NICOLAS ÉTAIT PARLANT AU MOINE ÉTIENNE DE MURET
La traduction de Lève en Etienne pourrait seule être trouvée arbitraire. Elle ne présentera aucune difficulté aux personnes qui savent qu’à Limoges, dans fabbaye de St-Martial , le tombeau du duc Etienne était devenu , pour le vulgaire, le tombeau de Tève-le-Duc.
L’absence du nimbe à la tête de saint Etienne indique que l’exécution de cet émail est antérieure à sa canonisation ; or l’autel de Grandmont est de 1165, et la canonisation du saint eut lieu en 1189. Tout se réunit donc pour autoriser notre supposition.
L’inscription, paléographiquement considérée, nous obligerait aussi à ne pas reculer, avec M. du Sommerard, l’exécution de cet émail jusqu’au commencement du xii'" siècle. Ses caractères ont la plus grande ressem-
blance avec ceux des inscriptions de la châsse de Mausac , que M. du Sommerard lui-même place à la fin du xii" siècle ^ ou au commencement du xiii®. Comme sur cette dernière, les A sont couronnés au sommet d’un trait horizontal, et les M formés d’un cercle et d’un segment de cercle réunis. Nous dirons bientôt pourquoi nous attachons tant d’importance à de si minces détails (1).
Le débris dont nous nous occupons est la mise en scène d’une apparition de saint Nicolas de Myre au fondateur de l’ordre de Grandmont. Dans sa jeunesse , Étienne avait fait un voyage à Bari , en Calabre , pour visiter les reliques du saint évêque , nouvellement transportées en ce lieu (2).
Ce XII® siècle est l’époque la plus brillante de l’ordre de Grandmont. La ferveur peuple les nombreuses succursales qu’il fonde de toutes parts; les rois bâtissent et dotent ses monastères ; les souverains pontifes leur prodiguent les faveurs spirituelles. En 1173, la réputation de ces religieux avait passé les mers, et Amaury, roi de Jérusalem, leur légua cette année une relique de la vraie croix renfermée dans un reliquaire d’or. Bernard, évêque de Lidda , la porta à sa destination après un voyage de onze mois.
Ogier, religieux de Grandmont, nous en a laissé une description assez confuse; nous l’abrégeons un peu (3).
Ce reliquaire, en forme de croix, est composé de deux
( I ) Nous nous proposions de soumettre humblement toutes ces observations à M. du Sommerard , lorsqu’une mort imprévue est venue le ravir aux études qu’il cultivait avec tant de succès.
(2) Voy. Collin, les Fastes sacrés; Vie de saint Etienne , p. 48.
(.')) Inscription de la vraie croix de l’abbaye de Grandmont ^ chez Jean Flénault;! vol. in- 12. Paris,
plaques d’argent doré jointes et adossées l’une à l’autre. A la partie antérieure était inséré le Lois de la vraie croix, que l’on pouvait toucher immédiatement, aucun obstacle ne le séparant de la main et de l’œil du spectateur. Sur la partie postérieure se déroulait une inscription en vers grecs occupant toute la surface du métal. La plaque antérieure était en partie mobile, et laissait voir une espèce de mastic étendu et couché sur les deux plaques; cette composition était d’une odeur merveilleuse, douce et agréable. Le reliquaire était protégé par un étui d’argent doré se terminant par le haut en pyramide. Au bas il y avait un tuyau dans lequel on l’enchâssait par derrière sur un pied dont la base était ornée de saphirs , de rubis et d’autres pierreries. Cet étui s’ouvrait à deux battants qui laissaient apercevoir le reliquaire. Sur la partie intérieure des portes se voyaient les figures de saint Pierre et de saint Paul, et au dehors ces vers en lettres gothiques :
Qui semper vivit mm mortem sponte subivit Mors vitam genuit, mors nece trita fuit.
Lux caligavit , pax ver a crucem toleravit.
Mors sua, nostra dies, crux sua nostra quies.
Crux plasmatoris , viapacis, meta laboris ;
Mors Salvatoris , mors mortis , culmen honoris ,
Crux pretiosa vale , mundi pretium spéciale;
Crux rever enda vale,populi decus impériale.
L’inscription en langue grecque constatait que cette croix avait appartenu aux empereurs de Constantinople. Voici la traduction littérale qu’en donne l’auteur déjà cité :
Cwïi breveni do7iiimel somnum in triplici arbore Universi rex Deus , idem ac liomo , verbum multam gratiam Impertitus est ligno.
Omnis enim morbis inflammalus refrigeratur Quicumque confugit ad ramos triplicis arboris,
Ast ego percussus in medio meridie ,
Cucurri , veni , ramos subii :
Tu verà umbrâ tuâ suscipe me et pulchi^è tege,
O arbor inumbrans totam terram !
Et modicumrorem Hermon mihi instilla;
Qui ortus sum ex stirpe illustri^ ducarum rex;
Cujus stirpis surculus est imperatrix mater Aviæ mœ , decus regum ,
Conjux Alexii Romanorum imper ator.
Cerle veneror te unicum servatorem meum ,
Ego famulus tuus Alexius, origine Ducas (1).
L’abbaye de Grandmont s’enrichît en 1181 d’un autre trésor. Les frères Guillaume et Imbert, accompagnés de deuxconvers, entreprirent le pèlerinage de Cologne. Cette lointaine excursion avait pour but d’obtenir des reliques <les compagnes de sainte Ursule. Les pèlerins nous ont laissé un récit pieusement naïf des démarches heureuses qu’ils firent dans ce but. Us revinrent à Grandmont enrichis de cinq corps qu’ils avaient obtenus à Cologne.
(I) En 1789 , le dernier abbé de Urandmont , M. Mondain de la Maison-Rouge, étant décédé, la suppression de l’abbaye de Grandmont, obtenue quelques années auparavant sur les instances deM. d’Argentré, évéque de Limoges , fut consommée. La relique de la vraie croix fut transférée à la cathédrale tie Limoges, qui la possède encore. Le reli' quairc qui rauthentiquait a disparu.
Le procès-verbal de distribution du trésor de Grandmont, à la date du mois d’août 1790, fait la description suivante d’une des châsses consacrées aux compagnes de sainte Ursule :
« Art. 67. Nous avons donné à M. Meilhac, curé de » St-Priest-Palus , en ce diocèse , pour son église parois- » siale , une châsse en dos d’âne couverte de lames de » cuivre dorées et émaillées, ayant environ 23 pouces » de long sur 9 pouces 6 lignes de large et 1 8 pouces de » hauteur, fermant à clef, portée à l’inventaire du mois » de mai dernier sous le n” 27 , sur la face antérieure de » laquelle, ornée de quelques figures, on lit ce qui suit, » en caractères gothiques : Hi duo viri dederunt has duas » virgines ecclesie Grandimontis : Girardus abbas Siberge » Phüippus archiepiscopus colonienm : S. Albina virgo et » martyr. Sca Essentia. Frater Reginaldusme fecit. La face » postérieure présente six tableaux dont les sujets sont » pris de la légende de sainte Ursule; le tout est travaillé » dans le plus mauvais goût gothique (1). »
Ce Regnauld ou Reginaldus, dont le nom nous est révélé par cette description sommaire, appartenait-il au Limousin ou à l’Allemagne? Cologne avait aussi dans ce temps une école d’argentiers, puisque une partie de la châsse émaillée des rois mages a été exécutée à cette époque. — Le récit des frères tranche la question. Ces religieux ne passèrent que quelques jours à Cologne (2) et dans les environs , et un si court intervalle n’aurait pas suffi pour l’exécution d’un reliquaire approprié à sa
(U Voy. aux pièces justificatives , n" I , rinveiitaire du trésor de Grandmont.
[2] Dix jours, à peu près.
destination par les images des donateurs. Les pèlerins ajoutent d’ailleurs qu’ils se servirent de vases pour la translation des reliques : CoUectis igitur reliquis martymm
et virginum et in lagenis honestissime repositis ac firmatis,
iter arripuimus redeundi. Le Limousin a donc le droit de revendiquer comme sien le frère émailleur Reginaldus (1).
Le nom d’un autre argentier se lisait sur un autre reliquaire de Grandmont :
« Plus, avons trouvé un reliquaire d’argent doré en » partie et émaillé , et dont le pied est rempli de plomb » en dessous pour le rendre plus pesant , le christal étant » arrêté par des bandes d’argent en filagrammes ( sic ) » dorées. Il y avait autrefois au haut du reliquaire une » petite image ou statue d’argent; on lit au bas, sur le » bord du pied, ce qui suit : FB. P. de Montval me fecit. » Reliquie Reatorum Juniani et Àmandi et corrigieDni;
et sur le pied même est gravée une image, à l’un 'des » côtés de laquelle il y a Beatus, et de l’autre Amandus. >) A la sommité du reliquaire , au-dessus du christal , on » lit aussi ces mots : Beatus Junianus, ce qui prouve que » les reliques de ces deux saints y sont depuis fort long- » temps, puisque les caractères de la gravure sont an- » ciens (2). »
(G Cette châsse fut donnée en -1790 à la paroisse de St-Priest-Palus , présentement supprimée et réunie à la paroisse d’Auriat, dont l’autenr do ce mémoire est curé. Une tradition, attestée par des témoins dignes de foi, nous apprend qu’en -1795 la châsse fut enfouie dans le cimetière. Aucun vieillard n’ayant pu préciser l’endroit, et le cimetière étant assez vaste, nous avons dû, à notre grand regret, renoncer à des fouilles entreprises avec l’espoir de rendre aux arts et au culte ce précieux monument.
(2) Inventaire de 1790, aux pièces justificatives.
Dans les premières années du xni“ siècle, Gérard, évéque de Cahors, qui vint mourir à Grandmonl sous l’habit de l’ordre , fut enseveli dans le chœur des religieux en un magnifique tombeau de cuivre doré et émaillé, « par-dessus lequel estoit l’esfigie d’un évêque, » eslevé en bosse, tenant une crosse delà main droicte, et )) de la senestre un livre sur lequel estoient escriptz et » gravés les vers qui s’ensuyvent :
» RESPICE ; QUI ; TRANSIS :
)) QUI : GRAS. INCERTUS. ES. AN SIS » ET : QUAM. SIT. PRESTO-TIBI MORS » EX ME. MEMOR ESTO (1). »
Son épitaphe en faisait un magnifique éloge :
Geraldus jacet hicprœsul venerabilis ille Quo caturcensis sedes fulsit inchjta villœ.
(1) Description du frère de Lagarde. — Millin a publié, dans ses Jniiqnités nationales (art. xi, pl. iii, p. 12 et 15), des tombeaux émaillés et d’une époque contemporaine. On les voyait dans l’abbaye de Royaumont, où ils recouvraient les sépultures des deux premiers enfants de St Louis, Blanche et Jean. Ce sont^ dit cet auteur, deux plaques de cuivre d’un travail singulier. Les gravures réunies au texte ne donnent aucune idée de ce travail. On sait seulement par le texte que ces tombeaux étaient émaillés par incrustations. - — Les planches en couleur de M. Willemin et les descriptions de M. Pothier sont beaucoup plus satisfaisantes. Elles nous apprennent que ces tombeaux, restitués à St-Denis, étaient décorés des figures en relief repoussées représentant les défunts; le métal ciselé avait reçu divers ornements, et, sur la plaque du fond, des enroulements très-gracieux d’émaux incrustés encadraient des figures d’anges et de moines en prière. Voy. l’excellente description de M. Pothier. (Willemin , Monuments inédits j, 1. 1, p. 58, 50.)
Qui cwn despiceret mundum eum paupere Cliristo Pauper obire loco tandem decraoit in isto.
Sur la face opposée se lisaient les vers suivants :
Quisquis adhuc curas periturus res perituras ,
Atque cor induras ad res sine fine futuras,
Nosce quid es, quid eris^ qui forsan cras morieris!
Qui vivens morieris, transis cum stare videris.
Si centum décodés annis quos vixeris addes ,
Non tamen évadés quin te trahat ultima clades Quœ magnum modico , quœjustum coœquat iniquo ,
Nec defert medico , nec cuiquam parcit amico.
Ergo vigil cura tibi sit meminisse futura Quove recessura caro sit , post non reditura.
Mais la décadence se faisait déjà sentir, et la tombe d’Âymeric x\rrips ou Guerrut, célèbre canoniste et archevêque de Lyon , fut la dernière où l’émail se répandit en incrustations brillantes. Son tombeau , placé au milieu du chœur des clercs, le représentait, en cuivre , revêtu de ses ornements pontificaux. Les lames de cuivre doré et émaillé et les pierreries dont il était composé furent enlevées par les seigneurs de St-Germain-Beaupré, chefs d’une bande de calvinistes, lorsqu’ils ravagèrent ce monastère en 1 583. Aymeric Arrips, décédé sous le pontificat d’innocent III , portait de gueules à la croix pattée d’or. Son épitaphe n’exagérait pas son mérite :
Laus Cenomanensis et gloria Lemovicensis Quo doctore prius et justo judice fulsit
Indyta Parüius, et quopastore refulsil Luqdunum , patriœ decm.
Hïc jacet Aymericus (1).
A la meme époque, ou plutôt à la fin du xii“ siècle, eut lieu l’exécution de l’autel et du retable de la commanderie de Bourganeuf, en cuivre doré et émaillé, avec les gestes de saint Jean, patron de l’église, et de l’immense bahut, de façon semblable, qui abritait les reliquaires. L’autel de Sainte-Agathe, dans l’église de Saint-Martial , reçut aussi une immense décoration de même nature (2) .
Ce XII® siècle, sur sa fin, exécuta des œuvres étonnantes; à aucune époque, les argentiers et les émailleurs ne firent de plus grandes et de plus belles choses; nous n’avons pas épuisé le compte rendu de ses gloires !