‹ Essai historique et descriptif sur l'Abbaye de Fontenelle ou de SaintChapitre 11 sur 32 · AUX · texte numérisé non relu

AUX

£JA les ouvriers étaient près de défoncer le chapitre et de le démolir jusqu^aux fondemens, lorsqu^en creusant la terre à son entrée, on rencontra quatre sépulcres de pierre, dont toutes les parties étaient si bien unies et si entières , qu^on aurait cru que Fouvrier venait d^ mettre la dernière main. Quand on les eut ouverts, on trouva dans tous, sans exception , des bottines d^un cuir si excellent qu'on pouvait encore s'en servir. On remarqua de plus, dans le premier, une baguette de coudrier, de la longueur du tombeau. La che-

ir*i,«,«;

velure blonde de la tète du troisième coi^s , sMtait aussi conservée sans altération. Mais le quatrième sépulcre renfermait ce qu^il y avait de plus remarquable et de plus intéressant pour rhistoire : je veux dire une épitaphe en vers gravée sur une lame de plomb. Il est certainement fâcheux que cette inscription n^ait pas été entièrement dédiiffrée. La voici telle que les PP. Bonnefont et Bréard nous Pont laissée dans leurs écrits. Comme ils ne s^accordent pas entre eux dans la manière de la lire , nous renvoyons dans les notes les variantes du dénier.

Hîc iohumatus ' jacet Willelmus * nomme

Nobilium de stirpe parentum nascitur esse Ricardi duds Malgerius unde refulsit :

Ad cujus IsBrara requiesdt filios ejns Nomme Rodolphus , major natu fuit inquam II.

Hic III. jdus janii obiit , et uxor ejus Arectriz.... Qaœ juxta eum quiescit Blalgero ^

iis succedentibttt sibi tribus

■ Breardus legit inhumata.

* Willelmui deest apud Breardum.

3 Apud Breardum sic habetur : M,..Qro

64 £SSAI HISTORIQUE

In laicali ' (minor natu Fontanella

Est consecratus diyino ) numiai monachili * habitu.'

Telle est Tépitaphe qu^on découvrit dans le quatrième monument. Voici maintenant les conjectures de D. Alexis Bréard. Selon lui.

Manger comte d'^Évreux, fils de Richard II comte de la même ville , de la nation des Normands, choisit sa sépulture, eniitS, à rentrée du chapitre de Fontenelle , auprès de son père; et dans la suite Raoul, ou Rodulphe, fils de Mauger , et sa femme Arectrix , furent aussi inhumés au m^e lieu. Cela supposé, D. Bréard soupçonne qu^il y a une méprise dans le Neustria pia du P. Artus du Moutier, qui aura confondu Mauger avec Guillaume , lorsquMl prétend que ce comte d'^Evreux fat enterré à Saint-WandriUe , dans le tombeau de Richard son père, en ii 18. Le P. Mabillon néanmoins , dans ses Annales , à Tannée 1108,

' Qu» includuntur uncinis , desunt apud Breardum. ^ Bréard. monachalù

dit que le comte Guillaume fut inhumé à Fonteoelle , auprès de son père. S^il faut lire avec D. Bonnefont hîc inhumatus jacet fVîllelmus^ la difficulté sera levée , mais non pas à Tavantage du P. Bréard.

Ce dernier auteur va néanmoins encore plus loin : il croit que Richard, Mauger et Rodulphe sont trois comtes d^Evreux qui se sont succédés les uns aux autres ; que les quatre tombeaux défoncés sont ceux de ces trois comtes , et d'^Arectrix , épouse de Rodulphe ; qu^ainsi ceux qui ont dressé les divers cata^ logues des comtes d^Evreux , ont eu grand tort d^en exclure ce dernier. Au reste , on ne peut que louer la modestie de notre au* teur, qui s^est contenté de nous donner toutes ces observations historiques pour de fortes conjectures sans vouloir les ériger en faits certains.

Quant à D. Benoit Bonnefont , il est plus hardi et plus décisif; il dit nettement que la lame de plomb fit connaître aux religieux

de Saint-Wandrille « que Richard, comte » d^Évreux, avec sa femme el;ses deux enfans, » avaient été ensevelis audit lieu en rannée )» i i i8. » Mais dans son troisième volume des Vies des Saints de Fontenelle, page i56, il rapporte un autre sentiment , suivant lequel (c le Richard dont il est parlé dans Fépi- » taphe était comte d^Evreux, auquel suc- » céda son fils , appelé Guillaume ; tous deux >i furent ensevelis à Saint- Wandrille avec la » femme du second et un de leurs enfans, »^ qui avait été revêtu de Fhabit de la sainte )) religion , et était décédé dans ce monas- » tère. »

Peut-être qu'yen examinant de plus près Tépitaphe en elle-même , et en la comparant à rhistoire du temps , on eût pu dire quelque chose de plus net et de plus exact que ces auteurs.

Les ouvriers , continuant à creuser la terre, rencontrèrent , proche d^un gros pilier qui soutenait le devant du chapitre, un cercueil

d^une seale pierre. On ne douta point que ce ne fût celui de Girard II , trente-cinquième abbé de Fontenelle, qui, en 1126 , avait été enterré précisément en ce lieu*là , comme on rapprend par un ancien catalogue anonyme des abbés de ce monastère. La tête de cet abbé était si entière, qu^il ne lui était pas tombé une seule deiit. Il avait une crosse de bois fort légère , et qui était très-bien conservée : sa grosseur était de trois pouces et sa Idh-* gueur de cinq pieds.

Au côté gauche de Pabbé Girard , parut , bientôt après , un autre tombeau de pierre :

c'était celui de Gerbert ou Girbert-le-Teutonique , trente-troisième abbé de Fontenelle , compté parmi les saints, et que Guillaume^le- Conquérant ne fit point difficulté de mettre en parallèle avec saint Anselme et le bienheureux Lanfranc. On pe trouva dans son sépulcre qu'un bâton noir, un peu plat , et une lame de plomb, avec ces paroles : In nomine Domini

HIC JACET GeRBERTUS NATIONE TeUTONICUS.

D. Bonnefont semble supposer que ce nVtait qu^une partie de Tépitaphe , et qu'on n'avait pu lire le reste. Il avance même , comme un fait certain , que ce saint abbé n'avait point de crosse, quoique D. Breard n'en convienne point.

Enfin , les ouvriers pénétrèrent dans le chapitre même. Après en avoir déplacé le cercueil d'un religieux ancien , mort depuis l'intif>duction de la réforme, ils rencontrèrent cinq sépulcres sur une même ligne. Quand on eut fait l'ouverture du premier, on fut surpris de voir, au lieu d'ossemens , un habit de la même forme que ceux des bénédictins de la congrégation de Saint-*Maur, quoique d'une étoffe plus grossière , et d'une couleur

tirant sur le minime. On aperçut aussi: une ceinture de cuir avec une boucle de fer. Le capuchon avait été abais^ sur le visage et le couvrait tout- à-fait. Mais lorsqu'on voultit le relever , les habits et la ceinture s'en allèrent presque entièrement en poussière.

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On ne doute point que ce ne fût le sépulcre de Roger , trente-huitième abbé de Fontenelle, mort en ii65. Quoiqu'en exhaussant le chapitre de quelques pieds, un an avant Fintroduction de la réforme 9 on eût négligé, au rapport de D. Bréard, derelever les briques sur lesquelles était son épitaphe , en quoi Ton fut plus attentif à Fégard des quatre autres abbés dont les sépulcres, aussi bien que celui de Roger, étaient devant la chaise du supérieur ; on ne profita pas néanmoins de cette attention dans le défoncement du chapitre : tous les pavés furent confondus et jetés pêle-mêle, sans nulle précaution; en sorte qu^on fut obligé de recouri];kà d^autres moyens pour avoir connaissance de ces cinq abbés. Du reste , Fadmiration redoubla à Fouverture des quatre autres tombeaux. Tous ces abbés , sans en excepter le premier, avaient des bot* tines qui leur montaient jusqu^au- dessus des genoux. Trois avaient des crosses parmi lesquelles il s^en trouva une garnie de clous do-

rés et de quantité de fausses pierres précieuses de diverses couleurs. Un serpent replié en formait le sommet j et une pomme d^or en terminait le bout '. Ces corps ^ ou plutôt ces ossemenS) étaient revêtus de chasubles

* L'auteur de la relation .qui m*a fourni ces détails entendait sans doute par ce bout terminé par une pomme d'or , la partie inférieore de la volute ou crosseron, qui s'adapte sur la tige ou bâton de la crosse. Les crosses formées par des serpens enroulés furent long-temps extrêmement communes, et il j a lieu de croire qu'on atr> tachait un sens symbolique à la figure de ces reptiles , dont le mouvement naturellement turbiné imit« parfaitement d'ailleurs celui du Lituus antique.

On introduisait fréquemment aussi dans les omemens accessoires de cet attribut pontifical , d'autres animaux et surtout des monstres fictifs dont la forme rappelait celle qu'on prêtait à ces dragons terribles , si communs dans les légendes des saints et si fameux dans l'histoire de plusieurs villes , tels que la Gargouille de Rouen , la Tarasque de Tarrascon , le Graouilli de Metz, la Chair- S allée de Trojes , etc.

Au reste , quels fue soient les noms bizarres que nos pères ont imposés à ces êtres fantastiques , il n'est aucun d'eux dans lequel on ne doive reconnaître sous le voile de l'allégorie le prince des ténèbres, l'ennemi de l'Eglise

semblables- à celles dont on se servait dans le douzième siècle. Il y en ava>t deux parmi elles qui jetaient beaucoup dVclat. Mais outre des bracelets de drap d^or très-artistement travaillésy la chasuble et Fëtole du troisième surpassaient tous les autres ornemens par leur prix et la vivacité de leurs couleurs. D. Bonnefont y qui avait eu les bracelets quelque temps

enfin | mais Tennemi vaincu ; de-là probablement vint le fréquent usage de représenter , dans les enroulemens des crosses y saint Michel terrassant le Dragon infernal. J^en vais citer quelques exemples. M. Achille Deville , amateur distingué des arts qu'il cultive avec goût , a bien voulu m'en confier une en ce genre , de forme fort élégante , pour en prendre le dessin : elle provient du tombeau d'un ancien abbé du monastère de Glanfeuil(G/a/idifolium ) , près Angers , et paraît remonter au treizième ou au douzième siècle. La volute y garnie d'une crête de cuivre doré qui parcourt son contour extérieur , se termine par une tète de reptile y hormis laquelle tout le reste est orné d'une espèce à^opus reticulatum figurant des écailles, et incrusté d'une pâte ^leue. Dans ce crosseron 9 un saint Michel en cuivre , plaqué d'or moulu , frappe un lézard bipède du même métal ^ décoré sur chaque flanc d'un rang de turquoises. La tête de l'ar-

entre les mains y les fit remettre dans le trésor de Saint-Wandrille.

Nous ayons déjà remarqué que Roger était le premier des cinq abbés ; le deuxième était Anfroy, ou Anfrède , trente-neuvi^me abbé ; le troisième, GeoiFroj I" ou Gaufride , qua* rante et unième . abbé : c^est celui qui portait des omemens si magnifiques; le quatrième

change et celles des deux monstres sont enricliies par des jeux de jais extrêmement brillans. La douille cle cette crosse est également couverte d'une pdte bleue égajée d'ornemens courans en or moulu , représentant des fleurs dont les pétales ofirent des incrustations de couleurs variées. Ce ne fut point sans surprise que je remarcpiai dans le précieux cabinet de mon excellent ami , M; le chevalier Alexandre Le Noir , plusieurs crosses tellement semblables à celle que je viens de décrire, que sans les traces de calcination qu'j a laissées l'incendie de Saint- Germain- des-Prés , d'où elles proviennent, on pourrait, en les considérant isolément, prendre chacune d'elles pour la crosse de l'abbé de Glanfeuil.

L'utile et magnifique ouvrage de mon laborieux camarade , M. N.-X. Willerain , publié sous le titre de Monumens français inédits, renferme les gravures de plusieurs crosses antiques de la plus haute curiosité.

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était Pierre Mauviel, quaraiite*septième abbé ; et le cinquième, Geofifroy III, surnommé Savary, cinquante-quatrième abbé de ce monastère. Les cinq abbés furent , avec Girard II , transférés dans Féglise principale et enterrés au pied du grand aulel.

Après avoir défoncé le chapitre et Tavoir creusé deux pieds plus bas que les fon démens de Féglise, les travailleurs se mirent en devoir d'en enlever les terres. Dans cette action , ils sentirent un nouveau sépulcre, que D. Bonnefont prend pour celui de saint Anségîse , dixneuvième abbé de Fontenelle , au milieu du neuvième siècle. Vis-à-vis celui-ci , on trouva un autre sépulcre de pierre, trois pieds audessous de la place où Ton avait découvert les tombeaux que Ton avait jugé pouvoir renfermer les comtes d'Evreux. D^abord , on n^ aperçut que des ossemens d^une blancheur extraordinaire. On y trouva aussi néanmoins 'une lame de plomb si rouilléé , que personne ne pouvait la lire. Elle fut portée au P. prieur,

qui négligea quelques jours d^en faire détacher la rouille. Enfin on y lut cette inscription :

HIC REQUIESCIT ÂBBAS GERÀRDUS IV.

KAL. DECBMBRIS AB INJUSTO INJUSTE INTERFECTUS '.

On reconnut alors que cet abbé n^était autre chose que le saint Gérard, martyr, dont on célébrait la fête à Saint-Wandrille le 9 novembre, et que Gerbert-le-Teutonique était le saint Girbert ou Gilbert dont on chômait aussi la fête le 4 septembre. Il n^était plus temps néanmoins de recueillir précieusement ces reliques, ni même de les distinguer. D. Pierre Lastelle, dépositaire de Tabbaye, choqué du concours de peuple que la dévotion attirait dans ces lieux depuis la découverte de ces tombeaux, et pour plusieurs

* Saint Gérard fut tué d'un coup de hache , pendant son sommeil , par un moine indigné de ses remontrances.

autres faisons, avait malicieusement mêlé les ossemens .de ces deux saints avec ceux d^un ancien religieux et des comtes dTvreux. Il n^avait pas plus favorablement traité le corps qu^on présumait être celui de saint Anségise*

Tous ces débris humains furent inhumés pèle-méle , et confondus derrière le grand autel de Pegllse abbatiale, au milieu des plaintes amères des religieux.

On ne sera point surpris de la découverte de ces divers étages de sépultures dans Tan*cien chapitre, s^il est constani; , comme le prétend D. Bréard , que cet édifice subsistait au même lieu que les précédens , et que son aire avait été exhaussée deux ou trois fois.

Dans Tannée 1671, qui précéda celle de cet événement, en réparant les fondemens des murs de Péglise , du côté du midi , qui dépérissaient par rhumidité, on avait trouvé des fondemens fort épais que Ton regarda comme les restes deTancienne église de Saint-Servais, construite par saint Wandon , douzième abbé

de ce monastère. L^on y découvrit aussi beaucoup de corps places par étage , et dont quelques-uns étaient renfermés dans des cercueils de pierres maçonnées. Tous ces ossemens furent remis plus haut, presque contre la muraille dont on voulait prévenir la ruine.

La démolition du chapitre excita le mécontentement de plusieurs supérieurs et de beaucoup de religieux de la province. Ce fut sans doute à cette occasion que le chapitre général de 1678 défendit de détruire les tombeaux et autres semblables monumens sans la permission du révérend père général. On croit aussi que ce fut par suite de la même entreprise que D. L. Hunault fut éloigné de Saint- Wandrille, en 1678. 11 fut alors élevé au rang de visiteur de Bretagne, et mourut dans cette province en 1697, prieur de Saiat- Nicolas-d^Angely.

SDR SAIIST-WANDRILLE.

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