FORME GÉNÉRALE DES CHASSES. — STYLE DES SUJETS TRAITÉS
Jusqu’au xnc siècle, les châsses ont le plus souvent la forme d’églises ou de maisons à deux et à quatre pignons. Les faces principales de devant et de côté sont divisées par des arcades en plein cintre ou trilobées. Au centre, le Christ apocalyptique siège sur un trône entre les symboles des évangélistes ; sa droite bénit. Les apôtres , reconnaissables à leur nombre, à leurs pieds sans chaus-
sure, et au livre qu’ils tiennent, l’accompagnent à droite et à gauche. Comme pendant à cette figure, la Vierge, au-dessous de son divin fils ou sur la face opposée , est assise sur un siège entre quatre anges ; l’enfant Jésus est debout ou repose sur ses genoux. D’autres fois Jésus-Christ est attaché à la croix; ses bras sont dans une horizontalité parfaite; une sorte de jupon ceint sa taille, ou une robe recouvre son corps tout entier. A sa droite et à sa gauche, Marie et saint Jean, avec des traits caractéristiques, sont accompagnés ou remplacés par les figures allégoriques de l’Église triomphante et de la synagogue aveuglée. La place de la sainte Vierge et de saint Jean , sur les plus anciens reliquaires , est occupée par saint Pierre ou par saint Paul ; le premier caractérisé par les clefs , le deuxième sans attributs ou avec un livre. Plus rarement des scènes composées, tirées de la légende du saint dont les reliques y sont conservées, occupent la toiture, la face principale et les plans des deux extrémités. Les ciseleurs byzantins affectionnent surtout les scènes de martyre et les sujets inspirés par l’Apocalypse. Ces figures sont coulées en émail , ou burinées en creux , ou ciselées en relief. Le plus souvent les têtes seules font saillie sur le cuivre. Les faces destinées à être adossées aux massifs des autels sont rarement décorées d’ornements autres que des rosaces lancéolées ou arrondies en émail. Les fonds sont bleus ou verts , avec des bordures vertes, jaunes et rouges; les rosaces tricolores, alternativement bleues, rouges et blanches, bleues, jaunes et vertes.
Les exceptions nombreuses qui échappent à cette description seront exposées plus loin et avec détail; mais
ces généralités nous ont paru devoir précéder l’exposition du style.
Jusqu’à la fin du douzième siècle, à côté des produits d’un art évidemment d’origine française, se rencontrent des productions étrangères par la forme et par l’inspiration. Le costume des personnages représentés , l’ornementation , les attributs des dignités , les details du costume, et jusqu’aux inscriptions , rappellent une origine grecque.
Ainsi, les personnages sont vêtus delà tunique romaine transportée à Constantinople, et de la chlamyde fixée sur l’épaule par une fibule. Les vêtements sont bordés de franges où brillent des perles et des pierreries enchâssées. Les femmes ont conservé le costume romain modifié par le Bas-Empire ; les christs sont vêtus au moins d’un jupon. Les croix à quatre branches égales , les ornements d’une architecture à plein cintre et à coupoles, les formes arbitraires et conventionnelles des végétaux exotiques , la barbe des personnages élevés dans la hiérarchie civile ou religieuse, l’orarium, la forme de la chasuble, sont des signes dont la réunion révèle une inspiration , sinon une provenance orientale.
Nous venons d’indiquer les détails du costume et de la décoration que tout le monde peut saisir; pour un œil un peu exercé, le style n’est pas moins caractéristique. Les plis nombreux, aigus, serrés et parallèles, la distribution symétrique des personnages, la recherche des lignes droites, l’absence de mouvement dans la pose, une gravité calme et sévère, l’observation assez exacte des pro portions anatomiques, sauf l’exagération en longueur, l’adoption d’un symbolisme qui représente par la gran-
Repréaentant St Pierre, ( Cabinet de l'abbé Texier. )
(XI1« Siècle.)
(leur physique la grandeur morale ou sociale , l’emploi (les nimbes carrés (1), les yeux fendus et ronds, les pieds vus de face et continuant la ligne perpendiculaire des jambes, le détail minutieux des cheveux, les quatre clous de la croix du Sauveur, l’absence des types riants et gracieux, l’impuissance à rendre l’enfance, tels sont les caractères auxquels ce style est reconnaissable.
Il a reçu le nom de byzantin. A ce style appartiennent le médaillon et la châsse reproduits dans la pl. III.
Pendant le temps de son règne, c’est-à-dire jusqu’au commencement du treizième siècle, dans les produits des autres arts et dans la sculpture surtout, parallèlement aux œu\res byzantines , il est facile d’en trouver d’autres exécutées en France sous l’influence des modèles de l’art romain, ou sous l’inspiration d’un grossier instinct personnel. Ces sculptures ont été classées dans les divisions générales sous le nom de romanes. Dans les émaux contemporains de ces œuvres , il est beaucoup plus difïicile de voir un produit spontané du sol, et, pour énoncer notre pensee sous la forme la plus vulgaire , nous dirons que les émaux romans sont fort rares. Nous ne serions pas embarrassé d’en indiquer la cause : les procédés des auties arts étaient accessibles à tout le monde. Loin des maîtres, et en l’absence d’études préparatoires, il est loisible au premier venu de tailler la pierre ou le bois , de combiner des couleurs sur le vélin ou sur la toile , ou plutôt, comme nous 1 avons dit ailleurs , d'imaginer aveç plus ou moins de bonheur, en s’éloignant des types génélalement reçus, dans la mesure de sa science et de son habileté (2). Mais l’art de teindre les verres de mille
(b Siii plusieurs objets du trésor de l’église de Conques (Aveyron).
(2) Nous ne voulons pas dire que les miniaturistes du moyen-âge m
nuances, de les rendre opaques, de les fixer sur le métal, de fondre les métaux , de manier le marteau et le burin , n’était et ne serait communicable que par un enseignement qui mettait toujours les adeptes sous l’influence du goût et des modèles du passé. D’ailleurs, aux difficultés qui lui sont communes avec d’autres arts , la fabrication des émaux en réunissait qui lui étaient particulières; je veux parler des combinaisons chimiques qui produisent les diverses teintes du verre coloré. Jusqu’à nos jours, les émailleurs ont fait un secret d’une partie de leurs découvertes en ce genre; et nous ferons remarquei, a l’appui de ces observations, que jusqu’au xiv" siècle presque tous les émailleurs dont les noms sont venus jusqu’à nous appartenaient à des congrégations religieuses. Les émaux romans que nous connaissons méritent donc cette qualification beaucoup plus par l’impuissance de l’ouvrier que par ses intentions. Une chasse de la collection de M. l’abbé Depéret est ornée de figures émaillées en relief, où les caractères de l’art roman sont sensibles : corps' très-courts, têtes fort grosses, défaut général de proportions, pesanteur sans goût et sans expression. La même exécution se retrouve sur une petite châsse de l’église de Chamberet.