PETRUS ABBAS M
On peut traduire cette phrase de telle sorte, qu’il ne resterait a l’abbé Pierre que la gloire d’avoir commandé cette châsse. Mais qu’il en soit l’exécuteur ou le donateur, auquel des abbés de ce nom faut-il en faire honneur ?
« Ce reliquaire, dit M. Mallay (1), est attribué à
(1) Essai sur les églises romanes et romano-byzantmes d’Auvergne^ J). 26. Ce remarquable ouvrage contient une suite de gravures au trait représentant la face postérieure et les faces latérales de la cliâsse de Mausac, dans les dimensions de l’original. — M. du Sommerard a publié la face postérieure dans des propoi'tions réduites, mais avec une admirable couleur, dans .son Album, 10® série, pl. xin.
» Pierre V, dix-septième abbé de Mausac, en 1252; on » en porte la confection en 1298. Je ne sais sur quelle » preuve on s’est fondé pour donner cette date à la châsse » de Mausac. Il me semble que, par la nature de ses orne- )) ments, la pose des personnages et son ensemble, qui » annonce partout le style byzantin , elle appartiendrait » plutôt à Pierre III, qui vivait en 1168. Comment sup- )) poser, en effet, que si ce reliquaire avait été fabriqué » à la fin du xiii® siècle, et pour ainsi dire au commence- » ment du xiv*^ siècle , il n’eût pas été fait suivant le goût )) dominant de l’époque? Or on sait parfaitement que, si » l’architecture ogivique n’a pas remplacé de suite, en » Auvergne, le style romano-byzantin , si l’époque de » transition a fait vivre en partie l’architecture romane » jusqu’au milieu du xm® siècle, il est évident qu’à la » fin du XIII® et au commencement du xiv® siècle, les an- )) ciennes traditions avaient été entièrement abandonnées » pour suivre les idées plus poétiques de l’architecture » ogivique. Je n’hésite donc pas à attribuer à Pierre II ou » à Pierre III la confection du reliquaire entièrement » byzantin, sans aucun mélange d’ogive. »
Nous partageons entièrement l’avis de M. Mallay. Cette châsse porte , dans l’ensemble comme dans les moindres détails , l’empreinte du style limousin du dernier tiers du XII® siècle. Les quatre-feuilles arrondis du xn® siècle y coudoient les quatre-feuilles lancéolés du xm® siècle. LdiVesica. piscis est aiguë comme sur les châsses du xm® siècle , et cependant les cintres circulaires couronnés de coupoles , et la forme des lettres des inscriptions, annoncent le XII® siècle. Nous citerons particulièrement la lettre m, qui s’y retrouve trente fois. Vingt-sept fois sur trente elle a la forme d’un o auquel serait réuni un segment de cercle.
forme que revendique la paléographie du xii' siècle; c’est ainsi que ce caractère est figuré sur le sceau de Louis VII. Nous persistons donc plus que jamais, et nous croyons même pouvoir préciser la date et attribuer ce reliquaire à Pierre IIL « Il est certain, dit le P. de St-Amable, que » le corps de St Calminius fut trouvé l’an 1 1 72 dans » leglise de Laguène, comme nous l’apprenons d’une » vieille inscription : Hïc est corpus B. Calminii confessoris , » quod fuit inventum in tumulo ipsius, quod est infra eccle- » siam Aquinœ, juxta magnum altare , anno ab Incarnatione » Domini N. J. C. MCLXXII (1). » Cette invention aura été sans doute l’occasion de l’invention des reliques et de l’exécution de la châsse de 3Iausac.
Le P- de St-Amable, il est vrai, nous retire bien vite 1 appui qu’il vient de nous prêter. Cet écrivain croit à l’existence de deux saints Calminius , distincts d’époque et même de nom. S’il faut s’en rapporter à lui, St Calminius de Laguène ne serait jamais allé en Auvergne, et il aurait vécu à sept siècles de distance de son homonyme.
La discussion des raisons alléguées par le bon père nous mènerait trop loin , et elles ne valent guère la peine d’une réfutation. Il est évident, lui-même en fait l’aveu, que dans la défense de cet étrange système il n’a eu pour but que de placer au premier siècle l’apostolat de saint Martial. Maldamnat et Mabillon opposent à son avis des raisons péremptoires; et parmi les auteurs limousins, le P. Thomas d’Aquin, auteur d’une Vie estimée de saint Calminius, M. Labiche de Reignefort, et surtout Baluze
d) Hist. de St-Martial , ii, 42.
ci l’abbé Legros , se rangent également à l’avis de Mabillon (1).
On doit donc voir le même personnage dans le saint de Laguène et dans celui de Mausac. Mabillon cite une vieille inscription , renfermée dans une châsse d’Auvergne , contenant des reliques de saint Calminius , suivant laquelle le monastère de Tulle , aussi bien que ceux de Saint-Chaffre ou de St-Théoffred et de Mausac, auraient été fondés par saint Calminius.
L’illustre bénédictin voulait sans doute parler de la châsse de Mausac, dont nous nous occupons ici. Mais ce n’est pas une inscription mobile, et, par sa nature, périssable et sujette à falsification, qui dépose de ces faits curieux. C’est la châsse elle-même qui nous a conservé ce précieux témoignage gravé et incrusté sur ses parois. Sa face postérieure est divisée en panneaux. Nous empruntons une partie de la description de M. Mallay.
« Les six panneaux postérieurs n’ont pas de reliefs; )) les sujets sont indiqués par des traits fortement pro- » noncés.... Sur le quatrième, saint Calmine et sainte » Namadie semblent diriger la construction d’un mona- » stère; des ouvriers montent à l’échelle en portant des » matériaux; ils sont guidés par un ange. Au-dessus de
(^) Les personnes qui voudraient étudier sérieusement cette question pourront consulter Mabillon , Annal. Ord. S. Bened. , p. 852. — Gallia Chrisliana nova, coll. 662, in proœmio et col. 762. — Fie de S. Calmine, par le R. P. Thomas d’Aquin, in-18 ; Tulle , chez J. Dalvy, t646; rare. — Labiche de Reignefort, Fie des SS. du Limousin, i, 2t5 et seq. — Collin , Fie des SS. du Limousin , p. 547 et seq. — Legros , Fie des SS. du Limousin , au 1 9 août , Mss. — Baluze , Historia Tutelensis , passim ; et enfin le premier auteur de l’opinion soutenue par B. de St-Amahle , Bertrand de Latour, dans son histoire imprimée à Toulouse en 1656.
» la tête des deux fondateurs est cette inscription : Sancîm » Calminius. — Namadia.
)) On lit autour du panneau : S. Calminius costruit unam y) abbaiam ; in podensi epatu in onore S. Ceteofredi mar- )) tiris (1 ) .
)) Sur le cinquième, St Calmine à droite, et Ste Nama- » die à gauche , avec leur nom au-dessus de leur tête , » examinent les travaux pendant que les ouvriers achè- » vent de poser les couronnements; l’inscription est :
» Sc. Calminius senator roman coaruit sedm abbaiam in » Lemovicensi : epatu ‘ no ie Thucllam (2).
» Sur le sixième, St Calmine et Ste Namadie figurent » encore auprès d’une construction de forme différente » et presque finie. Les ouvriers ont cependant encore la » truelle à la main. L’inscription gravée sur ce panneau » est :
» s. Calminius costruit tercia abbaiam nomine Mauzia- » cum , in arvernensi epatu •* in onore si • Caprasii : mrs ■ et » sci Petr. : quem offer eis oem scis. «
La deuxième inscription nous apprend donc que saint Calminius fut fondateur du monastère de Tulle, conformément au sentiment de Mabillon; et en effet l’église de Laguène , près de cette ville , possédait , il y a quelques mois, un reliquaire émaillé, consacré, comme celui de Mausac, à saint Calminius (3). On y voyait une statuette
(1) L’abbaye de St-Théoffred , vulgairement St-Chaffre, ne prit ce nom qu’après le décès de saint Calminius , puisque saint Tbéoffrcd lui est postérieur. On appelait cette abbaye , à l’origine , Calminiac.
(2) C’est là une nouvelle preuve de l’appui que l’étude des monuments prête aux rechercbes historiques.
(5) Cette châsse est présentement (7 avril. ISLi) l’objet d’un procès;
en cuivre doré représentant ce saint; au-dessus de la tête se lisait cette inscription en émail rouge : S. Calminim.
L’apostolat d’un saint commun aux deux pays , le partage de ses reliques, ne furent pas les seuls liens qui unirent l’Auvergne au Limousin.
L’abbé de St-Martial, Adémar, signa à Mausac, en 1 095 , l’acte par lequel le roi Philippe donna ce monastère à celui de Cluny (1 ) .
Azénérius, abbé de Mausac, assista en 1 031 au concile de Limoges; il déposa avoir entendu à Ste-Sophie de Constantinople des litanies dans lesquelles saint Martial était invoqué comme apôtre (2).
Au xii« siècle, entre 1115 et 1143, l’abbé de St-Martial Amblard et Adélard firent une convention : ce derni(U’, autrefois prieur de St-Martial, était alors abbé de Mausac (3). L’élection de Gaillard de Miraumont, abbé de Mausac, et sa translation à St-Martial, achèveront d’expliquer comment l’art limousin a si manifestement inspiré l’artiste auquel nous devons ce reliquaire.
Saint Calminius est un saint du Limousin;
Ses reliques étaient en 1 172 en Limousin;
La châsse de Mausac, consacrée à St Calminius, est d(* cette époque à peu près ;
mais tout porte à croire que la fabrique de Laguènc rentrera dans sa propriété.
(t) Besly, Rois de Guyenne, p. toO. — Gall. Christ, nov.., t. ii, col. 559, et ib. inst. col. HO. — Baluze, Ilist. Tour-d’ Auvergne , t. i, p. 51, et t. Il, p. 54.
(2) Ap. Labbe, Concil., t. ix, p. 869etseq.
(3) Constituerunique inter se abbas Amblardus et domnus Jdelardus quondam hujus monasterii prior , tune autem Mauzaciensis monasterii abbas. Mss. abb. St-Mart. — B. de St-Amable, ii, 584.
Elle est dans le style limousin de 1 170 à 1200;
Une châsse possédée par le Limousin est consacrée à St Calminius;
Le Limousin ne trouve-t-il pas dans tous ces faits le droit de revendiquer l’exécution de la châsse de Mausac?
Dans tous les cas, ne devons-nous pas l’attribuer à l’abbé Pierre ?
Petrus, ahbas Mauziacus, fecit capsam precio.