provençaux modernesChapitre 3 sur 139 · AI^E ET TRAITS COMMUNS II · texte numérisé non relu

AI^E ET TRAITS COMMUNS II

se trouve en relations fréquentes, une première génération devient bilingue, et la suivante ne parle plus provençal.

Ailleurs c'est une évolution normale qui a modifié le langage. Je ne saurais entrer ici en détail dans l'exposé de ce phénomène, qui affecte une bande de territoire de largeur variable (jnaxima au croissant) au N. de notre limite; il a été étudié avec beaucoup de pénétration, sur un point déterminé, par M. Rousselot dans Les modifications phonétiques du langage étudiées dans le patois d'une famille de Cellefrouin (^Charente), Paris, Welter, 1891 : les textes médiévaux de ce pays ont une physionomie nettement provençale, mais, même avant les apports directs du français, avant les emprunts de l'époque moderne et contemporaine, l'évolution normale rapproche le langage de Cellefrouin de ses voisins français de l'Angoumois, « supprimant sans relâche, par un travail moitié instinctif, moitié volontaire, les traits limousins qu'il renferme » (op. laud., P- 349).

§ 5. — Tels qu'ils sont actuellement, dans les limites que j'ai indiquées plus haut, les parlers provençaux diffèrent naturellement les uns des autres par un grand nombre de traits de phonétique, de morphologie, de syntaxe et de vocabulaire. Je ne saurais entreprendre ici de les classifier en substituant une construction rationnelle aux essais tentés jusqu'à ce jour, lesquels dénotent en général une information insuffisante pour détruire des idées préconçues conduisant à des classifications hâtives fondées sur des critères peu décisifs. J'emploierai presque indifféremment les expressions parler et dialecte, sans rien préjuger sur la question de l'existence même des dialectes, qui a donné lieu à des

discussions assez vives ; les écrivains provençaux dont les œuvres m ont fourni les principaux matériaux de cet essai de syntaxe ont tous eu le sentiment d'employer des dialectes'. Une abréviation telle que /. signifiera simplement : forme ou tournure usitée en Languedoc ; ag., en usage à Agen et dans un certain rayon autour de cetteville.

Mais les différences de phonétique, de morphologie, de syntaxe et de vocabulaire ne sont pas telles qu'une personne possédant pratiquement à fond un de nos dialectes ne puisse converser dans ce dialecte avec une autre personne parlant un autre dialecte qu'elle possède pratiquement à fond. Cette observation s'applique aux parlers catalans du Roussillon et même, pour peu que les interlocuteurs y mettent quelque bonne volonté, de Catalogne et des Baléares ^ Si je n'ai pas compris les parlers catalans dans cet Essai de syntaxe, c'est que la condition sociale et le développement littéraire leur ont fait une situation très différente de celle des parlers provençaux.

Non seulement dans les assemblées félibréennes, qui réunissent des hommes de quelque culture ou tout au moins de quelque entraînement linguistique, mais aux foires, dans les cabarets des villages situés à la rencontre de dialectes différents, j'ai toujours vu se poursuivre -sans difficulté^ entre gens des pays les plus divers, les conversations fami-

1. Dialecte « ensemble de parlers qui, sans être identiques les uns aux autres, présentent des particularités communes et un air général de ressemblance sensible aux sujets parlants » (A. Meillet, Introduction à r étude comparative des langues indo-européennes, 3 «éd., Paris, Hachette, 1912, p. 55).

2. Cf. Tourtoulon, Dialectes, p. 25-29. Le traitement différent de lat. 6,Uy 0 -t en Roussillon et dans le reste du domaine linguistique catalan paraît jouer ici un rôle important.

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