OU DE
0atnt'U)an^ttUe.
SI
fl
ONTENELLE était sacLS contredit un des monastères les plus illustres de Tordre de Saint-Benoit , et même de FEurope chrétienne , et nos fastes historiques en ont, depuis un grand nombre de siècles, consacre la célébrité. Malheureusement Tarcbéologie n^en a réclamé des images
fidèles qu'au moment où ses ruines ébranlées allaient s'écrouler et disparaître. C'est donc spécialement sur ces précieux débris que j'ai fixé mon attention, dans notre dernière tournée archéographique ; et le désir de jîublier un travail complet sur cette abbaye , m'a fait 'sacrifier tout le temps nécessaire à l'exécution des planches tirées des nombreux dessins que nous en avons recueillis *. Si j'ai , dans mon teinte, ajouté à mes propres observations beaucoup de documens relatifs à l'histoire monumentale de Saint-Wandrille puisés dans les manuscrits de sa propre bibliothèque, c'est dans la persuasion que ce n'est que par l'intervention réciproque de la plume et du pinceau , qu'on parvient souvent à conserver
* En dessinant, diaprés nature , en 18 25, la vue générale de Saint-Wandrille dont nous ofProns la gravure , nous n'avons eu d'autre restitution à faire que celle de r Église , d'après les ruines de cet édifice et les planches du Monasticon Gallicanum dont nous allons bientôt parler.
ridée complète d'un objet qui n'est plus.
Comme il n'est point question de retracer ici l'histoire ecclésiastique de cette abbaye, mais les observations et les faits qui se rattachent à la structure de ses édifices les plus remarquables , je passerai rapidement sur les éyénemens antérieurs au treizième siècle , époque de la construction de la basilique actuelle \
L'origine de ce monastère , le plus ancien de la Normandie après celui de Saint-Ouen de
^ Les ouvrages que j'ai principalement consultés dans la partie de mon travail relative à Saint-Wandrille y sont les manuscrits suivans provenant de cette abbaye et conservés à la bibliothèque publique de Rouen y dans la classe de ceux qui concernent spécialement la Normandie :
Historiée Fontanellensis compendium ^ n. ici .
Le Sanctuaire de la sainte et royale Abbaye de Fontenelle, n. io5.
Le Trisergon de la sainte Abbaye de Fontenelle, par Dom Alexis Bréard , n. 109.
Traité des hommes illustres de la tréssainte et très^ royale Abbaye de Fontenelle jXi, 112.
Histoire de l'Abbaye de Saint-Wandrille , , depuis l'introduction de la réforme , n. n 5.
Rouen ^ remonte à la onzième année du règne de Clovis II, règne malheureux, et pourtant si fécond en grands établissemens du même genre. Le fondateur de eeluir-ci, samt Wandrille {TVandregisilus) j était originaire de Verdun. Issu de parens illustres, descendu même des rois de France par une de ses aïeules, Blithide, iîlle de ClotairéP, malgré les honneurs que lui promeitaient son mérite et sa naissance , ce pieux personnage résolut de renoncer au monde pour se consacrer à Dieu. Dans ce dessein, il choisit , à sept lieues de Rouen, à trois quarts de lieue de Caudebec, et non loin de la rive droite de la Seine, un bois dépendant du désert de Ju— miéges , et portant alors le nom de Bothmar ou Bothmari'. Ce fut au fond dW vallon de cette sauvage retraite que Wandrille érigea
* Le texte porte Bothmariacas , mais il paraît qu'il faut lire Rothmariacas , du nom de Rothmarus^ qui avait reçu ce lieu de la munificence royale. Cette observation est de M. A. l^e Prévost, qui pense que le nom
son nouveau monastère, en 684 ' j sous le •titre de Saint-Pierre '. Outre la principale église du nom de cet apôtre, à laquelle il donna, dit-on, deux cent quatre-vitigt-dix pieds de long sur trente-sept de large (grandeur peut-être exagérée), il en construisit encore deux autres, dont il dédi»la première à saint Laurent , la deuxième à saint Pancrace , puis j plaça des reliques de ces deux martyrs qu'on lui avait apportées de Rome.
Dans les actes les plus anciens de ces temps, Tabbaye est quelquefois appelée du nom de ces deux saints; mais on lui donnait bien
de la forêt de Roumare se rattache à la même éttmi)logie. .
' Suivant le Gallia Chris tiana. — Selon Dom Bréard, Trîserg, , page 781 , ce saint en jeta les fondemens le !«' mai 645.
' Une multitude d*autres grands monastères élevés vers la même époque furent également dédiés au prince des apôtres. Gela tenait peut-être non moins à la vénération particulière que Ton avait pour ce bienheureux qu'à l'influence prodigieuse que le Saint-Siège exerçait déjà sar toute la chrétienté.
6 SSSAI HISTORIQUE
plus communément cel\^i de Fontanella ou Fontinetta^ à cause du ruisseau sur lequel elle est assise, et qui prend sa source à cinq cents pas du monastère, près de la chapelle de Caillouville. Une quatrième église fut encore érigée par le même fondateur : cVtait celle de Saint-Paul , que D. Alexis Bréard appelle , dans son Trisergon de Fontenelle , le Sancta sanctorum du monastère.
En effet , dans cette dernière , détruite par les religieux eux-mêmes dans le siècle passé, malgré la vénération que le peuple conservait pour elle, on avait déposé les dépouilles mortelles de saint Wandrille même, celles de saint Ansbert , le quatrième de ses successeurs, devenu depuis archevêque de Rouen, en^n les corps de s^int Wulfran et de saint Erembert, qui, de simples religieux de Fontenelle, furent élevés aussi aux plus hautes dignités ecclésiastiques. En 704, saint Bain {Bafnus\ sixième abbé de ce monastère et évêque de Térouanne , translata les trois premiers
dans la grande église^ et les ossemens du fondateur furent remplacés dans le tombeau qu^ils occupaient par ceux de saint Erembert.
Ces premiers temples , renfermés probablement dans Tenceinte primitive de Fontenelle , ne furent point les seuls qu^éleva la piété de ces antiques cénobites^ Bientôt ils sVntourèrent encore des églises de Saint-Amand de Goville , de Saint-Saturnin , de Saint-Michel , devenue depuis église paroissiale, et construite des matériaux romains de JuUobàna^ aujourd'hui Liliebonne ; enfin de celle de Notre- Dame de Caillouville , devenue dans la suite la plus curieuse sous le rapport de Fart.
Néus pourrions citer encore, en nous éloignant plus ou moins de Fontenelle, beaucoup dVutr es fondations religieuses, églises, chapelles , léproseries , qui faisaient également partie de ses dépendances. Mais il en était une à laquelle nous devons une mention toute particulière en raison de sa proximité de cette
8 ESSAI HISTORÏQUE -- -^i
illustre abbaye dont elle était en quelque sorte la fille , et qu^elle égala peut-être par Timportance de ses édifices.
Cétait'le monastère de Belcinac, élevé dans nie de ce nom, située jadis au milieu de la Seine , un peu au-dessus de Caudebec. Cette île , dont rétendue était au septième siècle de trois mille pas de long sur quinze cents de large , fut donnée par le roi Thierry ^ fils de Çlovis II et de Bathilde, à saint Condède, religieux de Fontenelle. Ce pieux solitaire y fonda le monastère dont nous venons de par* 1er, et trois églises, dont il consacra la première à la sainte Vierge, la seconde à saint Pierre, et la troisième à saint Valéry. En 676, le saint fondateur fit à Tabbaye de FonteHelle le don de Pîle et du monastère de Belcinàc.
Cette donation , confirmée par le même roi Thierry, le fut encore plusieurs siècles après par Philippe-le-Long en i3ig, et par le roi Jean, notant alors que duc de Normandie, en i349' ^
Depuis, Belcinac fut entraînée par les flots : jlerres, églises , monastères , tout disparut , tout fut englouti dans les goufiîres du fleuve. Image frappante du néant des grandeurs et des vicissitudes de la vie !
Aujourd'hui Fesquif naufragé repose au fond de Tabîme , sur les ruines inconnues de ces voûtes audacieuses , de ces faîtes altiers qui semblèrent si long-temps suspendus dans les airs. En i64i ,rîle reparut au-dessus de Ponde, mais hideuse et nue comme la mort. Le soleil ne devait plus vivifier ses plages désolées : la Barre\ son antique et indomptable ennemie, la détruisit et la submergea de nouveau.
Dans les premiers temps de sa fondation ,
* La Barre est un flot terrible qui , se prolongeant d^ime rive à Vautre, remonte périodiquement la Seine à contre-èourant avec un fracas et des mugissemens épouvantables jusqu'aux approc&es de Rouen. Peu sensible dans la plupart des marées , aux époques de la pleine et de la nouvelle lune 9 surtout au temps des équinozes, cette vague redoutable pousse , renverse ou détruit dans S9l course impétueuse tout ce qui lui oppose quelque ré-
lO ESSAI HISTORIQUE
FoDtenelle comptait jusqu^à trois ou quatre cents religieux. Plusieurs de nos monarques et leurs royales épouses, la plupart de nos ducs^ les comtes d^Evreux et d^autres grands personnages , la comblèrent successivement de bienfaits , dont elle fit long-temps le plus saiat^ le plus honorable emploi. « Ce monastère, . )> dit Noël , dans ses Essais sur le déparie^ » ment de la Seine -^ Inférieare , était siège » d^instruction pour les lettres et la musique, w Cest dans son enceinte que Théodoric,
sistance. Les Études de la Nature , de Bernardin de Saint-Pierre , offrent une peinture admirable de ce phénomène qu'ont aussi parfaitement décrit MM. F. Rêver, correspondant de l'Institut , et Morlent ; le premier , dans un de ses ouvrages intitulé : Voyage des élèves de l'Ecole centrale de l'Eure j et le second , dans son Histoire du Havre et de ses environs. Tel est le fléau qui détruisit jadis les autels élevés par le pieux Gondède. « On a de- » mandé dernièrement si les ^cueils voyageurs qui em- » barrassent le passage de Quillebeuf , ne seraient pas » les débris submergés de l'île de Belcinac , cherchant à » se réunir encore à la surface des eaux. » M. T. Licquet, Rouen, Précis de son histoire , etc. Frère , libr.édit. Paris, 1827. In-8%p. 281.
j) fils de Childeric dernier roi de France » de la dynastie mérovingienne, termina ses* » jours. Ecole pour la jeunesse , retraite pour » la vieillesse, asile de ce qu^ily avait alors de w beaux-arts et de sciences, tout cela se trou- » vait à Fontenelle, avant que le relâchement de » la discipline monastique , Toubli des mœurs )> qui en fut la suite, la soif des honneurs , des » titres et des privilèges , eussent remplacé la )» ferveur exemplaire , la vie simple et labo- !> rieuse des premiers temps. » Dans ce passage, Fauteur oppose évidemment Fétat florissant de Fontenelle, sous Charlemagne et plusieurs de ses successeurs, à quelques époques bien moins brillantes de ses annales , et surtout à Tabjection profonde dans laquelle ce monastère était tombé à Fépoque de la Ligue. Au reste, il fut, dans son âge d'or , rqgardé comme navéritable sanctuaire , et plusieurs écrivains ecclésiastiques lui déférèrent jadis ce titre, quç le P. Duplessis justifie, en remarquant que dix-huit de ses abbés, et dix ou douze de ses religieux,
eurent anciennement un culte public dans Téglise,et des temples consacrés en leur honneur.
Il serait facile , quand même nous manquerions de documens à cet égard, de se figurer, diaprés la quantité d^édifices religieux groupés autour delà basilique de Fontenelle, la complication, Fimportance et retendue de ce premier monastère. De cet immense amas de constructions antiques, il ne restait, dans le siècle dernier, rien de visible qui fût antérieur à Fan i25o, que la chapelle de Saint- Saturnin , et quelques vestiges de Féglise de Saint-Laurent , bâtie par saint Wandrille ; encore ces derniers étaient -ils presqu*'inaperçus dans Fenceinte de Favant-dernier logis abbatial, situé au nord de Fabside de la principale église.
Il est vrai que plusieurs fois engloutie sous ses ruines , plusieurs fois Fontenelle sMtait relevée sous des formes toujours nouvelles. Mais la main destructrice des années avait eu moins de part à ces diverses métamorphoses que les
SUR SAINT-WANDRILLE. »l3
ravages de Fiacendie , et la brutale furie des hommes du Nord.
Parcourons rapidement cette triste série d^événemens. En 754 j les flammes ayant , par une funeste négligence , consumé la grande église de Saint - Pierre , le roi Pe-^ pin la fit relever en 766 , pendant le gouvernement de Gui II, quatorzième abbé. En 8429 le monastère allait être détruit par les Normands, si saint Foulques, vingt-unième abbé , ne Veut , au poids de For , racheté de ces barbares : Extinxit faces ^ dit un historien de Fabbaye , quas œdibus Fontanellœ Dani jam inferebanL Louis , un de ses successeurs , est forcé d'employer plusieurs fois le même moyen avec ces avides pirates. Mais à leur quatrième irruption, en 862, cet abbé lui-même et ses religieux, emportant avec eux les reliques de tous leurs saints , ne trouvèrent de ressource que dans la fuite. Les Normands, trouvant Fontenelle sans moines et presque totalement dépouillée , s''en vengèrent en réduisant Fab-
bt.
l4 BSSAI HISTORIQUE
baye en cendres. En 960, le vénérable abbé Majnard, d^abord moine à Gand, releva ce monastère qui , depuis près d^uii siècle , était enseveli sous ses ruines. Mais Péglise ne fut reconstruite , ou plutôt entièrement achevée qu^au commencement du onzième siècle, par Tabbé saint Gérard. On rapporte qu'en examinant dans Téglise de Saint-Pierre, en 1009,/ les fondations des cryptes de Tanciénne basilique, pour en construire de nouvelles, il trouva le corps de saint Wulfran , sans la moindre corruption. Rien n'empêche de croire que la terre recèle aujourd'hui des vestiges curieux de ces antiques constructions.
Saint Gradulphe, successeur immédiat de saint Gérard , fit bénir , en 1 o33, l'église que ce dernier avait construite, par Robert P, archevêque de Rouen. Ce fut dans cette circonstance solennelle qu'outre le nom de Saint- Pierre qu'avaient porté les précédentes églises, celle-ci reçut le nom de Saint-Wandrille , qui n'a cessé de prévaloir depuis.
Nous arrivons à Tépoque où cette basilique devait voir , dans sa structure , succéder aux pleins cintres , aux robustes et lourds piliers de Parchitecture romane , les formes élancées du système gothique, etFogive qui constitue son principal caractère. Il est inutile de faire observer que c^est de Tédifice mutilé depuis la révolution que nous allons maintenant parler.
ESSAI HrSTORIQUB