CHAPITRE XXII
TECHNIQUE DES EMAUX INCRUSTES.
Dans l’excellent texte qu’il a réuni aux planches de Willemin, M. André Pottier expose en ces termes les procédés des émailleurs par incrustation :
« C’est bien moins, à proprement parler, de la peinture en émail que du métal émaillé. Le métal, en effet , ne disparaît jamais complètement sous l’émail : fouille , ou, pour parler techniquement, champlevé partout où doit s’étendre la couleur, il reparaît à la surface dans tous les interstices, dessinant les contours , à la manière du plomb des vitraux, formant autour de chaque teinte un rempart qu'elle ne doit pas franchir (1 ) , ou enfin, à l’aide de la riche
(I) Ceci ne doit s'entendre que dans un sens général; les teintes qui
dorure qu’il reçoit, mariant ses effets à ceux des nuances peu variées dont dispose ce genre de peinture. Quelquefois même l’effet de la pièce émaillée est rehaussé par des ornements, des têtes, des figures entières en demi-relief et dorées, qui se détachent en saillie sur le champ nivelé de l’émail (1). »
Un peu plus loin, M. André Pottier entre dans des détails plus étendus :
« Sur le métal dressé, poli, ei peut-être même préalablement doré, l’artiste établissait, à l’aide d’un trait, ses fonds et ses réserves; puis avec des burins plats, des ciselets et des échoppes, il fouillait profondément toutes les parties qui devaient recevoir l’émail, et gravait tous les traits de détail qui pouvaient ajouter à l’effet des parties réservées. Dans tous les fonds ainsi champlevés, on introduisait l’émail vitrifiable, soit en poudre, soit en pâte liée au moyen d’un liquide glutineux. On exposait ensuite la pièce au feu du moufle; et la chaleur, parfondant les émaux, les fixait intimement au métal, en même temps qu’elle leur donnait cette transparence vitreuse qui fait tout leur éclat.
» Ce qu’on doit admirer le plus dans le travail de ces artistes, ce n’est pas tant d’avoir su varier leurs teintes, qui sont généralement trop peu nombreuses, que d’être parvenus à donner à leurs pièces, par la juste distribution de l’émail et la réussite de la cuisson , une surface tellement égale et polie, que l’on croirait qu’elles ont été passées à la meule du lapidaire. Or ron sait que remploi
figurent un pli d’étoffe , par exemple , sont toujours unies sans métal intermédiaire.
(1) Monuments Français inédits^ i, 22.
de ce moyen était impraticable , puisqu'il eût enlevé toute la dorure des réserves, qu’il eût été impossible de restituer sans endommager l’émail (1 ). »
Nous n’en pouvons pas douter cependant, les émaux incrustés ont été passés à la meule; et c’est à cette opération qu’ils doivent le poli et l’égalité de surface qui les rend si remarquables. Il serait impossible, avec la haute température nécessaire pour parfondre les émaux, d’obtenir cette surface de glace et cette absence d’aspérités et de boursouflures qui est un de leurs caractères. Qu’on les compare aux émaux peints dans les parties monochromes de ces derniers, et on en sera bientôt convaincu. Une autre raison ne nous permettrait pas d’hésiter. Nous possédons une custode et nous avons vu plusieurs objets sur lesquels les émaux incrustés n’ont pas rempli en entier les creux qui leur étaient destinés. Les incrustations d’émail formant la corolle des fleurs et les feuilles vont en s’abaissant de la circonférence au centre, en sorte que le bord seul de ces incrustations arrive à la hauteur du métal ménagé qui les contient. Eh bien ! cette partie de l’incrustation est parfaitement de niveau avec les parties dorées, et la dépression lui succède subitement. N’est-il pas évident que la partie plane de ces incrustations doit cette égalité de surface si tranchée, à côté d’une surface inégale, au frottement de la meule qui a pu l’atteindre, tandis que la partie voisine, inaccessible dans le creux, entre les saillies qui l’entourent, a conservé sa surface inégale et terne (2).
(Q Ib., p. S9.
(2) La plupart des pierreries en eabochon ( hémisphériques ) de celte époque doivent évidemment leur forme au polissage à la meule. 11 n’y
Resterait à expliquer l’application ou la conservation de la dorure.
Constatons d’abord que la dorure est postérieure au travail du burin , puisque les figures niellées sont dorées au fond du trait creux qui les dessine. Un autre fait achèvera d’établir que l’application de l’or est postérieure au polissage de l’émail. Si une personne au toucher délicat promène sa main sur une de ces plaques de métal émaillé, elle sentira une imperceptible saillie sur toutes les parties où le métal se montre à nu. Pour compléter l’expérience, qu’on comprime fortement un corps sur cette plaque, et cette saillie du cuivre doré deviendra visible à l’œil nu, dans son empreinte. Évidemment cette saillie si peu apparente est due à l’application de l’or après polissage. Le moyen-âge ne possédait pas l’économique secret d’appliquer ce précieux métal en feuilles impalpables; sa dorure est toujours fort épaisse.
Nous sommes confirmé dans cette opinion , qui a pour nous tous les caractères de la certitude, par l’avis de M. Thévenot. Ce savant peintre- verrier , qui dirige avec tant de succès la manufacture de vitraux de Clermont- Ferrand, partage entièrement notre avis. Or son autorité est d’un grand poids dans la matière, accoutumé qu’il est, dans le maniement quotidien de ses moufles, à expérimenter les effets de la recuisson sur les verres teints e^ sur les émaux d’application.
La technique des émaux incrustés s’analyserait donc ainsi , selon nous :
Le cuivre, préalablement dressé, poli et creusé, recevait
avait pas loin tlu polissage des fausses pierreries (verres colorés) au polissage des plaques d’émail.
les pâtes d’émail liées, comme le dit M. Pottier, au moyen d’un liquide glutineux. Mais, certains émaux étant plus facilement vitrifiables que d’autres , ils n’étaient placés et recuits qu’en dernier lieu ; des incrustations de calcaire, destinées à disparaître plus tard, réservaient leur place. À ces coulées successives ou simultanées succédait un polissage; et enfin la dorure était appliquée. La température nécessaire pour fixer l’or étant moins élevée que la température à laquelle se parfondait l’émail , les incrustations n’avaient pas à souffrir de cette exposition au dernier feu.
Quant à la composition des émaux, consignée dans de nombreux ouvrages, elle a toujours été à la disposition du premier venu; et la chimie moderne a considérablement agrandi la liste de ces prétendus secrets de nos pères.
La pratique de cet art , qui donnait aux instruments du culte des couleurs inaltérables et un éclat éternel, estelle à jamais perdue ? Faudra- 1- il nous contenter toujours de cet éclat éphémère de l’orfèvrerie moderne, plusieurs fois renouvelé dans le cours dune annee? Ce n’est pas notre avis.
Tout se tient dans les arts : déjà les grandes fenêtres de nos cathédrales, grâce à des travaux où brille la science chrétienne des vieux âges unie à l’habileté moderne, s’embellissent de toutes parts de verrières en couleurs , éclatantes à l’égal des plus éclatantes du moyen-age. Lorsque l’édifice sacré aura reçu ces murailles transfigurées qui ouvrent une vue sur la Jérusalem céleste, sera-t-il convenable de laisser au sanctuaire l’autel elevé par une époque de décadence? Nous ne le pensons pas;
et nous avons l’espoir, espoir fondé, qu’on le sache bien, (l’assister encore à cette résurrection (1) !