SAINT ÉLOI, ÉMAILLEUR
Une tradition vague et sans fondement solide place des émailleurs à Limoges dès les premiers siècles de l’ère chrétienne. Mais ce n’est qu’ après l’an 600 qu’il serait possible d’y trouver la pratique de leur art avec quelque vraisemblance, s’il était prouvé que saint Eloi, à ses titres de ciseleur et d’orfévre, ait réuni celui d’émailleur, qui n’en fut pas distinct dans les siècles suivants. Et comme son éducation artistique se fit dans sa patrie, sous la direction d’Abbon, maître de la monnaie de Li-
(1) Martenne, t. v, col. 1096.
(2) Deux. Voy. lit. de deux bénédictins , p. 4.
(5) Cs. B. de St-Amable , iii, 657.
moges; comme, d’autre part, le monastère de Solignac, fondé par lui , possédait dès l’origine ^plusieurs artistes habiles dam les arts divers, établir qu’il posséda la connaissance pratique des émaux , ce serait glorieusement rattacher à lui la liste des émailleurs limousins. La conjecture qui l’affirme est environnée de probabilités si nombreuses, que leur réunion touche à la certitude.
Nous avons nommé précédemment les églises qui , avant \ 790, avaient la prétention de conserver des œuvres d’orfèvrerie exécutées par le saint argentier. Parmi elles , Saint-Denis , Saint-Pierre de Solignac , et Saint-Martin de Drives, possédaient des croix, bustes et reliquaires où l’émail s’alliait aux ciselures. En 1724, Martenne et Durand virent dans l’abbaye de Chelles , à côté du chef de saint Éloi, un calice exécuté, selon la tradition, parle saint évêque de Noyon, et donné à cette abbaye par la reine Bathilde. La coupe d’or émaillé avait près d’un demi-pied de profondeur et presque autant de diamètre (1). On remarquera tout de suite que les dimensions de ce calice ont dû avoir pour cause l’usage de la communion sous les deux espèces; ce qui semblerait établir déjà une antiquité fort reculée, puisque, même au témoignage des protestants sincères, cette forme de communion cessa généralement dès le ix® siècle (2).
Ces monuments, qui seraient si précieux à tant de titres , ayant disparu , il ne nous est plus permis de fixer archéologiquement leur date , et nous en sommes réduit à des affirmations plus ou moins certaines. Nous pouvons
(1) Du Saussay, Panoplia sucer., n° 1,1. viii, c. 7, en a donné la ligure.
(2) V. Basnage, Hist. eccl., liv. xxvii.
cependant fortifier le commencement d’inductions qu’ils nous prêtent, à l’aide d’un fait dont on n’a pas connu toute l’importance. Avant 1790, on montrait dans l’églis-e collégiale de Brives , avons-nous dit , un buste d’argent , en partie émaillé, selon l’abbé Nadaud, et attribué à saint Éloi. Jusque-là , nous ne sortons pas de l’incertitude des traditions. Mais M. Desmarest nous apprend « qu’un » titre de l’an 900 a pour sceau les armes de la ville » ( de Brives ) , et ce sceau est un buste de saint Martin , » au lieu de celles d’aujourd’hui qui sont trois épis d’orge » en fleur de lis d’or sur champ de gueules. Ce sceau » est exaetement et trait pour trait la représentation )) du buste que l’on voit aujourd’hui, ce qui suppose » que ce buste existait longtemps auparavant (1). » Si, comme il apparaîtrait d’après ce texte , ce buste émaillé était antérieur au ix" siècle, une imagination un peu complaisante pourra, sans grand effort, reculer d’une centaine d’années , et , guidée par la tradition , arriver au temps de saint Éloi (2).
Nous le croirions donc volontiers, les châsses toutes brillantes d’or et de pierreries , exécutées par saint Eloi ,
(1) Eph. de Limoges, loc. cit.
(2) Le voisinage du château de ïurenne , où les habitants du Limousin mirent en sûreté , à diverses reprises , les trésors des monastères , et entre autres celui de l’abbaye de St-Martial de Limoges , expliquerait la conservation de ce curieux reliquaire au travers des invasions et des spoliations de toutes les époques. Sous ce rapport, la collégiale de Brives avait fait preuve de prudence et de bonheur ; et au témoignage des mômes auteurs (oc. ciL), elle possédait aussi avant la révolution un calice précieux donné par Valentinien III , comme le prouvait l’inscription gravée autour du pied : Falcntinianus Æigustus, Veo et Sancto Martino ^ mar~ tyri brivensi votum vovit et reddidit.
dont saint Oucn et l’anonyme de Saint-Denis nous ont laissé l’énumération, étaient enrichies d’émaux incrustés. Le mot pierreries (gemmœ) s’appliquerait même, selon Ducange , à cette sorte de décoration ; et , si nous ne craignions de faire la part des conjectures beaucoup trop grande, nous trouverions encore un trait de ressemblance entre ces reliquaires et les châsses émaillées des siècles postérieurs , dans les pommes d’or qui décoraient l’autel de Saint-Martin. Quelque étendue qu’on donne à la richesse et au pouvoir du favori de Dagobert, on nous permettra de croire que les innombrables rubis, saphirs, améthystes , grenats , topazes et émeraudes , qui brillaient de toutes parts sur les centaines de croix et de reliquaires exécutés par ses mains , étaient plus souvent une imitation de pierres précieuses que des pierreries véritables j or, ces imitations s’exécutaient avec un verre opaque et teint dans la pâte; une antiquité bien antérieure à saint Eloi connaissait ce secret, on l’a vu dans l’introduction. L’usage de l’émail dans l’orfèvrerie au temps de saint Éloi est un fait aussi incontestable : les lettres de l’inscription de la couronne d’Agilulfus, roi des Lombards, qui régnait en 600, sont en émail bleu incrusté (1 ).
(1) Millin, Dict. des Beaux-Arts, i, 514. — Les preuves de la fabrication des émaux se multiplient dans les siècles suivants. Nous citerons pour le vin® siècle la croix pectorale des évêques de Monza , sur laquelle se voyait la figure en émail de J.-C.; les joyaux de Charlemagne; au IX® siècle , Charles III donna à l’ahbaye de St-Denis la célèbre coupe de Ptdlémée^ aujourd’hui conservée à la bibliothèque royale. Sur le pied d’or adapté à ce vase pour le transformer en calice , était profondément gravée l’inscription suivante , incrustée d’émail ;
Hoc vas Christe tibi mente dicavit
Ter tins in Francor regmine Karlus.
Saint Léon, pape en 847, lit une table d émail et d'or : S. Léo fecit
Nous ne tenterons pas d’imaginer quelle était la valeur artistique de ces pièces d’orfèvrerie. On en aurait une idée fort incomplète, croyons-nous, s’il fallait les juger d’après les monnaies qui portent la signature de notre argentier. Les procédés de monnayage si imparfaits à cette époque, et l’exiguïté d’un travail microscopique, peuvent en partie en expliquer la barbarie. L’exécution des types était sans doute confiée à des ouvriers vulgaires , tandis que saint Éloi conservait la haute direction; c’est ce qui expliquerait les variantes dans la signature du maître, tour à tour nommé Elegius, Elici et Eligi. Les monnaies, d’ailleurs, toutes précieuses qu’elles sont pour déterminer une foule de points historiques, ne donneraient pas une idée suffisante de l’habileté de chaque époque. Même les monnaies du treizième siècle, cet âge d’or du style ogival, ne feraient pas pressentir la beauté de la ciselure et de l’architecture contemporaines. Peut-être dans les autres œuvres de saint Éloi , comme dans les monnaies qui portent son nom , la figure humaine fut pesante et grossière; mais la variété et la grâce des ornements pouvaient racheter ces défauts. Cette distinction s’applique du moins aux siècles suivants, où des figures lourdes et mal dessinées contrastent d’une manière irrégulière avec une ornementation souvent gracieuse et originale.
tabulam de smalio opm ccxvi auri obrizi pensantem libras ( Anastase le Bibl., t. 5, p. 88, édit. Vignole). Le même auteur nous fournit les citations suivantes : Bemdicius III 855) dédit.... rete factum miro opéré totum ex gemmis alvaberis et bullis aureis , conclusas auripetias in se habens smaltitas ,5, 165. — Stephanus V (anno S8h) posuit cantharam auream unam cum pretiosis margaritis et gemmis ac smalto , ib. 270. — Obtulit crucem auream supel altare cum gemmis cl smalto , ib. 275.
La probabilité se changerait en certitude , si la tradi • tion qui attribue à saint Éloi l’exécution de la croix que nous publions était vérifiée (1). Cette croix reliquaire était possédée avant la révolution par l’abbaye de Saint- Martin-lez-Limoges , et la plume plus zélée qu’habile de l’abbé Legros nous en a conservé la figure (2). Réparée en 1 625 , elle reçut sans doute alors l’addition des deux têtes d’anges qui décorent la base; on peut aussi attribuer à la même restauration quelques ornements du pied. A cela près, les filigranes d’argent doré qui courent en légers et gracieux rinceaux, sur le fond de vermeil , autour des riches et magnifiques pierreries , n’ont rien de caractéristique que puissent spécialement revendiquer les styles de la renaissance et du gothique fleuri ou rayonnant. Nous avons recherché la forme des filigranes sur des monuments d’époques très-diverses; sur le reliquaire de Justin II (602), (v. pl. II , fig. 1 ), la châsse d’Ambazac ( xii“ siècle ) ; sur le reliquaire en forme de bras des Billanges (xiv® siècle), le buste en argent de saint Yrieix (xiv® siècle), le reliquaire des Châtelliers (xv® siècle), (v. pl. II, fig. 2); et cette étude nous a prouvé que, du sixième siècle au seizième , ces treillis à volutes et à circonvolutions, semés de distance en distance de points circulaires , n’ont pas de caractères précis et distincts qui puissent faire reconnaître leur âge. Sous ce rapport, l’époque la plus moderne ressemble à la plus ancienne. On s’expliquera cette identité de formes par l’emploi d’une
(^) Voy. pl. I. La croix ayant disparu pendant la révolution, nous avons dû reproduire le dessin de l’abbé Legros avec toutes ses imperfections.
i2) Recueil W Antiquités^ t. ii, Mss. de la bibl. du séminaire de Limoges.
courbe élcmenlairc; le cercle en repos ou en mouvement a fait tous les frais de ces décorations.
L’emploi des filigranes sur la plupart des croix attribuées à saint Éloi n’en est pas moins remarquable : la croix de Notre-Dame de Paris , dite de saint Eloi , et une de celles de Grandmont , auxquelles on donnait la même origine , étaient aussi travaillées en filigranes (1).
Depuis le quatorzième siècle , l’abbaye de Saint-Martin avait eu à lutter contre des destructions multipliées. Dès le douzième siècle, ses dettes et sa pauvreté étaient proverbiales en Limousin; et a l’époque où le cellérier allait quêtant les vivres de la journée (2) , quelle main amie eut songé à faire des dons si magnifiquement improductifs ? Ce n’est pas tout : P. Coral, abbé de Saint-Martin, qui vivait de 1247 à 1270, mentionne ce reliquaire dans sa chronique (3) ; il faut donc en chercher l’origine dans une
(t) Gilbert, Description de V église métropolitaine de Paris ^ p. 523.
(2) Chron. de P. Coral, citée par l’abbé Nadaud (Hist. de Vabbaye de St-Martin4ez-Limoges ^ p. 1G1 etpassira).
Voici un sommaire du triste état de cette abbaye jusqu’au temps de P. Coral :
1104. L’abbé de St-Martin, Gérald, va quêter dans le diocèse pour nourrir ses moines ; l’abbaye est incendiée la même année.
1157. L’abbé Pierre, ne pouvant payer les dettes du monastère, se retire à Cluny.
1198. Les trois abbés suivants se démettent de leurs charges pour la même raison.
1201 . Le monastère devait 50,000 sols, et pour subsister il vendit ses chapes aux moines de la Souterraine.
(3) Le P. Estiennot l’a copiée dans ses Fragments d’histoire des abbayes bénédictines qui se conservaient manuscrits à l’abbaye de St-Germaindes-Prés. L’abbé Legros en a transcrit une partie dans ses Mélanges manuscrits.
époque antérieure; et ces magnifiques rubis, ces rares et grosses pierres précieuses de la plus belle eau , ne peuvent être que le don d’une main royale, ou d’un dépositaire de l’autorité souveraine. Tout naturellement la pensée se reporte au seul temps où l’abbaye fut riche et puissante , à l’époque où, par les soins de saint Éloi , une immense mosaïque tapissait le fond de l’église.
Qu’on accepte ou qu’on repousse la tradition, nous aurons accompli un devoir en mettant les pièces du procès sous les yeux du public. Si incertains que soient ces sou venirs , ils avaient droit d’être recueillis comme un modeste hommage à la mémoire d’un saint, du premier et du patron des artistes français. Pourquoi, trop confiants dans l’avenir, nos pères n’ont-ils pas sauvé pour leurs neveux un plus grand nombre d’images de ce lointain et glorieux passé !