DE CHAMBERET
Malgré ses petites dimensions , nous donnons une place importante à la plaque émaillée, signée par le frère Guinamundus.
Dans un encadrement d’architecture émaillé est mé-
nagée une paroi de cuivre. Elle représente un saint imberbe gravé sur le métal doré.- Une arcade circulaire supportée par des colonnes à bases et à chapiteaux feuillagés , et couronnée par un dôme ou coupole , enveloppe le personnage. Il est vêtu de la tunique et du manteau frange de perles et de pierreries. Sa main gauche tient un livre oblong, décoré d’ornements aux angles et au milieu; l’index de sa main droite semble montrer le ciel ; ses pieds nus et vus de face continuent la ligne perpendiculaire des jambes. Le fond, d’émail bleu, est ourlé d’une bordure de croix grecques en or , noyées dans un glacis pourpre , et coupé horizontalement de deux bandes vertes et de six rosaces ondulées à l’intérieur de leur circonférence de cuivre. Les rosaces, diversement nuancées, alternent, et les couleurs se succèdent dans cet ordre à partir du centre :
r Rouge vif, bleu sombre, vert jaune, blanc;
2° Rouge vif, vert sombre, vert clair, jaune pâle.
Trois gouttes d’émail rouge rendent presque crucifère le nimbe glacé de bleu et de blanc. L’inscription est formée de lettres liées.
La couleur, les décorations et le style limousin du xii“ siècle caractérisent tout ce travail. Si c’est là une œuvre du Guinamundus de la Chaise-Dieu , qui vivait en 1066, il faudra bien reconnaître dans la longue durée de ce style les traditions d’une école religieuse.
Il faut donc répéter avec un savant archéologue normand : « S’il est probable que les architectes de ces épo- » ques se transmirent sans interruption la tradition de » leurs devanciers, cette fdiation nous paraît plus indis- » pensable, plus authentique encore, pour des travaux » qui demandaient tant de manipulations difficiles et
» inconnues au vulgaire, et s’exerçaient sur des œuvres » d une valeur trop considérable pour que les moindres er- » reurs ne dussent pas être évitées avec le plus grand soin. » Ne doutons donc point qu’il y ait eu en France pendant » tout le moyen-âge une école non interrompue d’orfé- » yrerie (dans l’acception étendue qu’on donnait autrefois » à ce mot), ni que de fréquents rapports avec les artistes » italiens et byzantins n’aient soutenu le style et les pro- » cédés de cet art à un degré de perfection supérieur à « celui de la plupart des branches de l’industrie liumaine (1). »
La translation des reliques de saint Dulcissime, évêque d’Agen, donna lieu, dans le xif siècle, à l’établissement et à l’agrandissement de la paroisse de Chamberet ( Corrèze). L’église de ce lieu a eu le bonheur de conserver le précieux monument où furent déposées les reliques du saint.
Il a la forme d’une église oblongue. La toiture et les murs verticaux de ce petit édifice de cuivre doré et émaillé sont décorés d’arcatures plein - cintrées. Les colonnes et les archivoltes qui forment cette décoration ont un fort relief et sont à demi engagées. Leurs glacis bleus sont coupés, aux chapiteaux et à la base, de feuillages tricolores. Des rinceaux d’or, luxe si rare dans la grave architecture romane du Limousin , des rinceaux partent de la base, se déroulent le long des fûts, et attachent aux archivoltes leurs capricieuses guirlandes. Au centre, sur le plan vertical , Jésus attaché à la croix souffre et meurt pour les péchés du monde. A droite et à gauche , sous les
(I) M. A. Leprévost ,1 Description de la châsse de saint Taurin^ Mémoires de la Soc. des Ant. de Normandie, t. v, 290.
branches de l’arbre divin, Marie et celui qui lui fut donné pour fils , saint Jean , tristement résignés , recueillent son dernier soupir. Distribués des deux côtés de la croix, les apôtres , presque' tous imberbes et debout , tiennent le livre symbolique de la vérité qu’ils doivent annoncer au monde. Saint Pierre presque seul est barbu; il a les deux clefs du paradis et du purgatoire , et un livre rouge, comme la lumière qui illumine tout homme venant icibas. Il s’est placé à l’entrée, à l’occident]: à lui appartient le droit de lier et délier, de fermer et d’ouvrir. Voilà la scène de la terre.
Sur la face opposée, au ciel, Jésus-Christ, tenant un livre et bénissant, est majestueusement assis sur un trône. Il souffrait tout à l’heure en ce monde , il triomphe maintenant dans les deux comme au jour du jugement dernier , et les symboles des évangélistes avec la forme symbolique sont distribués autour de sa gloire. Les émaux multicolores qui les forment sont modelés en relief, sans que ces saillies soient motivées par un ressaut du métal. Cette particularité est presque unique dans les émaux incrustés.
La forme symbolique ne suffit pas; quatre trônes dis posés aux deux côtés du Sauveur sont occupés par les évangélistes fièrement assis. Les deux plus rapprochés du Dieu de justice sont barbus. En bas , sur la terre, les apôtres étaient debout, comme témoins et hommes d’action; là-haut, les évangélistes sont assis , c’est le lieu du repos et de la justice. Autour de la croix, des pierreries presque toutes rouges comme le sang du Sauveur encadraient cette expiation d’un amour immense. Le long de la base , autour du plan vertical , se déroule une frise de pierreries, émeraudes et aigues-marines alternant, vertes
comme l’espérance des biens éternels dont jouit saint Dulcissime , blanches comme la pureté de la foi avec laquelle il résista à l’hérésie.
Saint Dulcissime n’est pas oublié dans ce monument qui lui est consacré. Sur la face postérieure de la toiture, deux clercs le déposent au tombeau en présence d’un évêque qui le bénit. Le chef du saint est coiffé d’une mitre blanche. Deux autres clercs à large tonsure assistent l’officiant. L’un tient la croix, et l’autre un livre ouvert sur lequel on lit ces mots : Orapro me S. D. Derrière le prélat debout, un autre clerc porte un chandelier et un bénitier à goupillon. Cette scène, pour la composition, le détail des figures et des costumes , reproduit presque en entier un panneau de la châsse de Mausac (le premier à gauche); on la dirait minutieusement calquée par parties. C’est une preuve nouvelle de leur origine commune et de leur exécution contemporaine.
La crête est décorée de ciselures de feuillage et de reliefs émaillés figurant des tours à portes cintrées et à créneaux rouges. Mais que ce détail ne fasse pas croire que cette châsse est du xnf siècle et un don de Blanche de Castille; les tours étaient les armes de plusieurs fa milles du Limousin , et notamment des seigneurs de Lastours.
Les figures, en demi -ronde bosse, sont finement ciselées et ont 1 5 à 20 centimètres ; la châsse a à peu près 70 centimètres dans son plus grand développement.