DESCRIPTION DE QUELQUES ÉMAUX
Les argentiers B. Vidal, Martial Benoît et autres, dont nous avons donné les noms (1 ’^'^part., chap. XI), paraissent devoir être rangés dans cette division. En effet, par l’article de leurs statuts que nous avons cité : Item que pour vaisselle émaillée on ne mette limaille d’argent ou du papier, ils semBlent faire allusion à une méthode particulière à cette époque et à l’époque suivante; nous voulons parler du paillon ou clinquant. A côté de parties peintes en émail opaque , les émailleurs fixaient sur le cuivre une feuille d’argent ou d’or, qu’ils recouvraient d’un émail à demi translucide , dont les reflets se mêlaient à ceux du métal placé au-dessous. C’est par ce moyen qu’ils excellaient à rendre le velours, la soie des draperies et les pierres précieuses. Mais l’émail, dans ces parties, n’adhérant au métal que par ses bords soudés au reste de la pâte, s’écaillait au moindre choc. C’est à cette circonstance , et non à son peu d’épaisseur, qu’il faut attribuer sa fragilité.
L’époque de transition ne nous a pas laissé un seul nom d’émailleur exclusivement livré à ce genre de travail. On aurait tort d’en conclure que cette époque fut peu féconde en peintures de ce genre. Depuis la publication de notre notice insérée au Bulletin Monumental , nous avons eu l’occasion d’en étudier plus de deux cents. La ruine de la cité de Limoges par le prince de Galles est à la date du 19 septembre 1370, et les statuts des argentiers-émailleurs lui sont postérieurs de dix-neuf ans. Ce
malheureux événement n’empècha donc pas rétablissement régulier d’une école d’orfèvrerie émaillée. Cette assertion est confirmée par la nature des scènes peintes sur les émaux des xiv*^ et xv*^ siècles. Ce sont des saints du pays, saint Eloi, par exemple, sainte Valérie portant sa tête coupée à saint Martial.
Les plus anciens de ces émaux couvrent des feuilles de cuivre très-plates; nous avons dit qu’ils sont à demi translucides. Nous n’en avons pas trouvé un seul dont le dessin fût supportable. L’émail du revers a un aspect vitreux; il est mince et de couleur rougeâtre. La palette des émailleurs de ce temps est peu riche en tons.
Nous serions tenté d’établir une transition de la transition pour les émaux du deuxième tiers du xv® siècle. Ils ont, outre les caractères du style , des qualités matérielles qui les rendent faciles à reconnaître : l’émail du revers a une grande épaisseur, et ils tiennent du bas-relief par les saillies et les dépressions des figures. Les chairs et les parties nuageuses des ciels sont peintes sur fond d’émail; les bleus, les verts , les jaunes et les violets sont beaux; les rouges seuls laissent à désirer. A cette teinte près , on y retrouve toutes les nuances employées par les siècles suivants.
Par l’immobile conservation de leurs types , par le costume invariablement respecté pendant trois siècles, les émailleurs en incrustations semblaient avoir voulu atteindre à une sorte de couleur locale dans la représentation des sujets religieux. Depuis la fin du xii" siècle jusqu’au xvi% nos émailleurs, d’accord en ce point avec tous les artistes du moyen-âge, n’eurent plus l’ombre de cette prétention tant soit peu pédante. Leurs naïfs anachronismes donnent à tous les personnages qu’ils repré-
sentent, sauf à J.-C. et aux apôtres (1) , le costume contemporain. Leurs scènes religieuses, qu’elles se passent sous le ciel de l’Occident ou sous le soleil d’Orient , ont toujours les mêmes accessoires : Pilate est vêtu comme Charles VI, le temple de Jérusalem est en style gothique, les villes de la Judée sont couronnées des créneaux et des mâchicoulis de nos donjons féodaux. Malgré leurs défauts d’exécution, tels que l’ignorance des lois de la perspective linéaire et aérienne, la gaucherie de l’ordonnance et de l’attitude, les émaux de ce temps sont donc très-précieux; quel que soit leur sujet, ils nous font connaître sans travail le costume, l’architecture et toute la physionomie du temps qui les vit exécuter.
La collection de M. Ârdant s’est enrichie récemment d’un petit émail représentant l’adoration des Mages. Ces pieux personnages sont royalement couverts de manteaux fourrés d’hermine, et coiffés de la couronne fermée, à la ressemblance de nos rois français du xv'^ siècle. Un évêque agenouillé aux pieds de la Vierge paraît lui être présenté sous la protection de l’apôtre saint Jean, tenant un calice d’où s’échappe un serpent. Sur le prie-Dieu est un écusson sommé d’une crosse et d’une mitre; il est
(L Pans les représentations de ce temps, les apôtres gardent toujours la longue toge et le manteau de tradition romaine, à côté des personnages revêtus des costumes contemporains. Une entrée à Jérusalem , de la collection de M. l’abbé Depéret , nous les montre ainsi vêtus , tandis que les assistants ont les chapels fourrés d’hermine, les surcots et les escoffions à la Charles VII. L’émailleur , il est vrai , s’est dédommagé de cet effort d’érudition , en semant les vêtements des apôtres de dessins et de Heurs dans le goût de son siècle.
ainsi blasonné : d’azur au cerf d’or à la reposée, au chef échiqueté d’or et de gueules.
« Cet émail , dit fort bien M. Ardant, a dû être fait en l’honneur de Jean Barthon de Montbas (né en 1417), lorsqu’il fut nommé, en 1484, archevêque de Nazareth. Il avait été élu évêque de Limoges le 1®‘ avril 1458. L’émailleur l’a peint, par une espèce d’allégorie commune à cette époque, présenté et recommandé par saint Jean, son patron , à sa sainte mère, dans un lieu célèbre de son nouveau diocèse, pays natal de Notre-Seigneur Jésus- Christ. »
On voit sur les vitraux d’Eymoutiers le portrait grand comme nature du même prélat, et d’une exécution bien supérieure. Il contribua à la réédification de la collégiale de cette ville , et ses armes s’y trouvent en plusieurs endroits, et notamment Sur le premier vitrail du collatéral méridional. Nous remarquons une différence notable dans la manière de les blasonner : le champ est de gueules au lieu d’être d’azur (1). L’émail qui nous occupe n’est pas dans le style appelé byzantin, comme l’assure M. Ardant, sans doute par suite d’une faute d’impression. On a donné le nom de byzantin aux émaux incrustés , et celui dont nous parlons est peint. Il ne mérite pas davantage ce nom par le style , car il n’a rien dans le faire , le costume et la composition , qui le distingue des miniatures et des vitraux peints du xv® siècle.
Les émaux représentant , comme celui-ci , des figures
(C Bon. de St-Amable, t. iii, p. 475 , blasonné les armes de Barthon de la même manière que l’émail de M. Ardant.
M. de St-Allais les blasonné ainsi : d’azur au cerf d’or au repos, au chef échiqueté d’argent et de guèules de trois tires. Nous ne savons à quoi attribue]’ ces variations.
historiques modernes, sont assez rares; les sujets religieux dominent; mais nous avons dit déjà que , par leurs détails , ils présentent le meme genre d’intérêt. La collection du Limousin la plus riche en peintures émaillées de cette époque est celle de M. l’ahhé Depéret; elle réunit une suite de scènes de la vie de N. -S., de 25 sur 20 cen timètres , sur lesquelles les règnes de Charles YII et de Louis XI ont laissé les traces de leurs tapisseries , de leurs costumes et de leur architecture.
Le lecteur doit être rassasié, je le crains, de discussions, de descriptions et d’énumérations? S’il lui plaît donc, nous laisserons là ces énumérations, ces discussions et ces descriptions, dont je ne saurais dire du mal; et, sans tenir compte des avertissements sévères de Melchior Cano, qui nous apprend que nous allons aborder un auteur au cœur de plomb et à la bouche de /cr (1), nous ouvrirons la légende dorée du frère Jacques , au 26 juillet , et nous ferons ainsi ample connaissance avec le moine et le géant de notre planche VII. Or écoutez :
« Christophore , avant son baptême, s’appelait Réprouvé; il était de race chananéenne, avait une trèshaute stature et un visage terrible. Sa hauteur atteignait douze coudées. Il lui passa un jour par la tête de se mettre au service du plus grand prince qui fût au monde. Il alla donc trouver un très-grand roi qui, selon l’universelle renommée, n’avait pas d’égal sur la terre. Ce roi l’accueillit volontiers, et le fit demeurer à sa cour. Un certain jour, un bouffon débitait en présence du roi un certain chant ou revenait souvent le nom du diable; et chaque fois le roi , qui était chrétien , marquait sa face du signe
(1) In loc. TheoL
(le la croix. A cette vue, Christophore étonné demanda au roi le sens et la cause de ce signe... Forcé par sa demande, le roi lui répondit : Je me munis de ce signe en entendant nommer le diable, dans la crainte qu’il ne prenne pouvoir sur moi et me nuise. — Si tu crains que le diable te nuise , il est donc plus grand et plus puissant que toi? dit Christophore au roi. Je suis donc trompé dans mon espérance , moi qui croyais être au service du plus puissant maître du monde. Adieu donc, je vais chercher le diable et le prendre pour mon seigneur. Il se retira donc.
» Traversant une solitude, Christophore aperçut une grande multitude de soldats. Se détachant de leurs rangs, un guerrier farouche et effrayant vint à lui et le requit de dire oii il allait. Je vais , dit Christophore , chercher mon seigneur le diable et me mettre à son service. C’est moi, dit l’autre. Tout réjoui, Christophore prit un engagement perpétuel de le servir comme son maître. Ils continuaient leur route, lorsqu’ils aperçurent une croix élevée sur le chemin public. Epouvanté à cette vue, le diable prit la fuite, entraîna Christophore dans un âpre désert, et reprit ensuite le chemin plus haut. Le diable, interrogé sur le motif de cette action, voulait se taire; mais, sur la menace faite par Christophore de l’abandonner, il répondit : Un certain homme appelé le Christ a été attaché à la croix, et quand ce signe m’apparaît je tremble et je fuis épouvanté. Le Christ est donc plus grand et plus puissant que toi, répondit Christophore, si son signe tout seul a le pouvoir de t’etfrayer. C’est donc en vain que j’ai cherché, sans pouvoir le rencontrer, le plus grand prince de la terre. Donc, porte-toi bien, parce que je veux t’abandonner et me mettre à la recherche du Christ.
» Il le chercha longtemps. Enfin il rencontra un ermite qui l’instruisit avec soin dans la loi chrétienne. Ce roi auquel tu désires obéir , dit l’ermite , réclame de toi ce service ; Tu connais ce fleuve au passage duquel les gens sont en péril et souvent périssent. Si, encouragé par ta haute stature et tes forces puissantes , tu habitais près de sa rive pour les transporter sur tes épaules, certainement cette œuvre serait très-agréable au Seigneur Jésus que tu désires servir. — Christophore en prit l’engagement, et il se fit une demeure sur ses bords. Appuyé sur un palmier en guise de bâton pour soutenir sa marche , sans cesse d’une rive à l’autre il transportait les voyageurs.
» Après de longs jours, pendant qu’il reposait dans sa maison , Christophore entendit une voix d’enfant qui disait : Christophore, sortez, et passez-moi. Promptement il s’empressa de sortir; mais il ne rencontra personne. Ceci se répéta deux fois. A la troisième, Christophore trouva un enfant sur le rivage , et , chargeant l’enfant sur ses épaules et prenant son bâton , il entra dans le fleuve pour le traverser. Et Fonde du fleuve peu à peu se gonflait, et, semblable à une masse de plomb, le poids de l’enfant s’accroissait, et plus il avançait, plus son fardeau s’appesantissait, et cette charge intolérable, en augmentant toujours, le mettait dans une inexprimable angoisse.
)) A grand’peine parvenu à l’autre bord, il y déposa l’enfant, en lui disant : Vous m’avez mis, enfant, dans un grand péril; votre poids était tel, qu’il me semblait porter le monde. N’en soyez pas étonné, répliqua l’enfant, car non-seulement vous portiez le monde, mais encore celui qui a créé le monde. Je suis Jésus-Christ, le roi que vous servez dans cette œuvre (1). »
(1) Leyenda aurea per Iratrcm Jacobum de Voragine, p. 188.
Telle est la poétique légende qu’une imagination pieuse a brodée sur la vie plus courte du saint. De toutes parts l’art chrétien s’en est emparé comme d’une symbolique image des récompenses terrestres de la charité. Après cela, notre émail n’a pas besoin de description; tout le monde comprendra ces trois figures , et notre moine de la rive ne sera plus pris pour un Diogène (1). Ce tableau n’est pas le seul hommage de nos artistes à saint Christophe. Deux fois représenté sur les vitraux d’Eymoutiers, il était, avant la révolution, le patron d’une paroisse de Limoges; et une statue colossale le représentait à l’entrée de l’église de St-Pierre -du-Queyroix (2).
(D II y avait au premier pilier en entrant (dans la collégiale de Mantes) , un grand saint Christophe, d’un tiers moins colossal que celui de Paris , mais dans le même genre de sculpture. Ce qu’il y avait de partie culier, c’était un petit Diogène qui sortait du rocher^ avec sa lanterne^ pour regarder saint Christophe. Millin, Antiquités nationales art. xix, p. 19.
(2) Ephémérides de , p. 157.