CHAPITRE IL
ÉMAILLEIJRS DU XVff SIÈCLE. — P. COURTEIS. — J. COURTEIS.
— S. COURTEIS. — M. COURTEIS (2).
A la suite de Jehan Limousin, nous avons pénétré dans le xvii^ siècle : il faut maintenant revenir sur nos pas , et saluer d’illustres artistes laissés en arrière, ordinairement nommés Courtois. Les Courteis, dont nous voulons parler, sont en effet de dignes rivaux des Léonard. Nous avouerons même notre faible pour eux , car le dessin de Pierre et de Jean nous a semblé plus correct dans un plus grand nombre d’œuvres, et leur émail est loin d’avoir un éclat inférieur.
Toutes les actions de ces artistes se résument dans leurs œuvres; les énumérer, c’est, pour ainsi dire, faire l’histoire de leur vie modeste, mais non sans gloire.
Pierre Courteis eut aussi l’honneur de travailler pour les rois. Alexandre Lenoir cite, dans son ouvrage, neuf
(1) Voy. Bonav. de St-Amable , m , 830. A tout hasard , notons encore ce fait : En 1647 , les consuls de la ville de Limoges, ayant été favorisés dans leur élection par M. de la Fayette, évêque de Limoges, en reconnaissance de cette faveur , l’allèrent saluer avec les marques consulaires , ce qu’ils n’avaient pas voulu faire jusqu’alors. Ibid.^ p. 852.
(2) Les rôles de taille du xvu siècle rectifient ainsi le nom de ces artistes.
tableaux ovales en émail, de quatre pieds huit pouces sur deux pieds six pouces, que cet artiste avait peints pour le château de Madrid (1). Achetés de nos jours par M. le professeur Roberston, ils ont ensuite passé en Angleterre. Grâce à d’autres spoliations de ce genre , ses œuvres sont assez rares en France.
Un coffret de Mme de la Sayette (Poitiers) représente , sur trois faces , le combat des Vices et des Vertus. Ces dernières, précédées des Mvses, ont pour chef la Foy. Les Vices, ayant à leur tête les Serenes (sirènes), sont commandés par la Perfidie. Sur la quatrième face on voit le triomphe des Vertus et leur entrée à Jérusalem. Le couvercle arrondi montre un dieu sur son trône. Au bas sont des personnages à genoux, avec cette inscription circulaire : PR CE c ES FiLiAE lovis. Ces inscripüons se lisent audessus des personnages. Tout ceci est composé, dessiné et peint avec un goût admirable.
Un très-petit coffret de M. C. de Tusseau (Poitiers) est signé P. Corteus, .acvec la date 1568. Il représente les scènes de l’histoire de Gédéon.
La France a conservé des œuvres beaucoup plus nombreuses de J. Courteis. Il peignait sur verre, et nous avons vu un admirable petit vitrail, peint sur une seule feuille de verre, représentant la Jalousie, et signé par lui. Un document cité par M. l’abbé Morancé (2) nous apprend qu’en 1582 un Jehan Courteis prit l’engagement d’exécuter une verrière pour l’église de la Ferté-Bernard.
Ses émaux sont beaucoup plus communs que ses vi traux. Un des plus remarquables a été publié par M. Wil-
(1) Musée des Monuments français, t. iv , p. 84 et 85.
(2) Bulletin monumental , t. v , p. 502.
lemin (pl. 288), et décrit par M. Pottier, auquel nous empruntons le texte suivant :
« Entre les applications auxquelles les progrès rapides (de la peinture sur émail) lui donnèrent droit de prétendre , on doit compter la décoration des riches appartements. En effet, le goût s’introduisit, au xvi® siècle, de suspendre aux tentures de cuir doré, d’encadrer dans les lambris sculptés des hautes salles des palais, des médaillons peints en émail. Madrid, Chambord et Fontainebleau, entre autres, reçurent ces magnifiques enrichissements , et il n’est pas douteux que la merveilleuse composition de près de deux pieds de hauteur que nous avons sous les yeux (elle est représentée sur la pl. 288 de l’ouvrage de Willemin) n’ait eu dans l’origine cette destination.
» Il est probable d’ailleurs que ce sujet allégorique ne nous offre qu’un fragment détaché d’une suite plus ou moins longue de sujets analogues, du même genre à peu près qu’une suite très-précieuse, exécutée pour le château de Madrid, par Pierre Courtois, parent de celui qui a signé notre médaillon. Quoi qu’il en soit de cette conjecture, à laquelle le fait de l’existence d’un médaillon analogue dans les armoires du Louvre imprime tout naturellement le caractère de la certitude, voici la description de notre pièce , d’une magnificence vraiment sans égale : c’est une espèce de déification de la Grammaire, institutrice de toutes les sciences.
« C’est elle qui figure dans le compartiment central , caractérisée par le rouleau qu’elle tient d’une main , par le rocher d’où jaillissent des sources nombreuses qu’elle tient dans l’autre, et par les livres épars à ses pieds. Une lanterne posée non loin d’elle, et, dans le lointain, un
rauditoire nombreux, aitenlif aux leçons d’un professeur, (complètent cet assemblage d’attributs allégoriques (1). Mutour de la bordure on remarque la Justice, Pallas, la IRenommée, des génies épandant des fleurs, des femmes œplorées, symbolisant sans doute, sous la figure de mations vaincues, les triomphes de la grammaire; toutes {personnifications qui achèvent de donner à l’idée exfprimée par l’artiste son entier développement. La signatture de l’artiste consiste dans les deux lettres I. C. qu’on rremarque au-dessus du nom du personnage principal : la CGrammatique.
» A la vente du cabinet de M. de Monville, notre émail aatteignit le prix énorme de 4,510 fr. (2). »
Les autres émaux de J. Courteis qui sont venus à notre cconnaissance dans les transcriptions graphiques de M. du SSommerard, sont ;
r Coupe avec couvercle : ce camaïeu, dont les chairs ssont en couleur, représente l’histoire de nos premiers iparents. Le serpent qui tente Ève se termine en corps de j jeune femme. Nous l’avions déjà vu figuré de la même imanière sur une miniature d’une traduction de St Augusttin, exécutée au xiv“ siècle (3), dans la Bible du Petit-Sa- Idomon, et sous les pieds de la charmante statue de la Wierge, à St-Pierre-du-Queyroix. (Album, viP s., pi. 10.)
2** Une aiguière et son bassin, du cabinet de M. Carrraud, représentent le sacrifice d’Iphigénie, d’après Polyddore de Caravage. ( Ibid., pl. 22 et 23. )
(1) La lumière, et la lumière intellectuelle, représentée par une lantrterne ! Ceci fait involontairement penser à une célèbre épigramme :
La Feuillade , sandiSj je crois que tu me bernes , etc.
(2) Monuments français inédits, t. ii, p. 63.
(3) Ce vélin est en notre possession.
3^^ Deux coupes-camaïeu sont peintes de sujets figurant l’échelle de Jacob et le passage de la mer Rouge. (Collection du colonel Bourgeois, pl. 33. )
Suzanne Courtois, à en juger par le style de ses émaux, se rapproche du xvii® siècle; elle était sans doute fille d’un des émailleurs précédents. Son dessin n’a pas l’énergie et la fierté des œuvres de ses homonymes. Le coloris, quoique parfois il soit très-brillant, n’est pas distribué avec entente de l’effet général. Les cabinets de Poitiers possèdent quelques œuvres de sa main. En outre, M. du Sommerard a publié (pl. 30) une aiguière et son bassin représentant Jason et les taureaux vulcaniens, du cabinet de M. de Bruges; un coffret de toilette appartenant à M. Léon du Tronchai, où fhistoire de Jacob est figurée (pl. 33). Un Martial Courtois ou Courteys, peintre et orfèvre , nous est signalé, à la date de 1 579, par un manuscrit dont nous parlerons plus loin.
Trois coupes peintes en grisaille, avec carnations colorées, qui ont passé de la collection deM. Ardantdans celle de M. Préau, sont d’un faire très-remarquable; les Courtois et les Léonard n’ont rien produit de plus beau. Une de ces coupes représente le triomphe de Diane; l’Amour et Vénus sont enchaînés à son char. Selon les habitudes de la renaissance , les nymphes qui composent le cortège de la chaste déesse ont grand besoin de profiter de ses leçons. L’intérieur des deux autres vases est décoré de gracieuses arabesques. A f extérieur est peint le triomphe de Neptune et d’Amphitrite. Un cartouche d’azur porte cette inscription en lettres d’or : A Lijmoges, par Jehan Court dit Vigier. Autorisées par cette signature, quelques personnes, et notamment M. Ardant, ont fait de cet artiste un maître différent des Courteis. Rien ne justifie
c:ette prétention f dit M. Leon Dussieux (1), qui pense sans doute qu’une ressemblance de touche suffit pour dé- C3ider une question de ce genre. Mais un rôle de taille du siècle, dressé par les consuls de Limoges (2), tranche définitivement la question dans le sens de M. Ardant. Au œanton de Magnynie, nous trouvons Jehan Court dict Vigier, mmailleur y et petit Jehan, son fils, portés au rôle pour la somme de 1 liv. 2 s. A vingt noms de distance sont inscrits Jfehan Courteis pour la somme de 33 s., et les heoirs de feu (Courteis, esmailleur , pour celle de 1 liv. 1s. Jehan Court m’est donc pas le nom abrégé de Jehan Courteis, et le Limiousin a le droit de citer un grand artiste de plus. Jehan (Court vivait encore en 1 580.