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RÈGLES D'ACCORD DES PARTICIPES

§ 105. — Le participe présent et le gérondif latins se sont fondus dans nos parlers en une forme unique en -nt susceptible de recevoir une flexion comparable à celle des adjectifs, ex. fém. analogique sing. prov. litt. méd. trencanto, niç. trencanta, h. trencante « tranchante ».

Cette forme est employée :

1° comme gérondif invariable (ex. au § m) ;

2° comme participe présent invariable joint à un nom et suivi d'un régime et généralement de tout complément que peut comporter une forme verbale, ex. soucieta agiiènt soun sèti à Marsiho « société ayant son siège à Marseille », la lus gisclant dou soulèu « la lumière qui jaillit du soleil » ;

3° comme adjectif verbal fléchi : nous couvrent « nœud coulant », litt. « courant »; prov. uno arengo esmouvênto, niç. una arenga esmouvènta, b. ue arengue esmabente « une harangue émouvante » ; prov. litt. trencànti paraulo, méd. trencàntei paraulo, niç. trencànti paraula, b. trencantes paraules « paroles tranchantes » ; voici un ex. qui réunit les cas 2° et 3° :

li veissèu gravouge,

Floiitànti ciéutadello amagant cent canoun « les lourds vaisseaux, citadelles flottantes, cachant en elles cent canons » (^CaL, c. xii, p. 502).

1^6 CHAP. Vil : ACCORD DES PARTICIPES § Io6

L'adjcciif verbal peut avoir une forme distincte, surtout dans la conjugaison qui repose sur lat. -isc-, ex. prov. en seguissènt la draio « en suivant la piste », un felibre seguissènt l'eisèmple mistralen « un félibre qui suit l'exemple de Mistral », mais la pajo seguènto « la page suivante » (inf. scgui et plus rarement segre < *sequ{e)rè).

§ 106. — Quant au participe passé ', qui se fierait à certains manuels de grammaire provençale, copies de manuels scolaires français, aurait sur ses règles d'accord des idées bien peu exactes ^ Les exemples suivants, que pour grande partie je dois à l'obligeance de F. Mistral, nfontrent comment on parle, suivant sa propre expression', en prouvençau de poph, et aussi comment, en conformité avec l'usage populaire, écrivent les bons auteurs, mon illustre correspondant en tête.

1° Constructions avec « être ».

f a. Passif et temps périphrastiques de verbes intransitifs

I (v. §§ 123, 126). Accord : es amai<-\\ est aimé », es amado

> V elle est aimée », es toumha « il est tombé », es toumbado

« elle est tombée », lé sias agtido estado, en Arle, vous ? « y

avez-vous été, en Arles, vous ? » (M/V., c. viii, str. xi; la

question s'adresse à Mirèio).

p. Réfléchi, datif éthique ou tournure de substitution 4.

1. Sur certaines formes et certains emplois particuliers, v. §§ 129, 1 30.

2. On peut lire p. ex. dans Savinian, p. 116, 117 : la loubo qu'avèn visto courre « la louve que nous avons î;m^ courir », la loubo qu'avèn vist prene « la louve que nous avons vu prendre » ; p. 118 : s'es coupn

; la man « elle s'est coupé la main ». La distinction faite aux deux ; premiers exemples est problématique, et le dernier ex. constitue un 1 véritable solécisme.

3. Dans sa lettre jointe au questionnaire qu'il me renvoyait rempli par lui.

I 4. La construction réfléchie avec « être » est le résultat d'un croi-

§ lOé, 1° ACCORD DU PART. PASSÉ I57

Accord, même si le pronom est au datif, toutes les fois que le pronom et la forme verbale désignent une seule et même personne : m'ère troumpado « je m'étais trompée, et aussi

« Vous sias rèn facho mau, Mirèio ?

— Me siéu pas, dis, facho mau, nàni! »

(Mir., c. II, str. 48, 49) « ne vous êtes-vous pas fait mal, Mirèio ? — Je ne me suis, dit-elle, pas fait mal, non ! » (mais on dirait à une femme t'an fa mau ? « t'a-t-on fait mal? )))^

M'ère dicho, en cargant la courouno

« je m'étais dit en ceignant la couronne » ÇR. /., a. v, se. VII, p. 292),

Ma sorre

S'es roustido lou coui e la caro au soulèu

« ma sœur s'est brûlé le cou et le visage au soleil »

(M/V., c. II, str. 17),

sèment entre la construction active avec « avoir » et la construction passive avec v être » : vfr. me sui esloigniei a supplanté m'ai esloignié, le sens étant à peu près le même qu'au passif sui esloigniei ; le part, pass. est au cas direct, comme au passif; de même les Leys (t. 11, p. 12) décident qu'il faut dire me soy uferts, et non iifert comme dans hay iifert. Tobler (11, p. 56 ss.), dont je résume ici les explications, donne également des ex. vfr. d'accord avec un datif comme Si me sui penseii une chose (sujet masc), Me sui copee ceste main (sujet fém.). Le fr. a abandonné l'accord et dit p. ex. je me suis coupé la main, que le sujet soit masc. ou fém., sous une influence phonétique (confusion du masc. et du fém. dans la plupart des part, pass.) et logique (analyse du rôle grammatical des divers éléments de la phrase). Le prov. maintient la distinction phonétique entre masc. coupa et fém. coupado et fait accorder le participe avec l'être intéressé dans l'action, suivant une tendance générale à considérer les ensembles syn tactiques plutôt que leurs éléments (cf. § 167). Les Italiens disent de même p. ex. ci siamo immaginati (bien que leurs grammairiens prescrivent immaginalo).

158 (HAP. vu: ACCORD Dl.S l'AKIICIPES § I06, l", 2*^

s'èro iicatado lou visage (Getîèsi, xxxviii, I5)« elle s'était caché le visage » ;

de môme, avec un premier verbe des catégories 2° et 3*» (S 79)» ^cc- s*es kissado toumba « elle s*est laissé tomber », s'es vougudo tua « elle a voulu se tuer », dat. s'èro leissado dire « elle s'était laissé dire ».

Les tournures avec se correspondant au fr. « on » présentent des particularités, v. § 149.

2** Constructions avec « avoir ».

a. Régime direct après le participe, participe invariable : ai cargû lou capèu, ai carga la vèsto « j'ai mis mon chapeau, ma veste » ; i'ai fa carga la vèsto « je lui ai fait mettre sa veste » (pour lou, la « mon, ma », etc., v. § 92 ad fimni).

p. Régime direct avant le participe, généralement accord : lou capèu qu'ai carga, la vèsto qu'ai cargado, l'avès visto « vous l'avez vue » ; l'avèn kissado parti « nous l'avons laissé ' partir (elle) », ta plaço, l'as kissado prene « ta place, tu las laissé prendre », lis ai menado paisse, béure « je les ai mené paître, boire (mes bêtes) », l'ai menado tua « je l'ai mené tuer (ma vache), j'ai mené ma vache à l'abattoir », li cigalo, lis ai ausido canta « les cigales, je les ai entendu chanter », aquelo cansoun, l'as ausido czm^i « cette chanson, tu l'as entendu chanter », Tai cresegudo vèire « j'ai cru la voir », la brancodis aucèu, l'ai pouscudo avéra « la branche aux oiseaux (v. Mir., c. i, str. 5), j'ai pu l'atteindre », la soumo qu'ai degiido, vougudo paga, me l'a faugudo paga « la somme que j'ai dû, voulu payer, il m'a fallu la payer », tôuti li chato qu'a vougtuio

I . Sur les formes invariables que je donne dans mes traductions françaises, v. § 149 in fine, note. — Le vfr. avait souvent un participe accordé, v. Tobler, i, p. 204, 205.

§§ lOé, 107 ACCORD OU NON; DIALECTES I59

espousa « toutes les jeunes filles qu'il a voulu épouser », Ta sachudopvQUQ « il a su la prendre », l'as ausado poutouneja « tu as osé l'embrasser (elle) ». Le vpr. faisait déjà accorder un semi-auxiliaire, ex. Quar el crezia que tota la guerra que-1 reis joves l'avia fâcha qu'en Bertrans la-lh agues fâcha far (cité par Schultz-Gora, § 191).

On trouve plus raremepxJe^rticrpeJn variable : Uno chato qu'a vist « une fille qu'il a vue » {Mir., c. vu, str. 50); nôsti tèsto Quas pôutira de la tempèsto « nos têtes que tu as arrachées à la tempête » {Mir., c. xi, str. 28) ; la seisseto Di terro qu'an niougu (Mistral, La cansoiin dis àvi, AP 1907, p. 18, VP lé, p. i, c. i, Oulivado, p. 24) « le froment des terres qu'ils ont remuées » ; la trido qu'ai vist prene au las « la grive que j'ai vu prendre au collet »; touti li chato qu'a vougudo ou vougu espousa; Taigo-ardènt que i'ai fa (et non facho) béure « l'eau-de-vie que je lui ai fait boire »; c'est l'usage au moins dominant quand le régime préposé n'est pas un pronom, ainsi dans les inversions poétiques comme Uno bruneto ai rescountra « une brunette j'ai rencontré » (Miôugr., p. 68) et tant de couscricioun i chapladisso Eu avié coussaia {Rose, cité §ii9i^)-

§ 107 . — Les dialectes divergent sur plusieurs points. Faisons d'abord remarquer qu'en parlant d'accord il faut naturellement comprendre que pour la plupart des parlers il s'agit d'accord en genre et en nombre (dans la Provence proprement dite on ne distingue pas ici par la forme le pluriel du singulier). Exemples : i° a mtp. sing. m. es aimai, f. es aimada, plur. m. soun aimais, L aimadas;ié ses aguda estada, pi. agudas estadas; Nice distingue au fém.le plur. du sing. comme pour l'adjectif (Jiga madura, aquela figa es madura « figue mûre, cette figue est mûre », plur.

l60 CHAP. VII : ACCORD DES PARTICIPF.S ^ ^^7» ï"

figa m^W//r/, aqucli figa soun madùri), ex. i a li frasa que soun estàdi relcvàdi « les pli rases qui ont été relevées » (sing. la frasa qu*es eslada relevada).

1° %, Accord partout ; remarquer l'accord dans les parlers qui construisent les semi-auxiliaires avec i'aux. du passé demandé par le verbe principal ' : Ambert (Mich., p. 179) is pûugudo veni « elle a pu venir », las fennas soun vougtidas mountà « les femmes ont voulu monter » ; laur. Ount soun pouscuts ana ? (Mnso Silv., p. 98) « où ont-ils pu aller ? » ; b. èren bouluts ana (Sacaze, t. i, Bidache) « ils avaient voulu aller »; Aire soun pouduts arriba « ils ont pu arriver » .

1° p. Accord dans tous les parlers qui construisent avec « être » (v. §§ 66, 83, 92 in fine), ex. mtp. ço que nous sèn dichs de faire « ce que nous nous sommes dit de

faire » ; toul. les elemens se soun fàitis la guerro

(Vestrepain, p. 279) « les éléments se sont fait la guerre » ; Vinzelles se-z-is houlada d'udour (Dauzat, p. 389) « elle s'est mis de l'odeur, elle s'est parfumée » ; avec semi-auxiliaire : bit. se sou fâches paga « ils se sont fait payer » ; Vinzelles me se fêta faire en chape (Dauzat, p. 389) « je me suis fait faire un chapeau » (c'est une femme qui parle); b. s'ei bouJude carga (BT 54, p. 3, c. 3) « elle a voulu se charger »; cf. se son poguts escapa {Crois, pr., p. 100) « ils ont pu s'échapper ».

1. A ma connaissance, Amben, laur. et certains parlers aqocc. (v. pi. loin au texte). Cet usage, conservé en italien moderne, est assez fréquent en vpr., p. ex. era pogut intrar « avait pu entrer », et a été conservé dans la période intermédiaire par plusieurs parlers qui l'ont abandonné depuis, ex. alp. du xve siècle jamays non soy pogut garir {Myst. S. Mart., v. 56) « jamais je nai pu guérir », Puget-Théniers, a. 1607, non s'es troubat degun i sio vougut venir (DLM, p. 589, no 3) « il ne s'est trouvé personne (qui) ait voulu y venir ».

§ 107, 2° ACCORD OU non; dialectes i6i

2° a. Accord dans presque tout le dép. de l'Aveyron et le dép. du Cantal (cf. ALF, Avoir- Eue) : ség. abiô pla dubertos sas dos aurelhos «avait bien ouvert ses deux oreilles» ; Aurillac ai otjîido de lo peno « j'ai eu de la peine », o bïstoi los perdis « il a vu les perdrix ». Usages variables en Aquitaine : b. abè bisciide la darrère pause « il avait vécu le (c.-à-d. son) dernier moment », que dise la goubernante quan ^ barrade la frinèste ? (Roubi, p. 59) « que disait la gouvernante quand elle a fermé la fenêtre? » Aire lou qui s' (éthique) a coupât beires « qui a cassé les verres », qu'èi croumpat lèbes « j'ai acheté des lièvres », et non coupais, croumpades. Les Leys (t. 11, p. 382, 3 84) prescrivent l'accord, tout en constatant que beaucoup de gens laissent le participe invariable.

2° p. Usages très variables, l'accord paraît perdre du terrain. Ainsi à Montpellier et à Lodève l'usage populaire est contre l'accord : mtp. las flous que m'aviàs demandât « les fleurs que vous m'aviez demandées » (Lamouche, p. 108); Aire las lèbes qui èi croumpat ou croumpades « les lièvres (le mot est fém. dans notre langue) que j'ai achetés ». Vinzelles (Dauzat, p. 389) accorde le participe avec les pronoms personnels, dont plusieurs distinguent les genres et les nombres, mais non avec le relatif invariable que : quelas peras, las e massadas « ces poires, je les ai ramassées », Mari, ?'e veguda arsera «Marie, je t'ai vue hier soir » ; las peras que-z- e massa comme z-e ^ massa de peras (( j'ai ramassé des poires ».

Cf. ALF, B 1537, La charrette que le domestique a chargée : entrelacement d'usages difl'érents qui ne se prête à aucune généralisation; il faut remarquer que les form'es alp. dauph.

I. L'élément -i- provient d'une agglutination de phonétique syntactique; K je » se dit iu (v. § 45 in fine).

J. RoNjAT. — Essai de syntaxe des pari ers provençaux modernes. ii

iCl CHAP. VII : ACCORD DES PARTICIPES § I08

viv. vcl. sont en général équivoques, la plupart des parlers confondant en -à le continuateur de -atu et celui de -ata.

§ 408. — Les parlers qui pratiquent l'accord Tétendent, comme le prov. litt., au cas de double verbe : Ambert (Mich., p. 179) la meisou qu'e fait 0 leva « la maison que j*ai fait élever », mas sors, las e vougtidas segre « mes sœurs, j*ai voulu les suivre »; Vinzelles (Dauzat, p. 289) quela bétia m'a jeta courre « cette bête m'a fait courir » (c'est une femme qui parle) ; g. l'a caliido decha « il a fallu la laisser » ; luch. aoun les as hèti béue ? « où les (masc.) as-tu fait boire ? » Aire que se (éthique) las a dechades ana « il les (fém.) a laissé aller »; b. las campanes de la coumune...., be las as trucades anoueit, retrucades e hèites dansa {Rotihi, p. 74), litt. « les cloches de la commune...., tu les as bien battues ce soir, rebattues et fait danser » ; toul. palho Que les plours, les sanglots e le nègre chagrin Abion faito béni coumo de poulberin (Vestrepain, p. 42) « paille que les pleurs, les sanglots et le noir chagrin avaient réduite en menue poussière ».

Ambert hésite dans les temps périphrastiques des verbes intransitifs formés avec « avoir » : a eitado malauto « elle a été malade » ; M. Michalias voit dans ^eità malauto une influence française récente, mais considère masor ^unancado et mancb toumbà « ma sœur a failli tomber » comme également corrects ' .

I. Lettre de M. Michalias à moi. — Le parfait périphrastiquc de « être » se forme à Ambert soit sur le type (a) sum *status (le plus courant dans l'ensemble de notre domaine linguistique), soit sur le type (^) sum *habuius (rare de nos jours, mais le prov. et beaucoup d'autres dialectes emploient couramment stwi *status *hahutuSy ex. lé sias agudo estado cité au § 106, 1° a, v. encore §§ 126, 127), soit sur le type (y) hdbeo *statutn (usité en Trièves, Champsaur, Embrunais, Queyras, Périgord et partiellement en Aquitaine, ex. Aire èi estât « j'ai été »): mas sors (a) soun eitadas ou (P) soun gudas (Mich., p. 92, 93) ou (y) an

§ io8 ACCORD OU non; dialectes 163

eitadas ou an eîto (communication personnelle citée ici au texte) malautas « mes sœurs ont été malades ». — Dans son Essai de grammaire auvergnate M. Michalias écrit par -â tous les part. pass. masc. sing. de la première conjugaison, mais la désinence en question a toujours sonné à mon oreille bien plutôt comme un 0 ouvert, et j'écris en conséquence eito, niancb comme prov. acô <^ *accu hoc. Ei- dans eità, eitado, eitadas se réduit dans la prononciation à /. — A Vinzelles, mais non au N. de Vinzelles dans la région étudiée par M. Dauzat, les types siim *status et sum Vmhutus s'emploient indifféremment au passé passif et avec un adj. prédicat, ex. se ità malote ou se gii malote « j'ai été malade «(Dauzat, p. 554). Je note ici par g dans gu une occlusive mouillée dont je ne saurais déterminer exactement le point d'articulation (médiolinguale ?).

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