‹ Essai historique et descriptif sur les émailleurs et les argentiers de LimogesChapitre 4 sur 64 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

ÊMPLOi DE l’Émail pendant cette période. — principaux

PRODUITS DE l'ÉMAILLERIE LIMOUSINE.

Les incrustations d’émail donnent au métal et à la pierre le poli brillant, l’éclat et les couleurs variées des pierres précieuses; d’autre part, le prix de cette substance est peu élevé, si on le compare à celui des gemmes qu’elle imite et qu’elle remplace , et c’est sans doute à la réunion de ces qualités diverses qu’elle a dû la faveur dont elle a joui pendant toute la durée du moyen-âge. Durant cette longue période, il est peu d’objets où l’application n’en ait été faite avec plus ou moins de bonheur.

L’émail était employé à l’embellissement des hanaps , plats , burettes , aiguières , bagues , agrafes , bijoux , colliers , poignées d’épées , couteaux , casques , boucliers, bahuts, fermoirs et couvertures de livres. Mais^ dans ces temps de primitive ferveur, il embellit surtout les instruments du culte et de la liturgie , calices , diptyques, tombeaux, paix, navettes, candélabres, encen-

soirs, suspensions, retables, mitres, crosses, inscriptions votives , et principalement les reliquaires qui conservaient les ossements des fidèles honorés d’un culte public.

On le mit en œuvre de deux manières : comme fond de couleur encadrant des dessins gravés ou en relief; comme élément colorant destiné à former des ornements ou des ligures. Souvent ces deux usages furent réunis.

Dans ces deux cas , des creux pratiqués presque toujours dans le cuivre reçoivent une incrustation d’émail dont l’épaisseur varie d’un à six millimètres. Le métal, lorsqu’il vient affleurer à la surface, est doré. Le burin y a creusé des dessins représentant des figures isolées , encadrées par des ornements d’architecture , et plus rarement des scènes composées. Des figurines en demironde bosse remplacent souvent les dessins creusés dans le métal. Ces fonds monochromes en émail sont habituellement de couleur bleue

Si l’émail est employé comme élément de peinture , un trait de cuivre doré vient affleurer à la surface , et forme les linéaments principaux du dessin , les contours et les tiges des fleurs , le trait des figures et les lignes principales de l’architecture et de l’ornementation. Dans les creux du cuivre , et sans en dépasser les parties ménagées , sont incrustés des émaux diversement colorés , et la juxtaposition de leurs teintes forme le fond de couleur des figures, dont le trait est tracé par des saillies de métal à fleur de paroi. L’auteur de ces recherches possède une croix représentant J. -C. bénissant entre les symboles des évangélistes , sur laquelle ces deux systèmes d’embellissement ont été réunis : sur la face principale brillent des figures en émail incrusté , sur fond de cuivre doré ; au

revers, les memes figures, représentées de la même manière, sont en métal doré sur fond d’émail. Dans cette première période , un troisième emploi de l’émail consistait à en revêtir des figures en relief pour leur donner la valeur des sculptures coloriées de l’antiquité. Mais l’émail se prêtant dilficilement à se modeler sur les saillies et les creux de la ciselure , sa mise en œuvre de cette façon fut plus restreinte et moins heureuse.

Les peintures en émail incrusté ne sont donc que des mosaïques , dont les diverses pièces , au lieu d’être simplement rapprochées , ont été soudées par la fusion sur un excipient de métal. C’est dire qu’elles ont à la fois les qualités et les défauts des mosaïques primitives. L’éclat et la vivacité inaltérables de leurs couleurs ne sauraient entièrement racheter des imperfections trop sensibles, telles que le peu de relief des teintes plates , la crudité des ombres , et plus souvent leur absence , la violation des lois de la perspective linéaire et aérienne , l’absence des arrière-plans , le parallélisme des figures disposées sur une seule ligne, et enfin l’absence de ces demi-teintes qui , par une dégradation insensible , conduisent l’œil de l’ombre la plus noire à la plus vive lumière. Les modernes y chercheraient en vain ces nuances qui , dans les tableaux à l’huile, participent de deux couleurs voisines, et leur servent de transition , sans que fœil puisse reconnaître le point où l’une finit et où commence fautre. Quelques-uns de ces défauts dépendaient sans doute de f inhabileté des dessinateurs du temps; mais, en somme, ils doivent être attribués à l’emploi des procédés d’incrustation et au système de décoration alors en usage. Cependant ne regrettons pas trop le fini précieux d’un art plus habile et moins énergique. Les dessins éclatants

et vigoureux de l’émailleric de cette époque n’étaient pas destinés à flatter de près le regard d’un curieux occupé de détails ; ils faisaient partie d’un ensemble de décorations harmonieuses, et, dans les pompes sacrées aux quelles presque toujours leur emploi était limité, ils brillaient dans l’obscurité du sanctuaire sous le jour adouci des vitraux.

Si nous cherchions des analogies dans les procédés des autres arts pratiqués avant le xiv" siècle, nous en trouverions de nombreuses dans les vitraux contemporains. On sait qu’ils se composent presque en entier de pièces de verre dont la réunion en plomb produisait des tableaux. Le verrier et l’émailleur poursuivaient alors le meme ^ but. Ensemble ils cherchaient à reproduire la figure humaine sur un fond de décoration; tous deux mettaient en œuvre des verres colorés dans la pâte. Seulement lé premier opérait sur un verre transparent et refroidi , et s’aidait pour le tracé des figures d’un trait superficiel. Pour le moment , nous nous bornons à signaler ces similitudes de l’exécution matérielle.

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