‹ Essai historique et descriptif sur les émailleurs et les argentiers de LimogesChapitre 17 sur 64 · MARC DE BRIDIER. VIDAL , ETC · texte numérisé non relu

MARC DE BRIDIER. VIDAL , ETC

En 1209, Chatard, célèbre argentier, promit de donner une coupe d’argent émaillé à l’abbaye de Saint-Martial, pour conserver le corps du Sauveur. Il accomplit sa promesse le jour des Rameaux; et ce don fit substituer l’usage d’un ciboire à celui d’une colombe, pour la con-

(H Voy. rnist. de Graiidmoiit , par l’abbé Nadaiid, p. 458.

(2) Voy. le procès-verbal de visite^ aux pièces juslilicalives.

scrvation de la réserve de l’eucharistie destinée aux malades (1).

On peut placer vers cette époque l’exécution d’un calice de la collection du Louvre, publié par M. du Sommerard, et provenant de l’abbaye de Montmajour, près d’Arles (2). L’inscription suivante se lit dans la coupe :

MAGITER (sic) C. ALPAIS ME FECIT LEMOVICARUM.

Le savant auteur des Arts au moyen-âge voit dans ce nom une signature grecque , et il en conclut que des artistes grecs travaillaient au xm® siècle à Limoges. Cette conjecture ne peut se déduire de la forme de cette pièce d’orfèvrerie; l’emploi d’un style oriental ou vénitien, si on le trouvait sur cette coupe, s’expliquerait très-bien par les réminiscences du passé. Cette conjecture n’a donc d’autre appui que la forme du mot Alpais , et nous devons dire, sans y attacher une trop grande importance, que cette consonnance est inconnue dans les anciennes appellations limousines. Nous n’avons trouvé aucune dénomination qui s’en approchât dans les cinq à six mille noms d’hommes illustres ou mentionnés par l’histoire de cette province, noms dont nous avons les listes éparses en divers manuscrits.

Ce XIII® siècle, qui éleva' de si magnifiques monuments d’architecture, et dont l’empreinte est visible sur un si grand nombre d’objets d’orfèvrerie émaillée, ne nous a pas laissé d’autres noms d’émailleurs ou argentiers

(C Cs. Legros, Histoire de Saint- Mar liai ^ anonyme cité par Nadaud. — B. deSaint-Amable, iii, 556.

(2) Ælas des Arts au moyen-âge iii , c. 14. Ce calice fait partie de la collection Revoil , au musée du Louvre.

iimousins. Il faut descendre jusqu’à 1312 pour trouver, à cette date, le nom des frères J. et P. Lemovici. Leur signature se trouvait sur le tombeau du cardinal de Taillefer, inhumé à la Chapelle, près de Guéret, et décédé en 1312. Ce tombeau, de grande dimension, était de cuivre doré et émaillé (1).

Un peu plus tard nous trouvons le nom du frère Marc de Bridier inscrit sur une châsse de Saint-Martial :

« Item, dans la chappelle de saincte Valérie, la chapse » Monsieur sainct Nice, de léton doré et esmaglié, avec- » que figures anchiennes, et d’un costé sont les vers :

)) CAPSA PRESENTI NICII SUNT OSSA BEATI » CONFESSORIS , DISCIPULI QUOQUE MARQUETIALIS ( 6•^C ).

» Et à l’aultre part d’icelle :

» ME FABREFECIT FRATER MARCUS DE BRIDERIO » ANNO MILLENO , BIS CENTU3I , BIS OCTUAGENO (2). »

( I ) Nadaud , Dictionnaire des grands hommes du Limousin.

(2) Extrait d’un inventaire de 4494, fait sous Albert IF de Jouviond, Mss. Legros. Le 1’. de Saint-Amable avait-il eu connaissance de cet inventaire? nous l’ignorons. Dans tous les cas , cette pièce, antérieure à sa version, nous paraît préférable. Selon cet auteur, l’inscrip lion placée dans la châsse était écrite sur parchemin ; elle différerait encore de celle que nous avons transmise par une variante légère : qüam fabrefecit. Un peu plus loin , ce religieux semble insinuer que Marc de Dridier n’avait fait que commander l’exécution de la châsse. Ce religieux a cédé constamment à une préoccupation étrange qui paraît aussi avoir égaré les estimables compilateurs de l’école du Limousin, Nadaud et Legros. Ils semblent trouver la pratique des beaux-arts indigne de la vie religieuse ; et toutes les fois, sans exception, qu’ils rencontrent dans un auteur original la mention d’œuvres exécutées par les religieux, on peut être sûr qu’ils traduiront facere par faire faire.

3Iarc de Bridier était gardien du trésor ou sacristain de l’aLbaye de Saint-Martial. Nous n’avons pas d’autres détails sur sa vie.

Vingt ans plus tard, en 1378, le Limousin recevait des mains d’un de ses enfants , du pape Grégoire XI , un don d une valeur considérable. Il nous révèle la présence d’une école d’émailleurs à Avignon :

« Voulant témoigner, est-il dit dans la bulle de dona- » tion, voulant témoigner une spéciale affection de dévo- « tion au glorieux saint Martial, dont vous conservez le

» chef précieux en votre abbaye, nous avons fait

» exécuter en la ville d’Avignon une image d’argent ^ » dorée , émaillée et ornée de plusieurs pierres pré- » cieiises, du poids de sept cents marcs et au delà, et » maintenant nous vous donnons cette image, pour y » conserver ces reliques précieuses (1). »

La pieuse munificence du souverain pontife ne se borna pas à ce don; en 1 380, il adressa à la même abbaye, par 1 entremise du cardinal de Croso, une coupe d’or émaillée à ses armes, formées 'd’une bande accompagnée de six roses en orle. Au-dessous se lisait l’inscription que nous rétablissons d’après Legros :

PP. GR^^GORI DONET AQUESTAS COPPAS

L AN M. CGC. iiii. B. Vidal ma F.

( I) Ger entes ad gloriosum confessorem et pontificem beaium Martialem , ac vos et monasterium vestrum specialis devolionis affectum.... quamdam imaginem argenteam, deauratam, et emaillatam ac multis marguaritis et pretiosis lapidibus adornatam, septingentas marcas et ampliùs ponderantem... quam in civitate Jvenionensi fecimus fabricari. Voir la bulle de donation, Ilist. de Saint-Martial , iii, 670.

Nous doutions du chiffre septingentas , mais nous l’avons retrouvé dans baluze.

Dans une époqtfc très-rapprochée, le joyau donné par Grégoire XI ayant été mis en gage, l’abbé Albert Jouviond fit exécuter une cassette pour abriter les coupes d’or; au dedans du couvercle se lisaient les vers suivants, trèsbien gravés en caractères gothiques ;

i’an mil CCCC IIII tjingtz £t XVI (Êtt juitg -, furent îic renns îtu trésor Çrins f OUI' le cijief mettre à son oise XII mores Vorgent, n onces VIII i’or.

(£t tout ^3or le conoent occort.

iTe bon nbbe Qlouuiont .Fulbert.

St Xllrottol nous te ;prtons fort dlue porobis nous soit ouoert.

£e nom bu moître argentier Ce eoffre fist pierre tJerrier (1 )•

Une personne qui avait pu examiner ce coffret nous en a laissé la description : « Du côté de la charnière paraît le buste de saint Martial , relevé en bosse entre deux lettres gothiques 6 iU. ; au bas pend une pierre en forme ovale, de la grosseur d’une petite noix, d’une couleur rougeviolet clair, et que je crois être une topaze; elle est enchâssée dans un chaton qui est en or. Au-dessus pend une croix écotée, d’or massif, d’environ deux pouces de long, portant un christ émaillé; au côté droit pend aussi une autre croix d’or portant des pierres rouges taillées en forme de parallélogramme. Le derrière de cette croix est fait en filagrammes fort déliés et fort bien découpés. Rien d’aussi beau et d’aussi fini. On a peine à se persuader

(-1 ) Recueil d'inscriptions ^ par l’abbé Legros.

qu’il ait existé des ouvriers assez habiles pour exécuter un pareil ouvrage (1). »

Cette description prouve que l’école limousine n’avait pas besoin de faire appel à l’art étranger; sept ans avant l’exécution de ce coffret, nous la trouvons fortement constituée dans le château de Limoges.

Le vingt février mil ccc Ixxx et ix, les argentiers de cette partie de la ville qui relevait de l’abbaye de Saint- Martial, dûment autorisés parles consuls, rédigèrent des ordonnances ou règlements relatifs à leur profession. Barth. Vidal, Peir deu Bost Marciali Benoît, Peir de Ghastelnou , Marciali Julier, Marciali Soman, Peir de Julien, Jehan Cap, Aymeric Vidal et Barth. Ayauba, dauradiers et argentiers dudit château, établissent deux bayles membres de la confrairie de Saint-Eloi. Le premier article de leurs règlements détermine et fixe le pouvoir disciplinaire dont jouiront ces magistrats pour l’exécution de ces statuts.

Les articles 2 , 3 , 4 et 5 fixent la matière et le titre des pièces d’orfèvrerie , et la forme du seing ou contrôle , garant de la valeur des objets mis en vente.

Les argentiers prennent , à l’article 6 , l’engagement suivant :

« Item , que per vaissella esmallada , Ion no meta limalha d'argent ou do popier, sino que autrament sie regarda estre fasador et ordenat per leur bayles avandichs. »

Item, que pour vaisselle émaillée on ne mette limaille d’argent ou du papier, à moins qu’autrement il ne soit décidé être faisable et ordonné par les bayles susdits.

Il s’agit sans doute , dans cet article , de la limaille ou

(C M. Duroux, Historique de la clôture du chef de saint Martial en Vannée 1785. Limousin historique, p. 457.

du papier d’argent, supposé à l’émail demi-transparent pour augmenter ses reflets. L’emploi de l’émail était donc habituel dans l’orfèvrerie de ce lieu et de cette époque (1).

Nous ferons une autre observation. Ce Vidal auteur des coupes d’or de Saint-Martial n’était-il pas parent de son homonyme et contemporain de Limoges? Et y a-t-il témérité à supposer que l’école d’émailleurs de la ville des papes était fdle de celle de Limoges , alors que nous y voyons régner un pape limousin très- attaché à sa patrie, et que nous y rencontrons des œuvres , une industrie et des noms semblables?

En 1380, il y avait à Avignon un argentier - émailleur nommé Vidal.

Vers la même époque , Limoges possédait un argentierémailleur de même nom.

L’orfévre de Limoges avait pour prénom Barth.

L’orfévre d’Avignon était sous la protection de S. B.

Terminons en transcrivant une épitaphe.

A Saint-Michel-des-Lions de Limoges , près de la porte, se lisaient ces vers :

3 ci gist soubs cette granbe lame ÎDemsot frêtre , JUieu a grappe son âme.

Subtil orfeure

13e i9leau£ en ITicge uroiment fut natif

(1) L’école d’émailleurs de Limoges ne fut pas inactive pendant le XV® siècle, comme l’a conjecturé M. L. Dussieux. Dans les guerres avec l’Angleterre , la cité de Limoges eut seule à souffrir , et le château qui forme la partie principale de la ville actuelle fut toujours épargné. Il ne s’agit dans le récit de Froissart que du sac de la cité ou ville épiscopale. C’est aujourd’hui un faubourg peu peuplé. Les statuts des argentiers de Limoges sont un commencement de preuve de leur activité au xv^ siècle , puisqu’ils en atteignent le commencement; nous compléterons plus tard

iîltl qttûtrf ffnlz tt soisantf ft tiers iix {Jrifs Bieu qu’il soit en porobis (1).

Mathilde Melande était veuve d’un Denys Prêtre , orfèvre à Limoges vers 1480.

Cette date nous avertit que nous avons atteint et dépassé le terme de cette première partie. La description et l’énumération des richesses dues à l’époque qui précéda le xv'^ siècle nous permettront bientôt de reprendre le cours de ces récits trop incomplets.

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