‹ Essai historique et descriptif sur les émailleurs et les argentiers de LimogesChapitre 26 sur 64 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

DESCRIPTION DE l’oRFÉvRERIE LIMOUSINE. — OBJETS DIVERS.

RECONSTRUCTION d’uN SANCTUAIRE.

La présence des restes précieux auxquels elles étaient

consacrées explique la fabrication et la conservation des châsses nombreuses que possède le Limousin. Mais on se ferait une fausse idée de ses richesses en orfèvrerie émaillée, si on les restreignait à ce genre de monuments; on y rencontre encore des croix de procession ou de bénédiction, des calices, des suspensions, des candélabres, des navettes, des diptyques, des paix, des ciboires, des ornements de mitre et de chasuble (1).

L’église de Laguène conserve une suspension de cuivre émaillé en forme de colombe :

« J’ai vu une de ces colombes parmi les reliques de » l’église paroissiale de Saint-Lu perce, à deux lieues et demie de Chartres. Elle est de cuivre rouge, émaillé » par endroits. Vers le milieu du corps, elle a comme » une petite boîte ronde, creuse environ d’un demi-doigt, » dorée par le dedans, et ouverte par-dessus le dos, entre » les deux ailes, avec un petit couvercle aussi de cuivre » rouge (2). » Cette description de Thiers convient parfaitement à la colombe de Laguène; seulement il faut ajouter que les pattes de l’oiseau reposent sur un disque attaché par trois chaînettes à une couronne décorée de tourelles et suspendue elle-même à la voûte.

Un instrument semblable, malheureusement altéré par une restauration, se voit dans l’église de St-Yrieix. Le bras d’une statue le tient suspendu au-dessus de l’autel, et un mécanisme caché dans le tabernacle permet

(1) Il est à remarquer que dans cette période nous n’avons pas découvert un seul objet à l’usage de la vie civile. Il en existe pourtant , mais dans une proportion minime.

(2j Thiers, Dissertation sur les autels^ p. 205. — Cette description convient assez à la suspension publiée par M. du Sommerard.

de rabaisser et de l’élever à volonté (1). L’aliment de paix et de charité ne pouvait avoir un meilleur asile que le symbole de la mansuétude et de l’amour (2).

Les suspensions se trouvent assez rarement; mais les croix sont nombreuses, et les crosses ne le sont pas moins.

Le musée de la Société des Antiquaires de Picardie en possède une fort belle en cuivre doré et émaillé. Un serpent à écailles bleues bordées d’or forme la volute; au centre du cercle , l’archange saint Michel , vêtu d’une courte tunique, perce de sa lance le monstre infernal figuré sous les traits d’une salamandre. Des animaux semblables , délicats et légers , courent avec agilité autour du pommeau , et trois de ces monstres rampent le long de la douille (3). Cette description s’applique parfaitement à une crosse du musée de Poitiers , et nous retrouvons le même sujet , moins la douille et le pommeau , sur une des planches de la statistique monumentale de

(1 ) La suspension était aussi attachée à une- crosse , dans certains lieux ; elle avait d’autres Ibis la forme d’une tour , ou d’un petit château. Voir Thiers [loc. cit. ) et les Bulletins de la Société des Antiquaires de l’Ouest , de ] 839 , pages 28 et 1 29.

(2) Olim pacis , charitatisque fuit symbolum , mittere Eucharistiam ad episcopos Eomam venientes^ ut testatur EuseUus, lïb. hisL 5, cap. 24, et Nicephorus ,lib. A, c. 59. Utpropterea etiamin vase, in columbce fquæ symbolum charitatis est J, figwram formata, olim Eucharistia fuerit asservata. Arcudius, de Concordia, etc., p. 128.

(3) Mémoires de la Société des Antiquaires de Picardie, t. ni, p. 364, pl. XVI. — Malgré la distance qui sépare Amiens de Limoges, il est à peu près sûr que cette crosse provient de cette dernière ville. Cet objet d’art n’est pas le premier envoi fait à la Picardie par le Limousin. Ducange nous apprend que Petrus de Ango donna à l’église d’Amiens, vers 1238 , duo pelvesde opéré lemovicensi. V. Fentilabrum.

Paris (1). Deux crasses de l’église de Saint-Âurélien sont semblables; une autre crosse provenant de la Creuse, et récemment vendue à Limoges, n’en diffère pas; c’était aussi la forme de deux crosses trouvées dans les sépultures des abbés de Saint-Augustin-lez-Limoges. Cette identité de formes dans huit monuments différents nous permet de déduire les conclusions suivantes.

Il y avait en France, au xiii® siècle (ces crosses sont de cette époque), il y avait pour la fabrication do ces objets une école et un centre de fabrication , et les textes nombreux que nous avons réunis, aussi bien que le gisement des monuments plus communs, établissent que ce centre était à Limoges.

Cette école travaillait d’après certains modèles , mais les copies, pour être semblables, n’étaient pas serviles. Le serpent qui forme la volute de la crosse de Poitiers mord l’archange St Michel ; le dragon infernal lui-même mord la hampe de la lance de l’archange. Sur quelques-unes des crosses précitées, et notamment sur celle que M. Albert Lenoir a publiée, les monstres , bien qu’annonçant une intention semblable par la position de leurs têtes, sont tenus à distance; les dimensions sont aussi réduites. Cette variation de formes permet encore de conclure que les ciseleurs ne se servaient pas de la fonte et de moules pour dégrossir leur cuivre dans la masse et préparer les creux qui devaient recevoir les incrustations d’émail. Nous l’avions déjà constaté sur les châsses; on trouve au revers ou sous l’émail enlevé des effets de marteau et de burin, et jamais des traces de fonte et de fusion.

Les autres sujets figurés dans la volute des crosses que

(i) Crosses de Saint-Germain-des-Prés, n” 2.

mous avons pu examiner sont : r Annonciation ( voy, la pli. II, fig. 3), le couronnement de laSte Vierge, la Passion, lai sainte Vierge tenant V enfant Jésus entre deux anges , r agneau dte r Apocalypse, la tentation d’Adam et d’Ève. Nos deux premiiers parents, entièrement nus, sont séparés par une flieur à type byzantin; le serpent forme la volute, et sa teste, en se repliant , arrive à la hauteur de l’oreille d’Ève.

Un candélabre de Tarnac mérite une description particmlière par sa matière, son antiquité et sa forme. Il est em cuivre jaune , et peut remonter au xi® ou au xn® siècle aiu plus tard. Sa base triangulaire est formée de bandeleettes entrelacées dans le goût roman; des oiseaux chan- Uent dans les replis capricieusement découpés à jour. Sur hes trois angles sont assis trois anges vêtus de longues tiuniques et tenant un livre ouvert sur leurs genoux. La ccomposition est beaucoup plus remarquable que l’exécutiion , assez grossière et peu finie.

Nous croyions avoir épuisé les descriptions de reliqpiaires décorés d’émail incrusté, lorsque nous avons dlécouvert à Eymoutiers, sous une application moderne de [feuilles d’or superposées à une couche de peinture à l’huile, mne remarquable statuette de sainte Anne en bronze doré rnt émaillé. La fille des rois de Juda a la tête royalement fôeinte d’une couronne ouverte, à trois fleurons ornés de piicrrcries. Une frise de turquoises et d’émeraudes décore lia frange de son vêtement, sa ceinture et ses souliers. Marie, vêtue, coiffée et chaussée de la même manière, œst assise sur ses genoux; ses traits enfantins reproduisent, dans des proportions plus petites, tous les traits imaternels. La chaire qui les supporte est couverte dans ttoute son étendue d’admirables fleurons d’émail, de lügures d’anges et d’autres sujets aujourd’hui inaperçus

sous l’empâtement de ce badigeon de nouvelle sorte. Le siège s’ouvre par-derrière, et permettait d’y placer des reliques (1).

Les émaux décrits jusqu’à présent dans ces pages ont le cuivre pour excipient. On aurait tort d’en conclure que les argentiers limousins n’émaillèrent pas des métaux plus précieux, tels que l’argent et l’or (2). Nous n’en voulons pour exemple que le buste en vermeil de St Martin, exécuté dans la seconde moitié du xm® siècle , et possédé par l’église de Soudeille. Malgré ses petites dimensions , il mérite d’être signalé.

La mitre du prélat est décorée de deux médaillons circulaires en argent doré. Des oiseaux finement ciselés y étalent leur riche plumage. Des émaux translucides et du plus vif éclat, unis à leur surface extérieure, sont coulés

(1 ) Peindre à l’huile de fines ciselures en bronze doré, des incrustations d’émail etdes pierreries, voilà certes l’œuvre la plus remarquable, j’allais dire 1 exploit par excellence du badigeon moderne 1 Hâtons-nous de dire que 1 autorité ecclésiastique, que le pasteur de la paroisse, sont totalement étrangers à ce fait.

(2) On est tenté de rire , en lisant dans l’Encyclopédie de Diderot que vers -IGSO un nommé Jean Toutin inventa les émaux opaques sur l’or. Cette assertion a été répétée par Millin {Dict. des Beaux-Arts^ v“ émail), et copiée par tous les auteurs qu’il a inspirés. Elle serait réfutée , si besoin était, par un document cité par D. Vaissette [Hist. du Languedoc), qui mentionne une manufacture d’émail sur or établie à Montpellier en 1517. C’est le seul renseignement connu sur les œuvres en émail de cette ville. Mais la découverte du tombeau de Chilpéric , faite à Tournus en 1 655 , tombeau dans lequel se trouvèrent des abeilles et la monture d’une épée on or émaillé de rouge , prouve d’une manière superflue les droits de l’antiquité à cette prétendue découverte. ( V. Mon. de la Mon. franç. de Montfaucon.) J.a couronne dite de Charlemagne , à Vienne, a aussi ses ornements en or émaillé.

sur cette ciselure, et teignent de leur nuance le métal qu’ils recouvrent, en mêlant leurs reflets à son poli bril lant. On dirait une éclatante et délicate peinture à lustre métallique. Nous ne connaissons pas d’exemple d’une alliance plus heureuse de l’art de l’ orfèvre avec celui de l’émailleur.

A- l’aide des objets décrits plus haut , il nous sera facile de reconstruire par la pensée l’effet grandiose des ciselures rehaussées d’émail. Que notre esprit nous transporte dans une de ces graves églises romanes, où les rares percées ne laissent pénétrer qu’un jour mystérieux. Adoucissez encore les jets trop clairs de cette lumière, en suspendant aux fenêtres ces mosaïques de verres teints dont l’effet est si puissant, et là, sous cette lumière colorée de toutes les nuances du prisme, au sanctuaire où, regard et pensée, tout aboutit des divers points de l’édifice, relevez entre quatre colonnes votre autel d’or. Semez à pleines mains , sur sa face antérieure , les pierreries étincelantes ; que les reliefs colorés par ces douces clartés scintillent vivement comme les étoiles sur le ciel d’une nuit sombre. Replaçons au-dessus de l’autel la colombe où repose le pain des anges; relevons ces tombes où dorment les images de bronze des, puissants de la terre ; que les candélabres^ que les lampes émaillées ajoutent encore à l’effet de ce sanctuaire à la fois éclatant et mystérieux.

Alors , on le comprend , vues de cette place et dans ces conditions , les figures plates et sans modelé de l’émail incrusté ressortiront plus vivement encore; les demiteintes, les transitions insensibles d’un pinceau habile, seraient ici pâles et sans effet (1 ) .

(I ) Tout le monde aujourd’hui , grâce ci M. Chevrcul , connaît cette loi

Voilà une vision que nous avons eue souvent en maniant les saintes reliques de l’antiquité chrétienne. Combien de fois, en feuilletant des pages poudreuses où gît toute l’histoire de ce passé à jamais écoulé, nous nous sommes surpris ému et attendri ! Il nous semblait retrouver les souvenirs endormis d’une lointaine jeunesse , et nous sentions couler silencieusement cette eau du cœur, comme parle le trouvère (1).

Est-ce donc une illusion d’une imagination trop vive? Et ce sanctuaire éclatant que nous avions rêvé pour nos frères et pour Dieu, n’a-t-il jamais existé dans notre province? — Les détails que nous avons donnés sur l’autel de Grandmont ont déjà répondu de notre exactitude, et nous devons ajouter qu’avant les exploits des calvinistes, l’autel de bronze , les châsses et les tombeaux de cette abbaye recevaient le jour de vitraux exécutés avec le reste au XII® siècle.

« En ladite église et tout autour , d’un costé et d’aultre, >) il y ha vingt-deux vitres de diverses couleurs à la mode » ancienne (2) .

d’optique en vertu de laquelle, entre deux couleurs voisines et tranchées, il se forme pour l’œil du spectateur une couleur intermédiaire; et cette autre illusion qui fait que les couleurs paraissent se teindre mutuellement de leurs nuances supplémentaires. Fait avec intention ou instinctivement, ce qu’on croyait être de l’inhabileté chez les émailleurs par incrustation était donc souvent le résultat d’une haute science pratique. Nous avons beaucoup de leçons de ce genre à recevoir du moyen-âge , surtout en fait de science décorative.

(1 ) Adenès , Li Romans de Berte ans grans piés. « Si que l’éaue du cuer sur sa face en descent. »

(2) La fidélité de ces renseignements est encore établie par le Spéculum Grandimontense , msc. du xiii' siècle (bibliothèque du séminaire de Li-

» Entre lesquelles yen ha cinq par excellence, riches,

» magnifiques et belles, où sont par personnaiges toutes )) les figures du Vieulx et Nouveau Testament. Celle du » milieu fut bailhée par hault et puissant seigneur feu >) messire Hugues Brun, comte de la Marche, comme » appert au bas d’ycelle, où est son effigie et ses armes, et )) au-dessoubz , en mots latins , est escript :

)) Hugo cornes Marchie fenestram vitream dédit Ecclesie (1). »

moges). Une miniature de ce volume nous montre deux évêques portant la châsse de Saint-Etienne, ornée de reliefs et de peintures. Nous devons signaler ce manuscrit, en grande partie inédit, à toutes les personnes qui aiment les naïfs récits de la littérature chrétienne. C’est là que se trouve rapportée la défense de faire des miracles adressée à saint Etienne de Muret, sur sa tombe, par un de ses successeurs : Qu’est-ce que cela? qu’ est-ce que vous faites, père l)ien-aimé? Pourquoi voulez -vous, en faisant des miracles, retirer de l’humilité et de la pauvreté vos tendres serviteurs?.... Cessez, ou, si votes ne le faites, certainement je ne vous aimerai plus. — Quid est hoc, quid est hoc quod agis, pater amantissime? Quare vis nos servos tue sanctitatis perpetrando miracula excludere ab

hâc pauperjatis ^ humilitatisque Desine, aut si nonfeceris, certe non

diligam te.

(^) Description de l’église de Grandmont par le F. deLagarde [loc.cit. ).

Hugues Brun mourut en 1208 au monastère de l’Ecluse, dont il était fondateur. Il avait embrassé la vie religieuse à Grandmont. Les religieux, reconnaissants de ses nombreux bienfaits , l’ensevelirent en un tombeau qui était peut-être émaillé, car le texte n’est pas clair. Son épitaphe relatait le don d’un vitrail. La voici :

Disce hospes , comtemnere opes et te quoque dignum Junge Deo , quisquis nostra sepulchra vides.

Marchia me facili comitem moderamine sensit ,

Hugonem antiquâ nobilitate virum.

Contempsi tandem fastus et inania mundi

Gaudia, convertens membra, animumque Deo.

Hic inter reliquos , spatioso tempore vixi ,

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