‹ Essai de syntaxe des parlers provençaux modernesChapitre 49 sur 139 · POUVOIR, VOULOIR », ETC.. II · texte numérisé non relu

POUVOIR, VOULOIR », ETC.. II

SUS iéu « et tu peux hardiment te reposer sur moi » est en quelque sorte commandé par le complément : le sens (« tu peux hardiment », et non « te reposer hardiment ») ne serait pas clair avec ti pouedes ardimen repausar, qui d'ailleurs ne conviendrait pas au mètre. Vers le xvii* siècle la concurrence du type premier verbe -|- pronom -|- second verbe devient plus fréquente % mais de nos jours encore le type pronom -|- groupe verbal est préféré, toutes les fois qu'il ne nuit pas à la clarté du sens ou à l'harmonie de la phrase, sauf à l'impératif, après lequel le pronom s'insère entre les deux verbes, comme dans les deux catégories précédentes.

Ex. avec des formes verbales autres que l'impératif : îou pode faire plutôt que pode Iou faire « je peux le faire », Fai pouscu vèire aussi bien que ai pouscu Iou vèire <( j'ai pu le voir », te Iou pode bên dire plutôt que pode bèn te Iou dire « je peux bien te le dire », vous vole prega... plutôt que vole vous prega... « je veux vous prier... », pér vous Tagué vougu dire aussi bien que pèr agué vougu vous Iou dire « pour avoir voulu vous le dire », ié dève ana plutôt que dève i ana « jedois y aller», nieiéfau ana « il faut que j'y aille », litt. « (il) m'y faut aller », niç. // nen eau anà « il faut que nous y allions », litt. « (il) y nous faut aller », Vauriéu hessai pas sachucarga {Conte, Mariage rout, p. 120) « je n'aurais peutêtre pas su le charger. », se vous Tause dire plutôt que s'ause vous Iou dire « si j'ose vous le dire », s' ana jaire(s. aller se coucher », te vas coucha? a vas-tu te coucher? (^Mir., c. vi, str. 46), Li soun ana faire la court (Saboly, lxv, p. 74) « sont allés lui faire la cour », // vau querre plutôt que vau li querre « je vais les chercher », te vène parla d'eu « je

I. Exemples détaillés, du xve au xviiie siècle, dans Brusewitz, p. 38, 41, 42.

lié CHAP. V : LES RÉGIMES § 8o

viens te parler de lui », se me veniés à dire « si tu venais à me dire » {Rose, c. viii, I. lxiv, p. 182), vous lou tourne à dire bien plutôt que vous tourne lou dire « je vous le répète ».

§ 80. — Ces constructions sont, je crois, communes à toute notre langue : v. p. ex. ALF,B i6$6,Nous nous rêverrons, noi. lom. mous tourneram bese, luch. que ttwus tournaram à bei; v. encore B 1650, /f nai pas osé le lui dire.

Voici quelques détails, pour les verbes des catégories 2° et 3°, sur les parlers qui placent les pronoms en enclise après l'infinitif (§ 72).

Premier verbe à une forme personnelle, second verbe à l'infinitif. Pronom + groupe verbal, ou ordre inverse : b. que-mhau nega, Iheha (prov. me vau nega, /o'a) plus usité que que bau nega-vi, Iheha- m (prov. vau me nega y leva^ « je vais me noyer, lever », que bau benc-u ou que-u bau bene « je vais le vendre », twu-ni bas audi ou non bos audi-m « tu ne veux pas m'entendre », si-u houli coumbidaou si bouli coumbida-u « si je voulais l'inviter », nou i a pas nat qui-t boulhe aima ou qui boulhe aima -t « il n'y a personne qui veuille t'aimer ». Avec deux pronoms : Aire que pot se la ou la se prene, que pot prene-se-le ou prene-le-se « il peut la prendre » {se datif éthique); b. bos da-u-ne [ddwtiç]? « veux-tu lui en donner ' ? » La position après l'infinitif est usitée surtout pour des groupes pronominaux contenant un accusatif de la 3* personne : b. que bouli guarda-le-m [gwardâhm] ou que

I. Lespy, p. 301. — Quelques exemples donnés par Lespy, p. 299, sont de valeur douteuse : ana mete-s « aller se mettre » est presque incorrect, la construaion béarnaise est ana-s tnete, et d'autre part le verbe mete est remplacé presque toujours dans l'usage courant par hica, qui correspond phonétiquement à fr. Jîcher ; les constructions des hcha mouri et de lecha-s mouri sont également correctes, mais au moins dans presque tout le Béarn on dit deciM (cf. esp. dejar, cat. dexar), et nou Ucha.

§§ 80, 8l SEMI-AUXILIAIRES II 7

la-mbouli giiarda « je voulais me la garder »; èts segu que boulera da-us-pe [ddiuspe]? « êtes-voussûr qu'il Voudra vous les donner » est usité dans les hautes vallées, mais ailleurs en Béarn on dit èls segu que-us-pe [kezvspé] boulera da ?

Le pronom s'intercale généralement entre deux infinitifs, ex. b. ha-s peta lou melic ^ « se faire éclater le nombril (de rire) », mais s'il y a avant les deux inf. un mot sur lequel puisse s'appuyer le pron. encL, celui-ci peut passer devant le groupe verbal, ex. b. au moumen de decha-s mouri ou des decha mouri « au moment de se laisser mourir ». De même avec trois verbes, dont deux à l'infinitif, ex. b. qui boulhe ha-t peta lou melic ou qui-t boulhe ha pela lou melic, que boni ana-u bene ou que-u boni ana bene « je veux aller le vendre (p. ex. mon veau à la foire) ».

§ 81. — Voici des exemples de l'ordre premier verbe + pronom + second verbe commandé soit par la clarté, soit par l'euphonie, soit par ces deux considérations à la fois (ex. embrassant nos catégories 2° et 3°) :

Clarté. E iéu vole, d'un cop de bano, Li roumpre tôutei sei campano

(Saboly, lxii, p. 71) « et moi, je veux, d'un coup de corne, lui briser toutes ses cloches » : les deux verbes sont séparés par un complément trop long pour que l'auteur ait pu employer une autre construction, pourtant très réalisable métriquement, p. ex.

E iéu li vole, emé mei bano, Esclapa tôutei sei campano.

Ici le désir d'euphonie peut jouer encore un certain

I . ilï)lu umbilicu >* Voumelic, coupé lou melic, d'où p. ex. u meîiç « un nombril »,

Il8 ' 11 \I \ : 1 1 s RÉGIMES § 8l

rôle. Voici un cas qui n'intéresse que la clarté. L'anarni querre sera* préféré si l'on sait d'avance qui il s'agit d'alki chercher, mais si l'on veut spécifier un masc. ou un fém. on dira anarai îou querre « j'irai le chercher » ou la querre « la chercher -.

Euphonie, l" quand fau Iou £aire peta

(Campafto, c. ii, p. 23) « et quand il faut le faire détoner » (il s'agit d'un canon) : Ion fau faire présenterait une succession désagréable d'explosives identiques et de diphtongues à premier élément identique.

Vène soulamen vous demanda la permessioun de heure à voste pous « je viens seulement vous demander la permission de boir^ à votre puits » {Farai,a. 11, se. 11, p. 28) : vous vène soulamen demanda serait pesant ; mieux vaut entrelacer mots légers et mots lourds.

Euphonie et clarté. Si le second élément verbal contient deux infinitifs, on dira p. ex. ai pouscu l'entendre dire plutôt que Vai pouscu entendre dire « j'ai pu l'entendre dire », et à plus forte raison, avec deux pronoms, ai pouscu vous Pentèndre dire, et non vous Fat pouscu entendre dire, et encore moins les autres combinaisons imaginables.

Avec « venir » auxiliaire du passé rapproché on préfère généralement l'ordre pronom entre les deux verbes : vène de Iou vèire « je viens de le voir » ; cependant les parlers aq. peuvent maintenir le groupe »verbal uni : luch. era Sento 'Stelo qiie-s ben de tengue à Perpignan (BDM 19 10, p. 130) « la Sainte-Estelle (fête annuelle du Felibrige) vient de se tenir à Perpignan », Sengouagnet ço que-s hengnià de passa (BDM 1912, p. 138) » ce qui venait de se passer ». Avec « aller » auxiliaire du futur rapproché on préfère l'ordre pronom + groupe verbal : te Iou vau dire plutôt que vau te Iou dire « je vais te le dire ».

§ 82 I^' VERBE A l'impératif II9

§ 82. — Quand le premier verbe est à l'impératif, le pronom est entre les deux verbes, sauf quelquefois dans certains dial. à enclise après inf. (M. Camelat me fournit les ex. b. anem-lons bede ou anem bede-us « allons les (masc.) voir », anem-les bede ou anem bede-les « allons les (fém.) voir » ; la construction avec pronom entre les deux verbes est la plus fréquente) : vêne m'embrassa « viens m'embrasser ». Suivant le sens et suivant la longueur des petites unités syntactiques, l'ensemble de la construction peut former un tout (vai li qtierre [vailikérç] « va les chercher ») ou se diviser (vai-lèi nega [yailéi mgd] « va les noyer »). Il est très difficile de formuler une règle stricte. Le sentiment de l'indigène ne se trompe pas, mais les déductions tirées de textes sont très exposées à l'erreur. Pour savoir si la construction entière forme un tout, il faut, examiner le sens et le son : ex. vai li guerre. Pour savoir, au cas de division, si un pronom forme groupe avec le premier ou avec le second verbe, il ne faut pas raisonner, comme le fait M. Brusewitz (not. p. 43), d'après une ponctuation qui n'est pas toujours très conséquente \ Les formes même du pronom sont plus instructives quand elles diffèrent suivant que le pronom est atone ou tonique, enclitique ou proclitique.

Dans tout notre domaine on trouve des élisions : v. les ex. cités au § 67 in fine, fai-Z'intra [failintrâ], coundannats- /'à péri [kundg,nnàllg.pçri\ et au § 79, laisso-w'asseta [làisç-

I. M. Brusewitz ne reproduit d'ailleurs pas toujours exactement cette ponctuation: ainsi il écrit anas-me, quand à l'ex. cité (Toloia, c, i, p. 26) je lis Aro, anas me cerca l'aigadiero (barbarisme pour eigadierd) d'argent « maintenant allez me chercher l'aiguière d'argent », sans trait d'union, conformément à la prononciation \rn^serkd\. La virgule entre aro et anas montre d'autre part combien la ponctuation peut être vicieuse : on serait tenté de lire ^dro \ ands^y mais le vers exige [g^rands mçserkd].

î 20 (Il \i'. \- : I 1 'M .i\n '. C 8:

tti{j5(lii\y parmi les verbes de iiuiiv s (..u».guiK, seuls « oser, aller, venir » et loitrtta ont de véritables impératifs, mais il n*y a guère de groupes à accent unique qu'avec Timpér. 2. p. sg. de « aller », nettement proclitique p. ex. dans vai /'ausi {vailçu;;^!] « va l'entendre » ; autrement p. ex. vène m'embrassa [v^nç viçvibrasd]y et du reste le régime appartient nettement par le sens au second verbe ; quand il y a plusieurs pronoms, la division est nette, tant pour le son que pour le sens, dans des cas comme laisso-me | la vèire, leissas-me | vous lou dire cités § 79, 2°; avec les verbes de notre y catégorie (sauf l'impér. sing. vai « va », monosyllabe nettement proclitique), je crois qu'on ne trouvera guère d'autre coupure que i" verbe | pronoms -|- 2^ verbe, ex. tourno me lou dire [tûrno meludire] » répètele moi » .

Le prov. litt. distingue à la 3. p. pi. les formes pleines (toniques) des formes réduites (proclitiques), et par conséquent le lecteur est en principe instruit de la valeur phonétique de constructions comme vai H guerre ou vai-lèi

nega (v. pi. haut à ce §), hissas- lèi s'emplana (v. § 79,

2° in fine). L'usage est d'ailleurs parfois flottant, ainsi vailèi nega {Conte, Cato, p. 178) étonne à côté de vai //querre, vai // sépara « va les séparer » (jOiibr. vers. Bon Dieu e sant Péire, p. 310); on trouve Anen lis un pau vèire (AP 1877, p. 63) « allons un peu les voir », mais lèi, normal p. ex. dans leissas'léi \ viéure c laissez-les vivre » {Cal., c. vu, p. 302) et surtout dans vesés-lèi \ dansa « voyez les danser » {Fiho, Castelas, p. 218), s'introduit même p. ex. dans vène I lèi guerre {Mir., c. 11, str. 40) « viens les chercher » et venès \ lèi vèire « venez les voir » {Mir.^ c. m, str. 1 1 ').

1 . On voit qu'ici la ponctuation est conséquente : le trait d'union n'est employé que quand la coupe est après le groupe i*»" verbe -|- pronom. — Même flottement de l'usage dans ve-lis-aqui et ve-Uis-eici cités

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