CHAPITRE XVII
XIII*^ SIÈCLE, SUITE. CHASSES d’aMBAZAC , DE SAINT-VIANCE, ETC.
En 1 790 , le trésor de l’abbaye de Grandmont fut distrib)ué aux églises du diocèse de Limoges. La paroisse dl’Ambazac, sur le territoire de laquelle se trouve la Celle die Muret, berceau de cette communauté célèbre, obtint die M. d’Argentré, évêque de Limoges, la dalmatique et uin ossement de saint Etienne , fondateur de l’ordre. Ces rieliques furent renfermées dans une châsse en cuivre dioré et émaillé, portée à l’inventaire sous le n“ 30 (2). Ai.mbazac a le bonheur de conserver ce riche dépôt , et mous avons pu l’examiner en toute liberté.
S’il faut s’en rapporter à un inventaire de 1 435 , cette clhâsse reproduirait la forme de l’église de Grandmont , rieconstruite dans le cours du xii® siècle aux frais des rois dl’ Angleterre. Que la tradition soit fausse ou vraie , la clhâsse est bien de cette époque ; l’ornementation et l’ar-
(C II est fort rare de trouver des ciselures limousines du xii® siècle oiù l’enfance soit représentée avec un beau caractère. Il en existe cependiant, et nous aurons bientôt à en signaler une.
(2) Voy. ci-dessous aux pièces justificatives.
chitecture reproduisent les motifs les plus gracieux de l’art roman ; et la mort de saint Etienne de Muret étant antérieure, la tradition emprunte à ce rapprochement une grande probabilité.
Sur un vaste soubassement quadrangulaire décoré de pierreries enchâssées, s’élève un étage en retraite. Une vaste croix grecque d’émail rouge et bleu attire de suite le regard. Une large frise de filigranes y replie dans tous les sens ses capricieux enroulements. Au-dessus, la toiture dorée en imbrications gracieuses est flanquée à droite et à gauche de deux tours percées de baies pleineintrées , groupées deux par deux et surmontées d’une troisième. Les pieds-droits revêtus d’or qui supportent les archivoltes ont pour chapiteaux des pierreries (1). Deux médaillons circulaires formés d’émaux violets et rouges , translucides , dessinent deux anges sur la toiture. A ^on extrémité supérieure court une crête formée de feuillages. Ils s’entrelacent, s’enchevêtrent, se replient, se contournent, se lient et se délient, s’évitent et se recherchent avec un caprice impossible à décrire.
Les faces latérales reproduisent ta croix grecque dans un cercle de cristaux colorés. La face postérieure de la toiture est ornée de reliefs d’arabesques d’un dessin correct et original.
Mais ces froides paroles et les lignes non moins froides d’un dessin noir ne traduiront jamais l’éclat de l’or, la
(t) Voy., sur la signification des pierres précieuses, les idées un peu arbitraires de Hugues de Saint-Victor (ii, 294). Il y aurait beaucoup d’observations à faire sur leur nombre et leur distribution ; nous les réservons pour un autre travail. — Sur le symbolisme des nombres, voy. De propriet. et epit. reruni , ib.
transparence des pierreries , la richesse et l’originalité du dessin , le poli et le grain brillant de l’émail.
Le ciseleur a donc voulu donner pour asile au corps du bienheureux une image de cette Jérusalem éternelle que son âme habite dans les deux. Son idée est rendue avec une élégante originalité. En face de son monument, on oublie bien vite les éternelles châsses à deux et à quatre pignons.
La symbolique n’est pas changée : son reliquaire est édifié à l’image du sanctuaire où réside le Saint des saints; comme l’arche d’alliance , il est revêtu d'or à l'extérieur, et sa longueur attemt une coudée et demie (1 ). Comme l’arche de Noé qui abritait les espérances de la race humaine , et qui figurait l’Église où les fidèles trouvent un asile contre les orages amassés par l’iniquité , il a attiré la colombe d’espérance, et f oiseau symbolique, tout brillant d’or, s’est perché sur la crête de feuillage. Là reposent les espérances de l’avenir, de là découlent le salut et la bénédiction , et le chrétien peut lui appliquer ces vers, qui ont aussi une signification plus élevée :
Hâc in arcâ grex salvatur Integer credentium.
Il faut encore noter comme très-remarquables entre les châsses du xii" siècle celles de St-Viance ( Corrèze) et du Châlard ( Haute-Yienne ).
Lorsque nous nous sommes présenté sur les lieux pour examiner la première , des menaces d’émeute occasionnées par les offres d’un marchand en rendaient
(I) Iliig. à s. Victorc , 1)1 , 305.
l’accès très-difficile, et nous n’avons pu qu’y jeter un coup d’œil timide et furtif, après avoir, au préalable , posé des sentinelles. Cet examen trop rapide nous a fait reconnaître que ce reliquaire reproduit, avec des variantes légères , les dimensions , le style et la façade de la châsse de Mausac. C’est une preuve nouvelle de l’origine limousine de cette dernière, ou plutôt de leur commune origine. Les autres faces ne nous ont pas été montrées. Sa conservation ne laisse rien à désirer.
Le reliquaire du Châlard se distingue par des qualités différentes. Il est consacré à saint Geoffroi, premier ahhé du lieu, qui se sanctifia dans le cours du xi® siècle, et mourut vers 1077. Son cercueil de cuivre doré a soixante et un centimètres sur trente-neuf. Les panneaux seuls conservés représentent les apôtres tenant des livres. Ces figurines , de vingt-deux centimètres de hauteur , sont posées sur un fond de fleurons émaillés; elles accompagnent la sainte Vierge tenant l’enfant Jésus dans une gloire elliptique supportée par quatre anges, et Jésus bénissant et enseignant entre les symboles des évangélistes.
Nous ne dirons pas adieu au xii® siècle sans saluer une statuette précieuse. Elle représente un diacre , St Etienne de Muret, vêtu d’une dalmatique semée de croissants. Autour des pieds du saint , des monstres ailés dressent de toutes parts leurs têtes menaçantes. Mais le bienheureux peut marcher sur l’aspic et le basilic , et fouler aux pieds le lion et le dragon (1 ); sur sa poitrine repose le Verbe toutpuissant , l’Evangile , dont les blanches pages supportent un fragment de la vraie croix.
(I) Ps. ao.
Il n’appartient qu’au burin de tenter de reproduire la délicatesse des ciselures des quatre-feuilles qui servent de piédestal à cette composition. Le métal n’a pas été repoussé dans un moule sec , ainsi qu’on le faisait aux siècles postérieurs, mais attaqué par le fer, évidé, refouillé avec la délicatesse et le goût que nous admirons dans la sculpture du xv° siècle.