‹ Essai historique et descriptif sur les émailleurs et les argentiers de LimogesChapitre 18 sur 64 · RICHESSES DU DIOCÈSE DE LIMOGES EN ORFÈVRERIE ÉMAILLÉE · texte numérisé non relu

RICHESSES DU DIOCÈSE DE LIMOGES EN ORFÈVRERIE ÉMAILLÉE

Même après les guerres de religion qui , au xvi'^ siècle, avaient mis les trésors d’un si grand nombre d’églises à la merci des protestants (2) , le diocèse de Limoges était un des plus riches de France , et , grâce à ses fabriques ,

cette démonstration. — Les statuts des argentier sàe Limoges sont conservés à l’hôtel de ville de ce lieu ; ils ont été publiés dans un recueil malheureusement interrompu, et que nous avons eu l’occasion de citer deux fois: le Limousin historique^ t. ii, p. 42etsuiv.

(1) Legros, d’antiquités, 89. Cette épitaphe est présentement entièrement effacée.

(2) Le seul chef de bande comte de Saint-Germain-Beaupré avait pillé les abbayes de Pierre-Buffière , de Lartige, de Solignac, de Grandmont etc. Dans ces monastères, selon l’habitude des religionnaires , les reliquaires avaient été ravis , les sépultures violées , les chartriers jetés aux flammes. Les religieux n’avaient sauvé de la destruction que les objets dérobés aux ravisseurs par une prévoyance qui ne fut pas toujours assez active.

certainement le plus riche d’Europe en produits de l’orfèvrerie émaillée. Pendant toute la durée du moyen-âge, il ne cessa pas d’être la terre privilégiée des saints et des abbayes; et les beaux-arts, surtout l’art d’embellir la dernière demeure terrestre des corps sanctifiés, fleurirent toujours à l’ombre des monastères : au vi® siècle, saint Léonard; au vii“ siècle, saint Amand, saint Junien, saint Oradour, saint Psalmodius , saint Calminius , saint Yrieix, saint Goussaud; saint Israël et saint Théobald au xi'" siècle. Un peu plus tard, les bienheureux -Marc et Sébastien fleurirent à l’ombre de ses montagnes , et plusieurs d’entre eux étaient venus d’Auvergne, de Venise et d’Ecosse, y chercher la solitude tranquille des déserts. Il semblait que cette terre eût pour les cœurs désireux de vivre loin du monde et près de Dieu , des attraits lointains , la réputation d’une paix solitaire pour ceux qui fuyaient les rochers et les nuages de l’Ecosse, et le ciel plus doux d’Italie.

Les semences de piété déposées par les pieux cénobites fructifièrent au centuple, et, sous l’influence de leurs prières et de leurs exemples , la pierre elle-même germa et fut féconde. Au sommet de nos rochers arides, du fond de nos vallées, s’élevèrent les flèches fleuries de cent moutiers. Au nord et au midi, du couchant au levant, le voyageur ne pouvait marcher tout un jour sans rencontrer plusieurs fois sur sa route le toit hospitalier d’un monastère , et son clocher qui lui montrait le ciel.

Pour ne citer que les principaux, au nord régnait Grandmont, la royale abbaye, fondée et enrichie par les rois d’Angleterre, chef-lieu d’ordre duquel ressortirent jusqu’à douze cents succursales. Au midi s’élevait Beaulieu, dans un site aussi riant que son nom; Notre-Dame

de Dalon, mère de dix abbayes aux noms gracieux : Blanche-Pierre, Bon-Lieu, Bons-Pâturages, Bonne- Eau, le Pré-Benoît de la Vierge- Marie, le Palais-de- Notre- Dame, Notre -Dame-de-la-Colombe; et, dans l’intenalle, Aubasine, St-Âiigustin , St-Martial, Solignac, et à l’entour cent églises plus modestes et non moins célèbres (1). La révolution est venue , les monastères ont été renversés, ou convertis à des usages profanes; et ceux que les hommes respectèrent sont maintenant tristement vides , vides d’habitants, mais non des aïeux et du passé! Celui qui écrit ces lignes a pieusement visité leurs débris, et, si Dieu le permet, un jour il pourra redire à son pays les récits touchants que protègent encore leurs murs ahandonnés !

Ces détails, sur lesquels nous courons, étaient nécessaires pour faire apprécier la vraisemblance de nos évaluations.

Dans un rang inférieur, neuf cent soixante-quatorze paroisses, cent quatre communautés religieuses, se partageaient cette terre chrétienne. Il faut ajouter à ce nombre les collégiales, les maisons de refuge, maladreries ou hospices , les commanderies de Malte ou de Sain t-An loin e, de chevaliers ou de frères servants, les ermitages, les chapelles, les annexes, les châtellenies, dont le nombre était aussi fort considérable. Ces chapelles, ces églises paroissiales , collégiales ou abbatiales , avaient leurs trésors particuliers; or un seul fait peut donner la me-

(I) Quelques-uns de ces noms sont directement traduits du latin. Leurs vieilles appellations avaient l’avantage de conserver à la fois la signification et la consonnancc primitives. Ainsi Alla Petra était devenue Aube- Pierre; Bonn Aqua se traduisait \)0.ï B orme- Ai que.

sure de leurs richesses. La seule abbaye de Grandmont, pillée au xn" siècle par Henri le Jeune, au xiv® et an xv“ siècle par les compatriotes de ce jeune prince, dévastée au xv!*" siècle par le comte de Saint-Germain , pos^ sédait, en 1787, plus de cinquante reliquaires anciens, émaillés pour la plupart. En évaluant donc le nombre des reliquaires à un par église, soit dix mille, et en supposant que le tiers seulement de ces pièces d’orfèvrerie fût émaillé, nous sommes sûrs de rester beaucoup en deçà du chiffre véritable (1 ).

Le culte des reliques fut très -fervent à toutes les époques du moyen-âge. Nous en avons donné déjà diverses preuves dans l’énumération des richesses de ce genre que cette province dut aux croisades. N’oublions pas aussi qu’en 1181, pour augmenter le trésor de l’abbaye, Imbert, moine de Grandmont, entreprit le pèlerinage de Cologne , à travers les incertitudes d’une route si lointaine, rendue plus redoutable encore par les périls des temps. La plupart des paroisses du diocèse de Limoges et plusieurs abbayes durent leur érection et leur établissement à une translation de reliques. Cinquante- deux paroisses furent fondées pour une pareille cause, sous le vocable de saint Martial, en France, en Espagne et en Angleterre.

D’ailleurs le droit est formel. En cédant sous ce rapport aux inspirations de leur piété, les fidèles obéissaient en même temps aux prescriptions de la liturgie , qui requiert la présence des reliques pour la consécration d’une

(1) Cette évaluation est confirmée par l’inventaire des richesses du Limousin en orfèvrerie émaillée , inventaire placé à la suite de la première partie de ce mémoire.

église ou même d’un simple autel. Appuyés sur le cinquième concile de Carthage, qui prescrit (cap. xiv) de renverser les autels eleves sans reliques , plusieurs auteurs ont conclu que leur présence était necessaire pour la validité de la consécration (1).

Nous pouvons ajouter aux renseignements précédents une évaluation plus positive. Dès le siècle, la richesse des trésors des églises du Limousin, et surtout la présence du chef de saint Martial , avaient fait établir 1 usage d’exposer les reliques, au retour de certaines époques, à la vénération des fidèles. Cette ceremonie, qui revient tous les sept ans sous le nom d’ostension , a survécu avec un caractère très - original à tous les changements qui nous ont séparés du passé (2) .

A l’occasion de l’ouverture des trésors , des procès-verbaux étaient dressés pour constater l’état des reliques et les authentiquer au besoin. Un grand nombre de ces documents a péri, et leur brièveté les rend peu regrettables. Mais ceux de Limoges ont échappé, et, grâce à ces inventaires , nous établissons , pièces en mains , que la seule ville épiscopale , sans y comprendre les propriétés particulières, possédait quatre cent trente-huit reliquaires! Et qu’on n’attribue pas ce nombre â la présence de l’autorité ecclésiastique : l’église cathédrale, complètement pillee au XIV® siècle, était la plus pauvre du diocèse. A 1 exception de Saint-Martial, les abbayes importantes étaient

(1 ) Voy. Duranti , de RÜibus Ecclesiœ , p. 68.

(2) L’auteur de ce mémoire en prépare une histoire qu’il illustrera des portraits des saints du Limousin, d’après les châsses, tombeaux et vitraux. Il a déjà réuni , dans ce but, un certain nombre de plâtres et d auties fac-similé graphiques.

bituées Iiors de Limoges. Que ces ricliesses d’une peiile partie du territoire limousin , que l’inventaire dressé par nous de ce qui a survécu aux spoliations de toute sorte, fassent pressentir 1 antique splendeur des trésors de la province tout entière (1 ) !

Mais le Limousin ne possédait pas que des reliquaires émaillés; l’émail rehaussait de ses glacis brillants tous les instruments du culte et de la liturgie. Le mépris de 1 antiquité et 1 amour d un vil lucre, en les livrant comme vieux cuivres aux dedoreurs et tondeurs, ou aux orfèvres comme matières a creuset, nous ont privés de renseignements inappréciables. Par leur destruction, le symbolisme, 1 art et l’histoire ont fait des pertes à jamais regrettables. Pour ne citer que les monuments hors de ligne de l’abbaye de Grandmont, que sont d(^venus la grande croix qui avait trois mètres de hauteur, et le magnifique tombeau relevé de terre avec l’image du défunt Aymcric Guerrut, et l’immense autel de la vieille église? Hélas! iaut-il le dire? toutes ces gigantesques ciselures rehaussées d émail, qui, même au point de vue matériel, alliaient présentement une valeur immense, furent livrées à un fondeur de cuivre et dépouillées de leur éclat et de leur forme; elles courent aujourd’hui la France, transformées en gros sous !

[\ ) L’auteur croit inutile d’insérer ici la de ces assertions. Elles ne seront contestées ont une connaissance même sommaire de

preuve beaucoup trop étendue par aucune des personnes qui riiistoire du Limousin. Qu’on

ouvie au hasard les trois volumes du père de Saint-Amable , on sera bientôt convaincu de l’importance qu’il donne au culte des reliques , et de 1 action puissante de ce culte en Limousin. — Voir notre inventaire, bien incomplet sans nul doute , à la suite de cette partie. — Voy. dans M. du Sommerard, t. iv,p. 04, comment il fut mis sur la voie de l’étude doi^ émaux limousins par le sac sonore d’un chaudronnier auvei-gnat.

Hâtons-nous, ilenesttemps, de faire l’inventaire des rares débris de nos trésors qui ont échappé aux Vandales; et, si le règne des démolisseurs devait encore se lever sur la France , que ces pages sauvent au moins un modeste souvenir de l’habileté patiente des émailleurs de ces vieux âges!

Une sèche nomenclature ne satisferait pas la curiosité de notre époque. Oubliant donc l’art naturaliste, nous revêtirons l’esprit de ces siècles éloignés pour en apprécier dignement les œuvres. Entrons dans la cellule de Hugues de St-Victor (1), suivons son enseignement, et nous comprendrons mieux les travaux de son voisin l’argentier. Après cet avertissement, je suppose mon lecteur en plein xii*^ siècle.

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