SYMBOLIQUE GÉNÉRALE DES RELIQUAIRES
Les œuvres monumentales du moyen-âge réunissent à des degrés divers les caractères de l’art grec et de l’art égyptien, et, si l’on peut s’exprimer ainsi, elles parlent un double langage. Comme tous les produits de l’intelligence humaine, elles s’adressent à l’imagination , et 1 émeuvent dans la proportion de leur exécution et de leur beauté , en retraçant des faits et en représentant des per-
(4 ) Nous choisissons cet auteur à cause de la réputation dont il a joui au moyen-âge, et parce que, dans plusieurs traités, il a résumé la symbolique de son époque. Toutes les opinions que nous lui empruntons appartenaient du reste à ses contemporains. Nous avons écarté de nos citations tout ce qui nous a paru arbitraire et personnel.
sonnages. Ce fut le beau côté de l’art de la Grèce, art figuratif par excellence, et dont l’idéal ne s’éleva guère audessus de la beauté physique. Les œuvres de l’art chrétien sont en outre enrichies des signes hiéroglyphiques d’une langue conventionnelle tres-populaire alors, puisqu’elle est commune, avec des variantes légères, à tous les monuments de la même epoque, et adoptée par tous les pays; nous voulons parler du symbolisme de l’art chrétien.
Ce mot, de création nouvelle, désigne le procédé intellectuel qui , en vertu de conventions virtuellement ou formellement acceptées, ajoute à des éléments matériels, à des faits, à des idées, une valeur ou signification figurative et relative, indépendante de leur valeur positive ou réelle.
Les faits, avons-nous dit, ne sont pas exclus du symbolisme chrétien, car, dans l’interprétation des saintes Ecritures adoptée par les docteurs catholiques , les textes sacres , outre leur valeur historique , conservent une valeur prophétique , allégorique ou morale, que les mystiques rendaient par ces vers :
Liftera facta docet; quidcredas, allegoria;
QuidspereSf anagoge; quid agas.y tropologia.
Ainsi, le serpent d’airain élevé par Moïse ne guérissait pas seulement les Israélites dans le désert , il figurait encore 1 érection de cet autre arbre de la croix qui devait guérir les blessures plus mortelles du serpent infernal. C’est le sens allégorique; les figures de l’ancienne loi sont réalisées dans la nouvelle. Si, outre le sens littéral, on donne à un texte une signification figurative des biens de la vie future, c’est une interprétation anagogique. L’interpré-
tation recevrait le nom de tropologique , si le texte avait reçu une application aux pratiques de la vie terrestre. Les trois grandes vertus théologales , les vertus par excellence, se réunissent donc comme trois sœurs inséparables et partout présentes dans le texte sacré. La Foi nous montre l’accomplissement des prophéties et des figures de l’Ancien Testament; l’Espérance tourne nos regards vers la patrie éternelle; la Charité nous apprend à aimer Dieu et le prochain, et c’est en ce monde toute la vie conforme à la volonté divine (1 ).
Cette interprétation de la Bible occupa toujours une place étendue dans l’enseignement catholique; et comme tout enseignement sortait, au moyen-âge, des cloîtres et des églises , ces idées devinrent vulgaires , et les explications que rencontre péniblement la science de nos jours étaient alors à la portée du peuple ignorant. Le goût du mysticisme, des interprétations allégoriques, fut poussé jusqu’à la subtilité. Qu’on lise pour s’en convaincre les gloses sur les noms du bon Jacques de Voragine, le Rational de Durand, ou tout autre écrivain religieux du xii“ et du XIII® siècle, et on y trouvera cet art de chercher un sens dans des ressemblances de mots , et des intentions dans des analogies de couleur, de placer une pensée sous tout aspect matériel ou indifférent, porté jusqu’aux dernières limites. Les artistes , presque tous élevés par l’Eglise et pour l’Eglise, subirent l’influence de leur temps, et l’art, encore une fois, fut l’expression des idées contemporaines. Souvenons -no U s d’ailleurs que jusqu’au quatorzième siècle presque tous les noms d’émailleurs ar-
(D Voy. Hugues de Saint-Victor, 1. 1, et Saint François de Sales, t. ix, p. 235, édit. Béthune.
rivés jusqu’à nous sont des noms de moines et de frères.
Dans l’examen du trésor de nos églises , notre œil verra donc autre chose que la forme matérielle ; il recherchera l’esprit qui l’anima sous la main des vieux maîtres. Cette méthode , malgré ses périls , nous a paru la seule applicable , et c’est celle qui va nous guider dans ces recherches sur le symbolisme des formes générales des reliquaires et des deux couleurs principales adoptées par les émailleurs. Les détails trouveront place plus loin, selon le besoin des descriptions particulières.
« Au moyen-âge , dit un savant antiquaire, l’architecture, art tout-puissant, façonne toutes choses à son image : un triptyque reproduit le portail d’une cathédrale, un tabernacle s’arrondit en clocher, un ostensoire se creuse en abside (1). » Cette observation ne peut être vraie que dans un sens général; nous verrons tout à l’heure combien sont nombreuses les exceptions qui échappent à cet usage; mais elle se vérifie principalement dans les châsses des xi" et siècles.
A cette époque , les reliquaires grands et petits ont le plus souvent la forme d’une église. On a voulu trouver la cause de la préférence donnée à cette disposition architectonique dans les surfaces planes de ces petits édifices , surfaces qui se prêtaient merveilleusement à recevoir des incrustations émaillées. Pour toutes les personnes qui connaissent le moyen-âge, ce motif n’aura qu’une valeur très-secondaire; la difficulté de l’exécution matérielle n’était alors qu’un mince obstacle pour les inspirations de l’art religieux.
(I) M. Didron, secrétaire du comité des arts (journal V Univers du ■1 5 lévrier 1 842 ) .
Il eût été plus simple et plus vrai de la rechercher dans l’intention spirituelle, dans la signification symholique , intention et signification assez apparentes. Les corps des fidèles sont les temples du Saint-Esprit (1). Délivrés par la mort, ils sont allés édifier cette ville mystique qui se construit dans le ciel de pierres vivantes. La forme des châsses nous rappelle donc et la sainteté de leur vie et la récompense qui la couronne , la glorification et l’exhortation , l’union des deux Eglises, militante sur la terre, et triomphante dans les deux. Ainsi, tandis que, comme sur le colîret représentant le martyre de saint Thomas (v. pl. III), dans la partie inférieure de la châsse , le martyr souffre pour la foi; dans la partie supérieure, son âme, rajeunie par l’éternelle vie, est portée en triomphe dans le sein du Père céleste. Remarquons, à l’appui de cette observation , que le fond d’émail qui couvre les reliquaires est le plus souvent teint en bleu, et quelquefois en vert (2).
Le bleu, ou, comme dit le blason , l’azur, est la couleui* de la pureté, la couleur du firmament, qui représente ce ciel dont l’éclat n’est jamais voilé par les noires vapeurs. Lorsque le Seigneur apparut à Moïse et à Aaron , il avait sous les pieds comme une oeuvre de saphirs semblable au ciel lorsqu’il est au serein (3). C’est encore la couleur des portes de la Jérusalem céleste (4).
« Que cette teinte sur les reliquaires charme donc notre
(ï) Saint Paul, Cor., c. vi, t9.
(2) Il faut cependant remarquer que , même dans l’antiquité païenne , les glacis d’émail bleu sont les plus communs.
(3) Et vidermt Deum Israël : et sub pedibus ejus quasi opus lapidis sapphirini et quasi cœlum cum serenum est . P]xod. xxiv, 10.
(i) Porlœ Jérusalem ex sapphiro et smaragdo eediftcabunlur. Toi), xiii ,
)) vue. Ouoi de plus agréable à regarder que le ciel serein ') et brillant comme un saphir ! Par l’agréable douceur de » sa clarté , il accueille la vue et attendrit le regard (1 ) . » Cette nuance, en rappelant le ciel, peut très-bien dé- )) signer les héros de l’Ancien Testament. Les apôtres ont )) un éclat plus beau (2) . »
Deux zones de bleu divisent la châsse dont nous venons de parler ; la zone inférieure , où le saint subit le martyre, aune teinte beaucoup plus foncée. Même dans les cœurs les plus religieux , le siècle peut élever une poussière qui ternit un peu la pureté (3). Mais l’âme du martyr a atteint une hauteur à laquelle n’arrivent jamais les nuages de la terre; ce ciel est d’un bleu transparent et limpide.
Le vert n’est pas moins significatif ; c’est la couleur de la victoire et du triomphe. Lorsque, vainqueur des ennemis du peuple de Dieu , J udas Machabée rentrait dans sa patrie, la palme aux rameaux toujours verts ornait ses mains victorieuses (4).
Les palmes jonchaient le sol sous les pas du Sauveur dans son pacifique triomphe (5). Dans le ciel, elles ornent la victoire de ceux qui teignirent ici-bas leur robe dans le sang de l’Agneau (6). Le nimbe qui enveloppe l’âme du martyr est de couleur verte.
(1) Hugo à S. Victore, Quomodo ex visibilibus ad agnitionem invisibilis Trinitatis assurgamus. iii, 35.
(2) Per sapphirum eo quôd cœli prœtendat colorem , spiritualis ejusdem Testamenti ( veteris ) viros rectè possumus designare; sancti autem aposloli sunt sapphiro pulchriores. Id. de Apost. ii, 520.
(5) Saint Grégoire.
(4) 1. Maeli. xiii, 31 . II. Maeh. x, 7— xiv, 4.
(3) Joan , XII, 15.
(0) Apoc., \ii, 0.
Le vert est la couleur de la confiance : heureux l’homme qui a confiance au Seigneur; semblable à la tige transplantée au bord de Fonde, son feuillage sera toujours vert , il ne cessera pas de donner des fruits (1 ) .
Le vert est la couleur de l’espérance : c’est la couleur que revêt la nature, lorsque, l’hiver passé, elle sourit en promettant les fruits de l’automne. « Sur toutes choses )) cette couleur est belle. Comme elle ravit l’esprit qui la » contemple, lorsque, au printemps nouveau, animés » d’une nouvelle vie, sortent les germes élevés sur » leur tige, et, comme échappés à la mort, ils s’élancent » semblablement à la lumière (2) ! » Cette nuance est réservée aux châsses des martyrs.
Cette église des premiers-nés, dont les noms sont écrits dans la patrie éternelle , a donc revêtu les couleurs de la pureté qui trouve dans le ciel sa récompense et son image,
d) Jerem., xvii, 7, 8.
(2) Postremô super onine pulchrum viride ; quomodo animos iniuentium rapit, quando vere novo nova quâdam vitâ germina prodeunt, et erecta sursum , in spiculis suis quasi deorsum morte calcata ad imaginem futurœ resurrectionis , in lucem pariter erumpunt. Ch. à S. Victore, III , 55.
Nous n’avons trouvé dans Durand {Rationale divinorum offic.) rien de satisfaisant sur la couleur verte. Il en fait une couleur de transition , de moyen terme. Voici ses expressions : Restât ergô quod in diebus ferialibus et communibus, viridibus sit indumentis uiendum , quiaviridis color médius est inter albedinem et nigredinem et ruborem et specialiter inter octavam Epiphaniæ, inter Septuagesimum, et inter Pentecosten et Adventum. Lib. iii, c. XIII , n° 7. — On pourrait encore faire sortir de ce texte, en l’appliquant aux reliquaires, une signification mystique. La châss.e est pour le corps des saints la demeure intermédiaire entre la vie de la terre et la vie du ciel; le vert sépare leur mission terrestre (Pentecôte) de Vaventde l’éternité.
du triomphe qui suit les combats, de la confiance couronnée dans ce monde , de l’espérance justifiée par la possession; les textes des écritures interprétés par les liturgistes du moyen-âge l’établissent assez. Mais le besoin qu’éprouvaient les artistes de cet âge de parler à l’âme en s’adressant aux yeux ne s’est pas exprimé seulement par ces signes généraux; toutes les formes de reliquaires adoptées par eux sont allégoriquement significatives. Les croix latines ou grecques , simples ou à double traverse , les châteaux en miniature, les demi-corps ou bustes destinés à recevoir le chef du saint, les bras, et les mains rappelant la partie des ossements bénits qu’elles conservent; les livres, les diptyques et ces mille formes qu’une description générale ne saurait atteindre , sont aussi symboliques dans l’ensemble que dans les détails.
Les tours crénelées sont, comme l’Eglise , fondées sur l’ennemi du genre humain, condamné à porter le poids éternel de cette pierre contre laquelle il ne prévaudra pas (1). Les châteaux à guérites et à mâchicoulis dressent fièrement leurs créneaux inaccessibles à ses attaques (2). Les mains des bienheureux répandent la bénédiction et la terreur (3). Les bustes conservent son image radieuse (4). Les couvertures d’évangéliaires donnent pour vêtement au Verbe sacré les membres de son corps mystique (5). Les anges prennent leur vol vers le ciel en emportant les saintes dépouilles (6). Les chevaliers com-
(t) Limoges, reliquaire en forme de tour ayant pour base des dragons.
(2) Eymoutiers. — Saint-Goussaud. — Saint-Julien-le-Petit. — Saint- Just-le-Palais.
(5) Cliamberet. — Les Billanges. — Solignac, etc.
(4-5) St-Aurélien. — St-Victurnien. — St-Yrieix. — Solignac , etc.
(6) Grandmont. — Le Grand-Bourg.
battent vaillamment , sous une forme visible, celui dont tout chrétien doit repousser les suggestions dans son cœur (1 ). Les bouquets de fleurs mystiques s’épanouissent au soleil de la foi et de la charité (2). La pointe des pyramides s’élance vers le terme de l’espérance chrétienne. Partout, dans ces formes, comme dans celles qui ont trouvé place ailleurs, nous retrouvons cet enseignement iconographique, ces figures à l’usage du peuple, pour lequel l’imagination des artistes était alors si féconde.
Nous allons reprendre en détail la description de nos richesses, en nous arrêtant, selon l’ordre de cette première partie, au xiv'^ siècle. Dès à présent nos observations nombreuses nous permettent d’affirmer que les châsses en forme d’église appartiennent le plus souvent :
Aux xi% xii'^ etxiii'^ siècles;
Les bustes et les bras , aux xiv*^ et xv*^ siècles ;
Les châteaux et les tours , au xv® siècle ;
Les statues en pied, au xvi® siècle.
lœ symbolisme de forme générale et de détails expire au xv*^ siècle. Les artistes de l’époque suivante préfèrent la réalité terrestre, l’image en pied du saint, la représentation d’une scène de sa vie.
CHAPÏTRjE XIV.
DESCRIPTION DE l’oRFÉvRERIE , DU VI° AU XI® SIECLE.
Nous devons avouer, en commençant, notre insuffisance et notre embarras. Pour la description de notre
(1) Grandmont. — Le Grand-Bourg.
(2) Idem.
orfèvrerie émaillée, l’ordre chronologique nous a paru préférable à tous les autres. Il a l’avantage de montrer la marche et les progrès de l’art. C’est la méthode la plus facile et la plus instructive ; nous ne pouvions donc nous dispenser de l’adopter. Mais lorsque nous avons voulu mettre en ordre les notes que nous avions rédigées en vue d’un très-grand nombre de reliquaires, àgrand’peine en avons-nous trouvé trois ou quatre antérieurs au xi® siècle.
Du premier même et du plus précieux il ne reste qu’une imparfaite image !
L’an 602, il fut envoyé à sainte Radégonde, abbesse d’un monastère de Poitiers, par Justin II, empereur de Constantinople. C’était un livre d’or enrichi de pierreries d’une haute valeur. Ses pages abritaient une parcelle de la vraie croix. Nous reproduisons le dessin conservé par dom Fonteneau (voy. pl. II, fig. 1'®). Malheureusement ce religieux s’est contenté d’y ajouter la note suivante, que nous copions textuellement :
Cf Forme du reliquaire de la vraie croix envoié par l’empereur Justin à sainte Radégonde, et très-exacte- » ment dessiné sur l’original qui est dans le thrésor de » cette abbaye.
» C’est madame d’Escarts , abbesse de Sainte-Croix , » qui me l’a fait dessiner très-obligeamment en 1 750 (1 ).»
Le dessin montre une croix grecque tracée sur une des pages , des pierres précieuses de grande dimension , six bustes en boucliers, dont cinq barbus et tous nimbés; des enroulements gracieux d’arabesques complètent la déçoit ) Nous (levons la communication de cette note et du dessin à M. Lecointre-Dupont , dont nous avons si souvent mis l’obligeance à contribution pour ce travail.
ration élégante. Ce dessin fait tomber la supposition qui voyait le don de Justin II dans une croix émaillée de la collection de M. du Sommerard (1). La croix publiée parM. du Sommerard, avec cette attribution, a quatre branches égales. Un appendice à la base prouve qu’elle devait s’implanter dans un autre objet. Un glacis d’émail bleu est coupé d’ornements rectangulaires en or. Des cabochons transparents paraissent indiquer la place autrefois occupée par les reliques.
La croix dite de saint Eloi, que nous publions (pl. I) , peut aussi se passer de description. Les lignes circulaires du dessin figurent les reliefs de filigranes. Le fond était d’argent doré; les pierreries s’arrondissaient en cabochons. C est une preuve à ajouter à celles que nous avons données de l’ancienneté de cette croix, puisque la taille en biseau et a facettes est postérieure au xn® siècle (2) .
L église de Darnets (Corrèze) conserve une autre croix enrichie de filigranes de vermeil et de pierreries. Une tête taillée en relief (camée) nous a surtout paru intéressante par sa ressemblance parfaite avec les types des monnaies mérovingiennes.
Sans remonter aussi haut, nous attribuerions cependant une antiquité relative assez reculée à un des trois coffrets conservés par l’église paroissiale de Saint-Yrieix. Du glacis d émail vert et bleu de la toiture se détachent huit médaillons circulaires renfermant d’un côté quatre anges, et de l’autre pareil nombre de griffons. Les figures sont gravées en creux et comme niellé 3s sur un fond de
(1) Album des Arts au moyen-âge , 10« série, pl. xv.
(2) V. M. Deville, Description de la châsse de saint Sever^ Mémoires des Antiquaires de Normandie, tome x, p. 55o.
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cuivre doré. Les anges sont vêtus et ailés. La partie inférieure de leur corps est invisible. Peut-être peut-on voir dans cette disposition l’emploi d’une forme empruntée à l’antiquité païenne , qui usa très-souvent des images en buste, ci rculairement entourées, imagines clypeatæ .
Nous y découvrons cependant autre chose qu’une tradition de forme. « Les Grecs, dit Durand, usent d’images peintes en représentant la partie du corps qui dépasse l’ombilic, et rien au-dessous, pour éviter toute occasion de pensée impure (2). » Tel est le motif pour lequel, en divers temps , les anges furent représentés par une tête ailée. Cette tête figure l’intelligence; et ces purs esprits étant étrangers aux fonctions comme aux besoins de la vie matérielle, cette image de leur être paraissait assez complète. Dans le langage théologique adopté au moyen-âge, la partie inférieure désigne ces attraits, ces penchants mauvais auxquels l’âme, dans sa volonté, ou la partie supérieure, peut refuser son adhésion et son consentement. Cette forme, dont les manuscrits nous fournissent de nombreux exemples, doit donc être attribuée à une intention spiritualiste. Dieu, les âmes elles saints, furent très-souvent représentés vus à mi-corps, la partie inférieure retranchée sans motif, ou perdue dans une frange de nuages.
Les traditions mythologiques nous expliqueraient aussi la présence des griffons. Ces figures fantastiques se trouvent souven tsur les sarcophages de l’antiquité greco-romaine, sur un, par exemple, publié par Millin (3). L’in-
(b M. Raoul Rochette , Tableau et description des catacombes.
(2) Rationale divin, offic., 1. 4 , c. 2, n° 2.
(3) Voyage dans le midi de la France , pl. lvi, t. m, p. 155.
tention du sculpteur romain est assez apparente. « Ces » monstres qui veillent avec tant de soin sur l’or dont la » garde leur est confiée mettront la même vigilance à » garder un trésor encore plus précieux, l’urne sur la- » quelle ils posent la patte pour indiquer qu’ils sauront » la défendre contre les téméraires qui voudraient y » porter une main profane. Enfin la réunion de ces mons- )) très peut avoir pour objet d’effrayer les violateurs des » tombeaux, et d’empêcher un genre de sacrilège qui » était le plus affreux et le plus redoutable aux yeux de » toute l’antiquité. »
Sans recourir à une réminiscence aussi lointaine , les quatre figures d’anges opposées à ces figures fantastiques m’engageraient à y voir les démons ou les vices dont le saint a triomphé, et que les fidèles doivent vaincre à son exemple. En d’autres termes, c’est l’antagonisme du bien et du mal. Faut- il ajouter cette preuve à toutes celles qui établissent que le christianisme usa , en leur donnant une autre signification , des figures symboliques de l’antiquité païenne ?
C’est ici le lieu de décrire avec détail la crosse exécutée par le frère Guillaume ( WülehnmJ, dont nous avons déjà entretenu nos lecteurs. Nous ne saurions mieux faire, dans ce but, que de transcrire l’intéressante description de M. Pottier (1), en y intercalant quelques observations rendues necessaires par l’absence de gravure.
« La crosse attribuée à l’évêque Ragenfroi ( Ragenfredus ) offre un précieux modèle de simplicité et d’élégance de formes, jointes à une grande délicatesse d’ornements; elle rappelle parfaitement le bâton de pasteur
(I) Wiliemin , (. l'-'vp. ."o.
dont elle est le symbole. Son pommeau et le montant de sa volute sont décorés de compartiments émaillés , dont les sujets, expliqués par des inscriptions en vers léonins, tirent un haut intérêt de cette rare circonstance ; enfin , particularité plus rare encore , sa douille porte le nom du pieux artiste qui a exécuté ce curieux travail :