‹ Essai de syntaxe des parlers provençaux modernesChapitre 84 sur 139 · DOUBLE AUX.; SUM*HABUTUS · texte numérisé non relu

DOUBLE AUX.; SUM*HABUTUS

Vas agu remarca (Mir., c. xi, str. 62) » tu l'as sans doute remarqué, tu as dû le remarquer, tu dois l'avoir remarqué »;

N'i'a que Van agu vist, au founs d'un toumple (Rose, c. VI, 1. L, p. 138) « il y a des gens qui l'ont vu » (le Dragon mystérieux du Rhône, qui ne se montre pas souvent) ;

a agu rauha « il lui est arrivé de voler », Vai agu demoura « j'y ai demeuré autrefois » (TDF, v° avé).

On peut dire d'une manière générale que ces formes sont employées quand il s'agit d'un fait auquel on attache une certaine importance, et spécialement d'un fait soit relativement ancien, soit remarquablement rare, soit susceptible d'exercer une influence considérable sur la situation présente ; la répétition d'auxiUaire met en valeur cette importance particulière.

§ 127. — Le type sum *habutus, dont on vient de voir l'usage assez étendu au cas de répétition d'auxiliaire, est systématiquement employé de nos jours à Am.bert (en concurrence avec d'autres types, v. § 108, note) et à Antibes (siéu agu - prov. en général siéu esta, d'après une communication de P. Devoluy). Il a eu au moyen âge une extension assez considérable. On le trouve au v. 11773 du Breviari d'amor : Pero tos temps son avut:( ' dur « mais de tout temps ils ont été durs ». Les DLM fourmillent d'exemples analogues, jusqu'au xvi^ siècle, dans les Alpes et sur la côte méditerranéenne : p. 430 (Briançon) quant sen aguts a Lion « quand nous avons été à Lyon, une fois arrivés à Lyon »; p. 605, n° 14 (Saint- Martin-Vésubie, dans une haute vallée du comté de Nice)

I. Sic ; grammaticalement il faudrait le cas direct plur. avut.

qui en fossa agul consent « qui y eût consenti », liti. « qui y eût été consentant », et n" 4 qui fossa agut présent « qui eût été présent »; p. 515, n° 19 (Antibes) après que scran agus trobas tais avers « après qu'on aura trouvé des troupeaux de cette nature » ; v. encore p. 450, n° 33 (Embrun), p. 216, n" 234 (Seyne près Digne), p. 262, 280 (Digne). Ces formes sont également fréquentes dans le Livre des privilèges de Manosqne (1169- 13 15) p. p. Isnard, Digne, impr. Chaspoul, Constans et veuve Barbaroux, Paris, Champion, 1894, dans les anciens textes vaudois, dans les mystères alpins et chez Boysset. Chez Brueys on trouve encore es agut countràri, inutile « a été contraire, inutile ». Zerbin siéu agut lou premié troumpat « j'ai été le premier trompé », vous siéu agut toujour auprès « j'ai toujours été auprès de vous » (cité au TDF, v° avé). Le point de départ de ces formes est notamment dans des tournures interchangeables comme vpr. a agut ou es estat:;^ plenetatz de genz « il y a eu ou (;a été (une) foule de gens ».

Vinzelles emploie un double auxiliaire p. ex. dans is guda vengtuia, qui serait en lat. est *habuta *venta (Dauzat, p. 552).

§ 128. — J'ai déjà donné quelques renseignements sur i( venir de » (§ 115), sur le prétérit périphrastique formé avec « aller » (note au § 79, 3°) et sur certaines formes périphrastiques de futur (§ 1 15).

A Torre Pellice, à Frai et généralement dans les vallées de la Germanasca et du Pélis et dans la basse vallée du Cluson, le futur est déplus en plus remplacé par le présent suivi de l'adverbe « puis » : mtnjou puei deman « je mangerai demain ». La conservation du futur à Bourcet montre qu*il s'agit ici d'une innovation récente.

§§ 128, 129 futurs; part, passé 199

Le préfutur ' est constitué par le futur de l'auxiliaire suivi du part. pass. du verbe principal : aurai cania « j'aurai chanté», sarian vengu « nous serions venus ». Le conditionnel passé est constitué par le conditionnel de l'auxiliaire suivi du part. pass. du verbe principal : aurias canta « vous auriez chanté », sarié vengu « il serait venu ». Tous deux peuvent donner lieu à des constructions avec auxiliaire répété du genre de celles qui ont été étudiées au § 126 : auras agu canta « tu auras eu chanté », ou simplement « tu auras chanté », aurien agu canta « ils auraient eu chanté » ou simplement « ils auraient chanté » ; je ne connais pas d'exemples de sarai agu esta ou de sariêu agu esta faisant pendant à siéu agu esta (sias agudo estado,

§ 129. — Aux renseignements donnés § 105 sur les participes j'en ajouterai ici quelques autres qui me semblent intéresser la syntaxe au moins dans une certaine mesure.

Nos parlers continuent phonétiquement, pour plusieurs verbes très usités de la deuxième conjugaison, des participes passés latins forts comme factu, ~a >> prov. fa, facho, mtp. fach, fâcha, toul. fait, faito, mis su, -a >> dans la plupart des dial. mes, messo, etc.. Pour d'autres il y a eu des réfections diverses, ex. « mu » prov. mougu, 1. mougut <C vpr. mogut refait sur le prêt, moc << *movuit, b. mabut refait sur le thème mab- (not. inf. mabe <C *môvere) issu de niov- par différenciation -ov- >• -av- (cf . nau <; novem et novum, didyaus <C die Jovis) et passage de V 2. b ; Nontron tragu, prengu (d'après mougu) contre prov. fra, lor. trach, toul. auv. trait <C tractu, dans la plu-

I . Je préfère cette expression brève à futur antérieur, que je trouve lourd, et à futur passé, qui me semble un amalgame malencontreux.

aOO CHAI'. X ; ihiMl'S hl MODES § I 29, 1^0

part de nos dial. près < pr(ch)c(n)sn ; en b. escrïiil, -te -C Siriptu^ -a subit la concurrence de cscribut, -w</éJ refait sur le thème Wfn7>- (not. inf. cscrihe < scriberé); à Vinzelles (Dauzat, p. 553) à côté de prêt < pr{ehy(n)su commence à surgir prni^u.

Pour certains verbes il y a deux tonnes concurrentes avec emplois différents suivant l'aspect; ainsi en prov. litt. on dira moun pan es kiue <Z coctu {c{. mue <i iiocte) « mon pain est cuit », vin kitie « vin cuit, sorte de confiture », mais ai couse^^u ' moun pan « j'ai cuit, fait cuire mon pain », acô m'a cousegu touto la niue « ça m'a cuit, démangé toute la nuit », fasié'n souleiasqu'aurié cousegun iôu (AP 1894, P- S^) ^^ il faisait un soleil à cuire un œuf »; à Vinzelles fw^ dans « c'est cuit, bien cuit, pas assez cuit », mais couagu dans « cela n'a pas assez cuit » (Dauzat, p. 553).

§ 130. — Certains participes passés forts sont conservés comme substantifs avec un sens particulier, ex. rupta >► prov. roulo « route » (part. pass. routo « rompue, brisée, cassée »), puncta > pouncho « pointe » (part. pass. prov. pouncho « piquée »). Cf. au § 105 l'adj. segtiènt « suivant » << sequente et le part. prés, seguissènt refait dans la conjugaison en -iss- <C -isc-.

Nos parlers emploient abondamment les part. pass. fém. comme substantifs verbaux, ex. visto « vue », facho « acte », dicho « propos, discours », batudo « battue ; partie de la journée du travail rustique entre deux repas », d'aqui en

I. Refait sur le thème tonique ces-, atone cous- (ex, prés. ind. i. p. sg. œse^ pi. cousciiy part. prés, cousent < *cocente) avec infixe -eg- (comme dans courregu o couru », etc..) provenant des prêt, du type vpr. moc (prov. prêt. 3. p. sg. wouguè, part. pass. niougu, prés. subj. mogue^ -eSy -£, nwugtun^ -es, mogon, cose^ -«, -^, couseguen, -es, coson « (que) je cuise », etc.).

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