LEONARD LIMOSIN ESMAILEIVR PEINTRE VALET DE CHAMBRE DV ROY
Un écusson peint au bas du tableau porte de simple au chevron d’argent , accompagné en chef de deux T (tau) de même , et en pointe d’un lis de jardin au naturel.
Ce tableau donne , sur une grande échelle , une idée fort exacte du talent de Léonard. Il est heureux qu’on puisse apprécier à sa juste valeur une œuvre de ce maître, dont on ne peut attribuer les imperfections aux hasards de la mise au feu. Grâce à ce tableau et aux émaux encore nombreux qui nous restent de cet artiste , il est facile de se faire une juste idée de sa manière. Nous croyons qu’elle peut se caractériser ainsi : touche ferme, mais sèche; dessin heurté, quoique correct. Quant à la composition de ses tableaux, il nous paraît prudent de n’en rien dire; plusieurs auteurs nous apprenant qu’il avait copié sou vent des cartons fournis par les maîtres italiens , nous ne saurions faire la part qui lui revient , et distinguer les copies des œuvres originales.
Qu’on les doive ou non à son inspiration , ses émaux suffisent à sa gloire. Voici l’énumération des principaux :
1° Deux cadres d’émaux exécutés pour la sainte Chapelle, par ordre de François P* et de Henri II, d’après les
ddcssins du Primatice, s’il faut en croire Alexandre Lenoir. « ( Léonard , dit cet antiquaire , a réuni dans ces tableaux, «) que l’on place à côté des chefs-d’œuvre de nos plus » ) grands maîtres , deux choses extrêmement rares à allier » ) dans les arts dépendants du dessin : c’est l’art d’unir ) à une conception vraiment sentimentale un dessin gra- » ) cieux et expressif , un travail correcte! soigné. Léonard » ) s’est surpassé dans l’exécution de ces deux tableaux » ) uniques; ils sont les plus beaux qui soient sortis de la » ' fabrique de Limoges. »
Ces deux cadres, que M. A. Lenoir avait placés au toombeau, restauré par lui, de Diane de Poitiers, sont auujourd’hui au musée royal. Le premier représente Franççois P" et Claude de France, et des scènes de la Passion (ipublié par M. du Sommerard, Atlas, ch. ix, pl. 5). Le ddeuxième représente la prière au Jardin des Olives, la Rdésurrection , Notre-Seigneur apparaissant à Marie-Maddeleine, et des anges tenant les instruments de la Passion (iibid. Album', viP série, pl. 20). Léonard les a datés de 1 S 553 ; il prend sur l’un d’eux le titre de peintre ordinaire dde la chambre du roi.
2“ Sur les deux petites faces du piédestal , Lenoir avait pblacé deux autres tableaux en émail, exécutés par le même mnaître sur les dessins de Janet, peintre de portraits de Hdenri II et des rois ses fds. Le premier représentait Hdenri II sous le costume de l’apôtre saint Thomas; dans lee second, on voyait l’amiral Chabot en saint Paul. Ces ddeux émaux sont aujourd’hui au Louvre. Les portraits ddes dix autres apôtres, complétant la série, sont dans l’(’église Saint-Père de Chartres.
3° Au musée royal, le portrait de François, duc de G nuise , nous le montre sous des traits fiers et énergiques
qui s’alliaient bien avec son caractère et ses prétentions. (Sans date. Publié par M. du Sommerard dans V Album des Arts au moijen-âge , vu® s., pl. 31 .)
; 4° Portrait du connétable de Montmorency, au musée. (Ibid. VI® s., pl. 27.)
5° Huit tableaux ovales , représentant des scènes de la Passion, possédés et publiés par M. du Sommerard, savoir : r Entrée à Jérusalem (vu® s. , pl. 15) , la Cène, (pl. 6) , Jésus chez Pilate ( pl. 17), le Couronnement d’épines (pl. 37), Jésus portant sa croix (Mas), la Véronique (Atlas). Ces tableaux portent tous la date de 1 557.
6° Le cabinet de Mme de la Sayette (Poitiers) possède les quatre évangélistes, Jésus et sa mère après la descente de la croix, signés L L* Les œuvres de cette im portance [répandues dans le Limousin sont encore fort nombreuses.
Le talent de Léonard, le mérite et la valeur de ses œuvres , la confiance des rois , suffisent pour expliquer sa réputation, sans qu’il soit nécessaire de recourir à un texte ambigu delà Cosmographie de Thevet (1). Nous le dirons meme sans hésitation , d’autres émailleurs avaient droit de n’être pas si complètement éclipsés par
(C Voici ce passage de Thevet : « Il n’y a pas cinquante ans qu’aux fondements de certaines vieilles murailles voisines de la ville (de Limoges) , l’on découvrit plusieurs antiquités, comme statues, médailles et médaillons , et me récorde qu’il me fut montré en la maison de l’un des excellents ouvriers en émail qui soit par aventure au monde , une petite idole de Mercure. » — Cosmographie Universelle , livre xiiii, p. 458; Paris, 4575. — A cette époque florissaient les Courteis , les Rayinond et les Pénicaud; il n’y a pas de raison qui défende de leur appliquer ce texte.
Hui; ils sont ses dignes rivaux, sinon en renommée, du rnioins en talent.
À leur tête nous nommerons son homonyme , peut-être sson frère ou son fils. Jehan Limousin. Les rares signattures que nous connaissons de ce maître sont, comme ccelles de Léonard , accompagnées d’une fleur de lis, signe aauquel on a voulu reconnaître la participation à la directtion de la manufacture royale d’émaux , fondée à Limoges jpar François
Les oeuvres de Jehan Limousin ont des caractères qui les rrendent facilement reconnaissables. Les carnations sont rrosées et relevées de hachures rousses dans les ombres , cce qui les fait parfois ressembler à des gravures coloriées. Mais ce défaut ne se remarque que dans les compositions cde grande proportion. Il fait un admirable emploi du {paillon dans les draperies; personne n’a surpassé l’excquise délicatesse de ses petites figures ; ses arabesques cd’or sur fond bleu ont aussi un caractère particulier. La ccollection de M. Depéret renferme deux salières signées cde ses initiales et de la fleur de lis. Leur circonférence eextérieure est divisée en huit compartiments, sur lesquels Mercure et Diane, Vénus et Mars, Junon et Minerve, exéccutent une danse. Ces petites figures de divinités , qui rn’ont pas cinq centimètres de hauteur, sont agréable- I ment vêtues de costumes de fantaisie, et ont leurs attributs ccaractéristiques. Sur l’autre salière, Apollon préside à un cconcert exécuté par les Muses. Deux portraits d’homme eet de femme, costumés à la grecque, occupent le fond des ssalières (1). Un saint Charles-Borromée, de la même col-
(4 ) C’est faute d’avoir pris garde aux signatures, que nous avions attribbuc ces salières à Léonard. Par suite d’une distraction semblable, HM. Ardant les attribue à Raymond.
lection, se fait remarquer par les mêmes qualités ; nous avons vu un second exemplaire de cette peinture, identiquement semblable au premier, chez M. Dupont, à Poitiers. Dans la même ville, la collection de M. C. de Tusseau s’est enrichie d’une burette du même auteur; elle porte , comme les émaux précédents, la signature I L* Comme ceux-ci, elle est admirable de coloris, d’élégance et de dessin. Sur le goulot sont des chérubins et des anges , dont deux supportent un écusson effacé. Àu-dessous, sur le renflement , se trouvent sept bienheureux , savoir : St Jean, St Pierre, St Paul, St André, St Étienne, un évêque tenant sa crosse, un autre tenant une croix. Sur le pied brillent quatre ravissantes petites têtes de chérubins. Le fond est noir ou bleu semé d’or. Comme on le voit, c’est la disposition, la couleur, le dessin et l’éclat des burettes mentionnées plus haut. Un grand émail du même auteur représente les trois Marie au pied de la croix. Jehan Limousin vivait à la fin du xvU siècle et au commencement du xvii®; son nom est porté sur les rôles de taille de 1 625 .
Un émail de trente - trois centimètres de largeur sur vingt-trois de hauteur, dessiné par M. Tripon dans l'Historique monumental, appartient à la Société d’agriculture de Limoges. Il représente saint Martial en costume d’évêque, et assis sous un baldaquin, recevant une requête présentée parM. de Verthamont, agenouillé à ses pieds. Cette scène se passe dans une espèce de gloire rayonnante. En dehors, quatre notables à droite, et pareil nombre à gauche, vêtus de noir, tiennent leur toque et des lettres à la main. Aux deux angles supérieurs sont les bustes auréolés de St Aurélien et de St Loup , évêques de Limoges, et au-dessous ceux de saint Ignace et
de saint François-Xavier, tous auréolés, et indiqués par des inscriptions en lettres d’or. Au bas est un écusson écartelé de gueules et d’un échiqueté d’or et d’azur, chargé au premier d’un lion d’or (1).
Essayons de fixer la date de cet émail; peut-être trouverons-nous dans la solution de cette dilTiculté le nom de son auteur et l’indication du sujet qui y est représenté. Je remarque d’abord que plusieurs des personnages figurés à la suite de M. de Verthamont sont des ecclésiastiques revêtus du costume clérical, tel qu’il se portait au commencement du xvii® siècle. Je vois en second lieu les images de saint Ignace et de saint François-Xavier , dont la canonisation ne date que des années 1621 et 1622. L’auréole lumineuse qui ceint la tête de ces illustres personnages, l’épithète qui précède leurs noms, ne peuvent laisser de doute sur l’intention de l’artiste ; il a voulu les placer dans le ciel aux mêmes titres que saint Loup et saint Aurélien. Réunie à l’induction puisée dans la forme des vêtements, celle-ci fera conclure avec certitude que cet émail est postérieur à 1 621 . Il ne saurait donc être l’œuvre de Léonard, dont les premiers émaux, M. Ardant le dit lui-même, sont de 1 532. Il appartient donc à Jehan, aux œuvres duquel il est en tout point conforme (2).
Ceci posé , il est permis d’y voir un souvenir des fêtes brillantes que les jésuites de Limoges célébrèrent en
(1) Quant à la tour et au mur figurés dans le lointain de cet émail , il ne faudrait pas y voir avec M. Ardant une représentation de la ville , ou , comme on disait alors, du château de Limoges, qui n’était et ne devait être jadis qu’une citadelle. Cette citadelle , bien avant le seizième siècle , était hérissée des clochers de St-Michel , de St-Pierre-du-Queyroix et de St-Martial ; nous n’en voyons pas le plus léger indice sur cet émail.
(2) C’est encore M. Ardant qui le dit.
1623, à l’occasion de la canonisation de leurs saints chéris (1). On trouverait, au moyen-âge, grand nombre d’ex-voto plus étranges. La canonisation de St François- Xavier et de saint Ignace, notifiée par l’autorité consulaire au saint patron de Limoges , n’offrirait rien qui dût trop étonner.