‹ Essai de syntaxe des parlers provençaux modernesChapitre 71 sur 139 · PROPOSITIONS SUBORDONNÉES · texte numérisé non relu

PROPOSITIONS SUBORDONNÉES

§ 114. — On a déjà vu (§ 112) des ex. de propositions subordonnées formant complément verbal.

Les tournures d'énonciation synthétiques avec l'infinitif sont fréquentes en ancien vaud. jusqu'au xvi*" siècle, ex. es greo causa // permanent en las riqueças intrar al règne de Dio « c'est chose difficile que ceux qui demeurent dans les richesses entrent au royaume de Dieu ». Cf. reconoichens sin esire content, litt. « reconnaissant soi être contents » (Mill. Rec, p. Lv, Bnzas, a. 1328). Des constructions analogues ont été parfois employées par des écrivains provençaux contemporains, ex. Eu disié lou Cièri d'Aurenjo èstre la plus bello muraio de soun reiaumeÇP. Devoluy, Ai. 219, p. I, c. i) « il (Louis XIV) disviit que le théâtre romain d'Orange était la plus belle muraille de son royaume » ; elles sont de bon effet et se comprennent aisément, mais elles constituent un procédé littéraire exceptionnel.

La tournure normale consiste à introduire la proposition subordonnée (avec une forme personnelle du verbe) par un pronom relatif ou par une conjonction. Mais, dans les phrases qui comportent un verbe rentrant plus ou moins dans la catégorie des semi-auxiliaires (v. §§ 79-83), nos parlers emploient l'infinitif comme le français (types il

§§ 114, 1^5 ï^^- AVEC ou SANS PRÉP. I73

affirme être l'auteur de cette découverte, l'homme que je sais m avoir calomnié, ce que je crois vous 'avoir dit, etc ).

§ 115. — Il ne me semble pas hors de propos de donner ici quelques renseignements sur certaines constructions verbe (à une forme quelconque) + infinitif avec ou sans préposition.

Admettent un infinitif non précédé d'une préposition les semi-auxiliaires « pouvoir, vouloir, devoir, falloir » et les verbes « savoir, oser, aller, venir, faire, laisser, envoyer, mener, entendre, voir, sentir, regarder, écouter, avouer, confesser, affirmer, nier, déclarer, reconnaître, prétendre, s'imaginer, préférer, aimer mieux, valoir mieux, espérer, compter, daigner, sembler, paraître ». Vonr basto, v. §ii6; pour « entendre y^ -\- à -\- verbe dans certains parlers aq., V. § 97 in fine-, toul. hese à fugi la ninfo, Pèr bese à défila le courtetge noubial (Vestrepain, p. i6, 23i)« voir fuir la nymphe, pour voir défiler le cortège nuptial ».

(( Aller » et « venir », qui, avec leur sens propre de mouvement, se joignent sans préposition à un infinitif suivant, servent, tantôt avec, tantôt sans préposition, à constituer des formes périphrastiques du verbe.

« Venir » forme comme en français des périphastiques du passé rapproché, ex. véne, veniéu de reçaupre uno letro « je viens, je venais de recevoir une lettre ».

J'ai déjà donné (§ 79, 3°, note) quelques détails sur le prétérit périphrastique formé avec le présent (plus rarement le prétérit) de « aller ». Le présent et l'imparfait de « aller » servent comme en français à exprimer le futur rapproché, ex. vau canta « je vais chanter », anave canta « j'allais chanter, j'étais sur le point de chanter ».

Cf. des constructions avec « avoir » et « être » qui constituent dans mainte acception comme un futur périphras-

T71 CHAP. I\ : l'KOI'. .sUBORlX)NNhho vjvj II3-II7

tique : avé ik « avoir à, être forcé de », èsire pèr « devoir », ex. ai d'csaiéutc une letro « j'ai une lettre à écrire », avthi tôuti de tnouri « nous sommes tous mortels », toiw mal ut Qvié d'èslre « ton malheur était fatal » {Pccaly a. v, se. v, p. 194), dc-quc sian pèr faire? « que devons-nous, que nous faut-il faire maintenant ? »

Peuvent se construire sans préposition ou avec la préposition de « croire, penser » (mais de s'il y a datif éthique), « désirer, souhaiter, se rappeler, il me plaît ».

Tourna dans les locutions itératives se construit le plus souvent sans préposition ; avec À dans certains parlers aq., notamment dans les hautes vallées pyrénéennes (ex. au début du § 80).

« Aimer, commencer, chercher » se construisent avec de: « aimer » plus rarement sans préposition.

§ 116. — Le vpr. employait souvent un subjonctif sans conjonction : wioWwenga « je veux qu'il vienne » ; de nos jours cette tournure est conservée avec hasto « il suffit » figé dans des locutions à sens exclamatif : Basto Vatrouvés bello! « puissiez-vous la trouver belle! » {Miôugr., p. 40); basto se construit aussi avec l'infinitif : Basto, amourous, Vacoumpagna ! « puissé-je. amoureux, l'accompagner ! » (Fiho, En Arle, p. 72). Je trouve à Puget-Théniers, en 1607 (DLM, p. 589, n° 3), un subjonctif avec omission du [ pronom relatif confondu avec la conjonction que (cf. § 1 19) : noun s'es troubat degun i sio vougut venir « il ne s'est trouvé personne qui ait voulu y venir ».

§ 117. — Comme en fr. « votre frère est là qui vous attend » on dit p. ex. tôuti li gènt dôu masèron dins l'iero que travaiavon {Esp., ch. i, p. 16) « tous les gens de la ferme étaient sur l'aire à travailler » ; vaqui, célèbre, Lou

§§ Iiy, Il8 ORDRE DES MOTS I75

Toumbèu de Pilato que pounchejo. Li paradou s'entèndon que tabasson {Rose, c. ii, 1. xvii, p. 44, 45) « voilà le célèbre Tombeau de Pilate qui dresse sa pointe. On entend les foulons qui frappent à grands coups » ; Un cavalin s'entend ^w'endiho « on entend hennir un cheval ' » {Nerto, c. i, p. 26).

§ 118. — Places respectives du sujet et du verbe dans les propositions introduites par une conjonction ou un pronom relatif. — Certains grammairiens construisent des catégories et des sous-catégories fort ingénieuses pour expliquer pourquoi on dit p. ex. en français « le plus long voyage que mon ami ait fait » et « je voudrais savoir combien pèse ce tas de foin », mais la plupart des exemples passent à travers les mailles de leur filet scolastique. En réalité le choix de la construction (particulièrement libre d'une manière générale dans nos parlers, V. § 34) sera déterminé par le besoin d'une expression claire, la recherche de l'harmonie, Tintention de mettre un sujet en relief en le plaçant à la pause, etc :

Avignoun, la vilo astrado, que ié dévié renaisse un jour lou Gai Sahé {Esp., ch. vi, p. 92) « Avignon, la ville prédestinée, où devait renaître un jour le Gai Savoir » ; s'il y avait un complément plus long que un jour, ou plusieurs compléments, la phrase serait lourde et peu claire à la fois en mettant sujet et compléments après le verbe, on dirait donc p. ex. que lou Gai Sabé ié dévié renaisse de si cendre,

I. On voit que l'usage du pron. rel. peut être admis en prov. quand

le fr. le rejette. Cf. encore

lou Cengle emé sa tourre

Que, maladito, eila vesès que pènjo

« le Cengle avec sa tour maudite que vous voyez pencher là-bas » (Rose,

c. IV, 1. XXXIX, p. 102), litt. « le Cengle avec sa tour que vous voyez

là-bas qui penche, maudite ».

176 ni M i\ • iKdi'. bUBORDONNÉES §§ II 8, 11^;

OU que loti {,(11 .^ucf K (uvié renaisse un jour de si cendre. Ordre verbe -\- sujet préféré, comme dans les phrases simples, pour les tournures introductives citées § 35, ex.

sarai urous quand vendra loti jour que « je serai heureux

quand viendra le jour où »

Pour les propositions conditionnelles ou hypothétiques, v- § 133; pour les propositions comparatives, v. § 31.

Introduction de pronoms par que

§ 149. — La plupart de nos parlers ayant une seule et même forme que (devant voy. qu) pour la conjonction « que » et pour les pronoms relatifs « que » et « qui » ', on a senti le besoin d'exprimer certains rapports d'une manière bien nette : de là, dès une époque très ancienne, des tournures dont nous trouvons des échos bas-latins

I. Queni et qttid pour giiod sont partout à ma connaissance que (devant voy. qu') sauf dans plusieurs parlers aq. qui n'usent pas des constructions envisagées ici. Pour le pronom relatif employé sans antécédent exprimé, types fr. sujet « qui trop embrasse mal étreint », régime et sujet à la fois « je suivrai qui je voudrai, tout vient à point à qui sait attendre », avec antécédent exprimé, type fr. «le premier kqui j'en ai parlé », notre domaine se partage principalement entre qui (alp. dauph. locc. aq. lim.) et quau ^ quai ^ qtui, suivant le traitement de / fin. rom. (prov. lor. gév. ség. auv.). Le cas qui nous intéresse ici comporte toujours un antécédent exprimé, types fr. « moi qui vous parle, ce qui

me plaît, celui que j'aime, les choses que je désire le plus », etc , soit

fr. m. f. sing. plur. nom. qui, ace. que. La plupart de nos parlers, comme le fr., ne distinguent ni les genres, ni les nombres, ni entre choses et gens ou entre êtres animés et objets inanimés ; de plus, ils ne distinguent pas les cas, et les formes suivantes sont dans la plus grande partie de notre domaine linguistique employées indifféremment comme nom. ou comme ace. : aq. du sud (not. b.) qui ; Le reste de l'Aquitaine est partagé assez capricieusement entre ^«/ et que (devant voy, qu'); dans le reste de notre domaine on emploie presque toujours exclusivement que (devant voy. qu'). Cette brève note néglige forcément une foule de nuances de toute nature.

§ 119 HOMINEM... QXJBM... EL.., ETC.. IJJ

comme îiominem quem ego beneficium ei feci (FA 48). I

Le vpr. exprime parfois après eut un dat. conj. ou un pron. pers. : cui, car foron bona companha, lur fon donatz ; de cm vos vuelh comtar sa vida, litt. « de qui je veux vous conter sa vie », d. vaud. du xvi^ siècle aquilli a qui li enfant lor tocan plus près, litt. « ceux à qui les enfants leur touchent (de) plus près » ; on a d'autres ex. vpr. avec que, mais il est difficile de décider si l'on a affaire au pronom relatif ou à la conjonction (v. Schultz-Gora, § 199, et cf. degun i sio vougut venir cité ici au § 11 6).

Beaucoup de nos parlers ont considérablement développé les procédés dont je viens d'indiquer le point de départ. En prov. ces procédés forment un véritable système. Avant d'exposer ce système je rappellerai que des procédés analogues se rencontrent un peu partout dans les langues romanes (v. M.-L., t. m, § 628 et Bourciez, §§ 391 b, 449) et même ailleurs, ex. irlandais intî as a ainm bis isnaib titlaib (( celui dont le nom est dans les titres », litt. « que c est son nom qui est » ( J. Vendryes, Revue Celtique, 191 1, p. 447), angl. the man luhom (ou that) he thinks so highly of « l'homme dont il fait tant de cas », litt. « qu'il pense si haut sur » et, avec ellipse du relatif, the men he was surrounded by « les hommes dont il était entouré », litt. « les hommes il était entouré par ». Cf. fr. l'ellipse est^'? une courbe telle que la somme des distances de chacun de ses points à deux points fixes est constante, tournure employée par les géomètres parce qu'il leur faut une définition dont tous les éléments soient réunis en une phrase et que la tournure avec dont est ici impraticable ; en prov. on dirait uno courbo que la soumo di distànci de cadun de si poun à dous poun fisse es coustanto.

^ (constructions parallèles aux tournures de substitu-

J. RoNjAT. — Essai de syntaxe des parlers prwençaux modernes. 12

178 CHAP. ÏX : PROPOSITIONS SUBORDONNÉES § II9 a

tion examinées §§ 91-93). Le prov., dès Tépoque de Bellaud, introduit la proposition subordonnée par que et relie au verbe un pronom personnel au datif conjoint, un adverbe pronominal ou un groupe pronom possessif + nom qui exprime nettement le rapport dont il s*agit; de plus, avec un datif conjoint ou un adverbe pronominal, le verbe peut être suivi ou le dat. conj. ou adv. pron. peut être précédé d'un adverbe (ou locution adverbiale) exprimant le rapport comme dans les tournures de substitution examinées au § 93 {ié courreguèron jM^t?, etc..)

Datifs conjoints :

léu que m an douna lou titre de cap-de-jouvènt « moi à qui on a donné le titre de prince de la jeunesse » ;

Sian tout d'ami galoi e libre Que la Prouvènço nous fai gau

(Mistral, Caut di Felibre, AP 1855, p. 19) « nous sommes tous des amis gais et libres à qui la Provence fait joie » .

que dôu nègre tau r'es fa lou sacrifice dans l'ex. de

Rose cité § 120, 4° ;

un que ié dison Jaubert « un homme qui s'appelle Jaubert », litt. « à qui on dit Jaubert ».

Adverbes pronominaux :

I code que la Crau «'es pleno

« aux cailloux dont la Crau est pleine » (Mit., c. v, str. 3);

Aquéu païs napoulitan Que nôsti rèire, i' a cent an, N*en counquistèron la courouno

{Nerlo, c. m, p. 146) « ce pays napolitain dont nos prédécesseurs, il y a cent ans, conquirent la couronne » ;

§ 119 a « A aUI, DONT », ETC I79

untoumple

Que iéu w'ai lou secret touto souleto

« un abîme dont j'ai, moi toute seule, le secret » (^Rose, c. VIII, 1. Lxx, p. 200) ;

Avignoun que ié dévié renaisse « Avignon

où devait renaître » cité § ii8;

Ero un vièi pous tout garni d'èurre, Que li troupèu i' anavon béure

(( c'était un vieux puits tout revêtu de lierre, où les troupeaux allaient boire » (M/V., c. viii, str. 38);

En capo d'or e mitro fourcarudo Lou benurous, em' uno tino contro Que ié vesès testeja li très m aussi Escapoula de l'orro saladuro, Estènd sa man sus tout ço que navego

{Rose, c. I, 1. II, p. 4) « en chape d'or et mitre fourchue, le bienheureux, avec une cuve auprès de lui où l'on voit dresser leurs têtes les trois mousses échappés de l'horrible saumure, étend sa main sur tout ce qui navigue » ;

Aquéu roucas taia, plen de mistèri, Que iésouTgènto au pèd la font de Tourno

« ce roc taillé, mystérieux, au pied duquel bouillonne la fontaine de Tourne » {Rose, c. xii, 1. civ, p. 308);

(avec répétition de complément, aqui-dessouto désignant comme ié la cabine du bateau)

Lou Caburle d'abord, emé soun tèume D'à poupo encastela, qii aqui-dessouto Cadun la niue ié dourmié dins soun cadre

l80 CUAV: I.\ : HROl'UM i n.>N^ .>UiHMU-»».).SNhb> 3 il^ a

« le Caburlc d'abord, avec sa cabine qui s'élevait en poupe, sous laquelle chacun la nuit dormait dans son hamac » (Rose, c. I, 1. y, p. 12);

En de braicto facho en sedo Que dès cascavèu d'or à Ventotir i* èron joun

et dans un caleçon de soie autour duquel dix grelots d*or étaient attachés » (Mï>., c. i, str. 53).

On peut même parfois employer « là » au lieu de « y » ; dans Tex. suivant on trouve aqtii, i' étant employé comme pron. « lui » dans la suite du texte (au premier vers que tout ié vèn en ôdi « à qui tout devient à charge ») :

Cercamoun lou jouglar, que tout ié vèn en ôdi, Lou trafé di castèu, lou mounde e si senôdi. Un jour intro au couvent, Tabadié de Saumôdi, Quaqui dôu cartabèu i* an donna la custôdi

« Cercamon le jongleur, désabusé de tout, du tracas des châteaux, du monde et de son bruit, un jour entre au couvent, l'abbaye de Psalmodi, où on lui a donné la garde du chartrier » (F. Mistral, Lou Miraqe, VP 27, p. i, c. i, AP 1909, p. 26, Oulivado, p. 150).

Pronoms possessifs :

La veirai bèn, se dis entre eu, la divo Que soun fachin o sa bèuta ferouno Sèmblo farfantela sus tout lou Rose!

(Rose, c. III, 1. xxvii, p. 70) « je la verrai bien, se dit-il à part lui, la divine créature dont le charme ou la beauté farouche semble jeter un éblouissement sur tout le Rhône ! »

Ma fiho, dis. Dieu me counvido

A coumparèisse au tribunau

Que sis arrèst soun eternau

§ 119 a « DUQUEL, AUQUEL, OÙ », ETC l8l

« ma fille, dit-il. Dieu m'invite à comparaître au tribunal dont les arrêts sont éternels » (Nerto, c. i, p. 28);

Emé si catalano blanquinello

Qu2i\x vènt-terrau 5/dous vetoun floutejon

« avec leurs blanches coiffes de piqué dont les deux brides flottent au mistral » {Rose, c. v, 1. xlvii, p. 128);

Tu gue toun rire e toun canta Casson de moun cor li tristesso

{Amigo rustico, p. 17) « toi dont le rire et les chansons chassent de mon cœur les tristesses » ;

E tu, Nourado, tu que ioun gàubi d'aucèu Fai chala de plesi li chato escoutarello

(ibid., p. 32) « et toi, Nourado, toi dont la grâce d'oiseau fait pâmer de plaisir les jeunes filles attentives ».

Page 1