‹ Essai historique et descriptif sur les émailleurs et les argentiers de LimogesChapitre 10 sur 64 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

ETIENNE. — JOSFREDUS OU JOFFREDUS. — JOSRERT. — WILLELMUS.

La trace des émailleurs de Limoges, à peine entrevue, se perd dans les vm'^ et ix" siècles , époques de souffrances et d’obscurcissement. Nous ne pouvons en trouver qu’une vague indication dans les pierreries qui décoraient au NUI® siècle la caisse dorée et ornée qui renfermait la croix de Charroux et divers reliquaires. La fabrication des objets d’orfèvrerie ne fut pas suspendue à cette époque ; et, comme nous verrons qu’à dater du xi® siècle presque toujours l’émail rehaussait les ciselures limousines, on ne peut raisonnablement supposer que ce genre de tra-

vail fût le développement subit d’un goût sans racines et sans modèles dans le passé. Cette raison explique la mention faite ici de diverses œuvres d’orfèvrerie exécutées par les Limousins. Il peut aussi être intéressant d’établir que les monastères furent jusqu’au xiii® siècle gardiens privilégiés de la science et de l’art. Pour notre pays, cette succession d’artistes dans la même abbaye a encore l’avantage d’expliquer la permanence des traditions et de la pratique.

Les recherches de notre époque mettent au jour un si grand nombre de noms jusqu’alors inconnus, qu’il ne sera pas inutile, pour aider au dépouillement de nos gloires , de réunir les indications en apparence les plus insignifiantes. Qui pourrait se vanter de connaître l’importance future des moindres faits aujourd’hui dédaignés? Réunissons les matériaux de l’édifice que la postérité plus heureuse élèvera un jour.

En 91 0, Étienne, septième du nom, abbé de Saint-Martial , fit sur l’autel du Sauveur une église ou une châsse en forme d’église, enrichie d’or, d’argent et de pierreries. On l’appelait munera^ parce qu’elle recevait les présents faits au saint apôtre d’Aquitaine (1).

Au temps de l’abbé Wigo ( 974-982 ) , la crypte d’or de Saint-Martial se brûla. Le feu consuma les pierreries et les métaux. Mais en quinze jours, Josbert, moine gardien du sépulcre, refit une châsse, et forna de pierreries. Le meme Josbert fît une image d’or représentant saint Martial , apôtre , assis sur un autel , bénissant le peuple de la main droite, et tenant un livre de la gauche (2).

(1) Acta SS. , t. V jiin., p. 5G5.

(2) Intra quindecim, dies crypta aurea cuni gemmis a novo restaurata est

Les historiens Âdémar et Hier ne sont pas moins explicites sur la participation du frère Jolîredus ou Josfredus à des travaux semblables. Joffredus, dit le dernier, fit deux croix d’or, et, de l’image qui était sur l’autel du sépulcre, il fabriqua le reliquaire {minium) où repose le chef de l’apôtre. Ce Josfredus , dit Adémar, de l’image d’or fit un petit reliquaire ( loculum ) où fut transporté le corps de saint Martial. Le même fit deux croix d’or et de pierreries (1).

Nous aurions voulu agrandir ces renseignements si vagues et si courts par l’étude des monuments eux mêmes; mais lorsque nous avons voulu mettre en ordre les notes que nous avions écrites en vue de plus de quatre cents reliquaires, nous n’avons pas réussi ù trouver, dans notre pays , des ciselures portant des dates ou des indications positives qui pussent plaeer leur exéeution avant le xi® siècle.

Les monuments meubles de eette époque seraient-ils aussi rares que les monuments d’architecture?

On peut l’affirmer hardiment. Les invasions des Nor-

ù Josberto custode sepulcri, monacho. Idem Josbertus iconem auream sancti Martialis aposloli fecit, sedeniem super aliare et manu dextrâ populuin benedicentem , sinistrà librum lenentem Evangclii. Ademariis Cabaiicusis , ap. Labbe, Rerum Aquüan. Bïbl. nov. msc. , ii, 272; et anonyme cité par Nadaud, Msc. 3452, Bibl. Boy. — Cette attitude est remarquable jusqu’au xiiF siècle et au delà ; elle a été donnée à J.-C. docteur , et rarement à J.-C. juge.

(1) Hic (Josfredus) deiconâ aureâ loculum fecitaureum cum gemmis., in quo rectum est corpus sancti Martialis. Hic duas cruces ex auro et gemmis fecit. Adem. Cab. , ib.

Joffredus qui fecit^duas cruces aureas et scrinium ubi est caput apostoli de iconâ quee erat sujier-sepulcri aliare. Bern. Iterius.^ in parv. citron. Tb.

mands, les pillages des Anglais , la matière précieuse de ces objets, expliqueraient très-bien leur destruction et leur absence. On objecterait en vain que la ferveur de ces lointaines époques, la nature et la petite dimension des châsses, permettaient facilement de les dérober aux recherches des ravisseurs, et, en fait, qu’un certain nombre de reliquaires mérovingiens et carlovingiens se voyaient, avant la révolution, dans les trésors des églises; cet écrit en contient plusieurs preuves. Mais la cupidité dut s’attaquer de préférence à tout ce qui était antérieur au onzième siècle, parce que, avant cette époque, l’or et les matières de haut prix étaient surtout consacrés au culte. Les instruments de la liturgie avaient plus de valeur par leur matière que par leur forme , et cette recherche leur porta malheur.

Une autre raison nous aidera à expliquer l’absence d’indications précises. Des descriptions des châsses exécutées à Limoges pendant le dixième siècle , descriptions que nous ont laissées des auteurs contemporains , il résulte que les sujets traités alors ne différaient pas notablement, du moins dans leurs dispositions générales, des formes adoptées par l’époque suivante. Ainsi , dans cette ligure assise tenant un livre de la main gauche , et bénissant entre les hnages des apôtres debout (1 ) , qui n’a reconnu le type privilégié de l’école romane? Venise était alors solidement établie à Limoges; et l’immobilité passionnée et volontaire de ses artistes sous le ciel d’Italie ferait croire que leurs œuvres eurent le même caractère en Limousin. Un fait positif vient confirmer ces conjectures : une châsse conservée à Saint-Dié , et placée par son inscription dans

(I) Os. Adémai' et Hier, /oc. cit.

le vil'’ siècle, a la forme d’un petit édifice, comme les châsses des siècles postérieurs.

Quoique les reliquaires positivement antérieurs au xf siècle manquent à nos recherches , on ne peut donc pas dire qu’il n’en existe pas; mais, selon leur âge , leur style se confond avec celui du onzième. D’autre part, leur absence s’explique autant par leur ressemblance avec les œuvres des siècles suivants que par les tentations que firent naître leur matière et leurs joyaux précieux (1 ).

Les historiens du temps se répandent en plaintes amères à l’occasion de la dilapidation des trésors de l’Église. Un des plus renommés, Geoffroi du Yigeois, déplore douloureusement la perte des sanctuaires emportés par les Anglais. Le même auteur nous a laissé le récit des pilleries exercées par Henri le Jeune à Grandmont et à Saint-Martial. Nous abrégeons un peu sa narration :

« On expose le trésor, la table du saint sépulcre de » Saint-Martial où il y avait cinq images, avec la table » du grand autel où était le siège de la majesté de N. -S. » avec les douze apôtres, tous d’or très-pur; un calice )) d’argent, avec un vase d’argent, d’un merveilleux » fice, donné par Arnaud de Montasis; la croix de l’autel » de Saint-Pierre avec la moitié du coffret qui y servait; » la châsse de saint Austriclinien avec une grande croix; » le tout de cinquante marcs d’or et de cent trois d’argent, » estimés 22,000 sols : ce qui valait beaucoup plus; mais » ces ravisseurs et sacrilèges ne le pesaient ni appré- « ciaient fidèlement. On ne tint aucun compte de la façon » et travail des orfèvres, ni de l’or qui était sur l’argent.

(I) V. le lliilletin monumental, t. vni, p. 72, ct\es Mémoires des Antiquaires du Midi^ t. Il , p. 20^1 , ctpl. i‘® du vif siècle.

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