CHAPITRE XVIII
DESCIUPTION DE l’ÉmAILLERIE LIMOUSINE DU XIlC' SIECLE.
CHASSE DE LAGUÈNE.
Le changement qui eut lieu au xin° siècle par l’adoption du style ogival n’affecta pas seulement la forme extérieure de l’art. Aux cintres un peu lourds mais majestueux, aux piliers cylindriques de l’art roman , correspondait un système de faits et de représentations en rapport avec le caractère sévère et grave de l’architecture. Ainsi , sur les châsses que nous avons décrites, Jésus-Christ souffrant ou triomphant, les apôtres, les évangélistes, quelques autres figures aussi solennelles, se reproduisaient toujours et constamment les mêmes sous une forme immobilisée. Le xim siècle, tout en adoptant ces types , leur donna une forme moins conventionnelle, et y ajouta sa part d’inspirations originales. Les châsses de celte époque se reconnaissent donc non-seulement aux détails de l’architecture et de l’ornementation empruntés au système gothique, mais encore aux sujets légendaires traités avec prédilection et liberté. Les ciseleurs limousins s’affranchissent des lois conventionnelles dans lesquelles ils s’étaient jusqu’alors renfermés. Désormais leurs œuvres ne se
distingueront des monuments contemporains que par les qualités propres à ce genre de travail. Le style et le costume de leurs personnages , les détails de leur architecture, suivront le mouvement régulier et continu qui s’arrête à la fin du xvi" siècle. Gomme nous n’avons pas la prétention de faire dans ce court mémoire l’histoire de l’art au moyen-âge, nos remarques se restreindront, comme d’habitude, à ce qui est particulier au sujet que nous traitons.
Cette observation devait précéder la description de l’orfévrerie du siècle.
Une des œuvres les plus importantes de cette époque, possédées par le Limousin , était la châsse de Laguène , consacrée, comme celle de Mausac, à saint Calminius. Vendue il y a quatre mois, elle est présentement l’objet d’un procès en revendication. Le résultat de l’action judiciaire étant douteux, nous avons à craindre que cette pièce importante ne soit perdue pour le pays. Nous sommes donc heureux de transcrire ici la poétique description due à M. Didron, secrétaire du comité des arts; elle reposera le lecteur de l’aridité des nôtres, et nous pouvons en garantir la parfaite fidélité.
« Sur quatre pieds, comme sur un soubassement, pose une petite chapelle à portail , chevet , murs latéraux et toiture; mais ce toit et ces murs, ce portail et ce chevet sont de cuivre doré , incrusté d’émail bleu , vert , rouge et blanc. Cette chapelle est à chevet rectiligne et non circulaire , mais à nef longitudinale, coupée par une nef transversale. Elle reproduit en miniature la forme de la cathédrale de Laon. La châsse de Laguène est donc une charmante église de métal. Cette châsse est longue d’un mètre environ, et large de vingt-cinq centimètres.
>) Notre petite cathédrale de cuivre émaillé a donc une nef, des transsepts , un chœur , un sanctuaire. C’est dans l’intérieur de ce petit monument , c’est dans ce cercueil à forme d’église en croix que reposait , non pas en entier, mais en partie, le corps de saint Galminius, un des apôtres de l’Auvergne.
» Au dedans on voyait la réalité terrestre , les ossements du mort, les reliques du saint; au dehors c’était 1 idéal, 1 apothéose, la transfiguration. Sur une d(>s longues faces de cette église métallique, Jésus-Christ, encense par deux anges , est assis dans une gloire, et pose les pieds sur les nuages , sur le ciel dont il ahaisse la hauteur; ses yeux sont d’azur, en émail bleu. Nimbé du nimbe crucifère comme un Dieu, couronné de la couronne à fleurons comme un roi, habillé de la robe et du long manteau comme les philosophes antiques , il pose sur son genou gauche un livre fermé; c’est le livre des Evangiles que le docteur divin est venu apporter au monde. De la main droite et des trois premiers doigts ouverts, à la manière latine, il bénit deux saints qui se tiennent respectueusement debout, l’un à sa droite,
1 autre a sa gauche. Le saint de droite est le grand évêque de Tours (1 ), saint unique que l’église grecque et l’église latine honorent également; c’est saint Martin, comme une inscription coulée en émail rouge dans le cuivre doré le déclaré . S. Martinus. St Martin, mitre en tête, crosse en main, est en cuivre dore et en relief, comme le saint qui est à gauche (2).
(1) Un autre saint Martin , martyrisé cà Brives-la-Gaillardc , est en grande vénération dans la Corrèze. •
(2) Le monastère do Tulle, devenu la catliédrale, était sous l’invoca-
» Ce dernier est Calminius liii-meme, ainsi que le dit une inscription également en émail rouge : S. Calminius. Saint Martin est le chef du clergé séculier de France; Calminius , qui a fondé l’ahbaye de Tulle , est le chef du clergé régulier de l’Auvergne. Il est habillé en moine, et porte un capuchon sur la tête. Moine et docteur , il tient à deux mains un gros livre, long comme le manuscrit célèbre qui est à la bibliothèque royale , et qui est connu sous le titre de Liber precum (1). C’est donc, si l’on veut, un livre de prières, ou bien un livre d’enseignement; ou bien plutôt ce livre sert tout à la fois pour l’oraison et le sermon. Calminius était abbé et apôtre; abbé comme son costume l’indique; apôtre comme le prouve la nudité de ses pieds. Effectivement, en iconographie chrétienne. Dieu, les anges et les apôtres seulement ont le droit d’avoir les pieds nus; les autres saints martyrs , confesseurs, pénitents, marchent les pieds chaussés. Martin lui-même , un des plus illustres saints du monde , porte des sandales. Une exception à cette règle constante veut toujours une explication. Calminius, comme saint Martial, comme saint Trophime , comme saint Denys , est donc assimilé à un apôtre , et , comme les apôtres , a l’honneur d’avoir les pieds nus. Saint Calminius regarde avec amour le Christ qui le bénit.
» Telle est la scène qui tapisse en relief la principale des deux façades latérales. Sur la façade correspondante, celle de gauche , celle du nord en orientant ce reliquaire
tion de saint Martin. Cette châsse a donc été exécutée pour ce pays, et par quelqu’un qui connaissait son rit.
(1 ) Je ferai observer qu’en iconographie limousine, jusqu’au xiv^’ siècle, les livres mis entre les mains de Dieu ou des saints ont une lorme oblongue.
comme une église , on \oit les premiers événements relatifs à la vie de Jésus-Christ. Sur la façade de droite , le Christ, devenu homme, bénit les deux grands saints Martin et Calminius; sur la façade '^opposée, conçu dans le sein de la Vierge Marie , naissant dans la crèche, adoré par les mages, il prélude à sa vie publique. Homme, il est en fort relief , presque en ronde-bosse ; enfant , il est simplement ciselé au trait sur les plaques du métal glacé d’un émail vert.
» D’abord , l’ange annonce à Marie qu’elle sera mère , et Jésus descend dans ce monde au souffle du Saint- Esprit. Puis Marie embrasse sa cousine Elisabeth, et le petit saint Jean tressaille dans le sein de sa mère , sous la bénédiction du petit Jésus. Puis le jeune Dieu se couche dans une crèche, et se laisse réchauffer par le souffle du bœuf et de l’âne de la pauvre étable. Puis , tenu sur les genoux de sa mère, Jésus reçoit les présents que les trois mages lui offrent. Ces scènes diverses sont encadrées dans des ornements en quatre-feuilles ; elles sont exécutées d’une manière remarquable et qui rappelle la disposition, le costume , l’attitude , la physionomie des mêmes sujets figurés sur les plus beaux vitraux du xni'" siècle.
» Deux anges encensent le Christ à l’âge d’homme, et bénissant les deux saints. Huit anges adorent Jésus enfant sur la face opposée. Ces anges sont disposés sur la toiture du reliquaire et sur le flanc de gauche.
» Ce reliquaire , comme une église , a une entrée , une porte. Le battant de cette porte est gardé par une grande figure ciselée et non en émail. C’est un apôtre qui défend les abords de cette église. Mais cette église elle-même , ce petit temple d’un saint, est assimilé au paradis, et celui qui en garde l’entrée, c’est l’apôtre saint Pierre, le
portier du paradis. Il tient à la main, sur ses épaules, une longue clef , qui ouvre le ciel aux élus et le ferme aux damnés. Je ne sais, mais il me semble que ce n’est pas une idée ordinaire et sans poésie qui a préposé St Pierre à l’entrée de ce reliquaire précieux (1).
St Paul , glaive nu à la main droite, livre de docteur à la main gauche , garde l’orient , le chevet , l’abside de cette châsse-église , comme St Pierre protège l’occident , le portail. L’apôtre des nations, la lumière des gentils, doit être au chevet qui se tourne toujours au soleil levant.
» Voilà les sujets historiques, relevés en bosse, ou ciseles en intaille, ou coulés à fleur de paroi, qui décorent les murs et les combles de ce petit édifice. Mais ces murs et ces combles sont tendus d’ornements en émail ou en cuivre doré, sur lesquels se détachent les personnages. Des arcades simples ou trilobées portent des colonnes à laces piquées de feuillages, comme les chapiteaux, richesse que les vitraux et les miniatures peuvent seuls reproduire. Des quatre-feuilles fleuris comme des corolles en plein épanouissement, une résille dont chaque maille est frappée d’un petit disque en creux , une couche d’émail bleu sur laquelle courent des rinceaux à feuillage d’or et où brillent des fleurs en émail blanc , rouge et bleuâtre , telles sont les charmantes fantaisies servant de fond à ces vingt- six personnages graves qui contemplent, prient , adorent et bénissent. Les rinceaux à feuilles et à fleurs escaladent les combles, et les anges qui s’y reposent de profil ou de face ressemblent à des oiseaux divins qui perchent sur cette végétation de l’art.
(I) Saint Pierre garde aussi la porte de la châsse émaillée de l’église de Saint-Aurélien de Limoges.
» Nous disions que ce reliquaire avait été assimilé au paradis , dont le chef des apôtres garde l’entrée. En effet, comme au paradis, comme à la Jérusalem céleste, décrite par St Jean, des pierres précieuses, jaspes, saphirs, émeraudes , calcédoines , vraies ou fausses , bordent les angles des murs et les frises des entablements. Il y aurait sur la couleur des émaux plusieurs observations à consigner. Nous nous contenterons de dire que sur le fond, qui est d’azur comme le ciel , reluisent des émaux blancs et rouges comme des étoiles. Quant à l’émail rouge, on le voit employé symboliquement. Le rouge, au moyenâge, était regardé comme la plus lumineuse des couleurs; c’est en rouge qu’on peignait la représentation du soleil. En conséquence on a rempli d’un émail rouge toutes les baies , toutes les fenêtres ouvertes dans les clochetons figurés sur le reliquaire de Laguène (1). Le blason dirait que les ouvertures par lesquelles on est censé voir le ciel sont ajourées de gueules (2). »
Il n’y a rien à ajouter à une description si complète. Je dois dire cependant que la figurine représentant saint Calminius a un caractère tout particulier de candide naïveté. Il est intéressant de la rapprocher du portrait du même saint, ciselé sur la châsse de Mausac, et de mesurer ainsi à distance tout le progrès fait par un art
(1) Cet usage est constant dans les vitraux du xm® siècle. Voyez les planches du magnifi(j[ue ouvrage de MM. Arthur Martin et Charles Cahier, prêtres (Verrières de Bourges). Je dois ajouter qu’aux xie, xiC et XIII® siècles, tous les livres figurés dans l’émaillerie limousine sont incrustés d’émail rouge. La lumière physique et la lumière morale avaient donc alors la même expression. J’ai observé partout cette particularité curieuse.
(2) Journal V Univers du 15 lévrier 1842»
longtemps immobile. Il y a donc progrès dans l’art de figurer les personnages; mais dans l’imperfection de la ciselure comparée avec celle du siècle précédent, dans les glacis assez pâles d’émaux , il est facile de pressentir une décadence, ou, si l’on veut, une transformation prochaine. Aucune époque n’a égalé la finesse du burin des ciseleurs de la fin du xii*^ siècle.