ORIGINE DU STYLE BYZANTIN
Il ne saurait être indifférent de rechercher comment le style byzantin a pu s’établir en France, et pendant de si
se formèrent pas dans des écoles ; nous faisons seulement observer qu’un enseignement était moins nécessaire pour la pratique de cet art; et en lait, nous établirons ailleurs que les moines peintres s’en affranclurent
très-souvent.
longues années y régner d’une manière presque exclusive dans la fabrication des émaux. Entre toutes les questions controversées par la critique moderne sur les origines de l’art français, il n’en est pas de plus importante, et nous serions heureux de pouvoir l’éclaircir, sinon la résoudre, au moyen de nos recherches particulières.
Pendant qu’en Occident, du au ix® siècle, les barbares renversaient à la fois les monuments et les empires, Byzance, à divers intervalles, conservait une sorte de calme intérieur qui permettait encore la culture des arts. Sans doute, comme ailleurs, le déclin y était sensible; mais la présence des chefs-d’œuvre de l’antiquité , les traditions d’une cour qui avait conservé le goût du luxe et de l’ostentation, en encourageaient encore la culture. Et lorsque les dynasties créées par la barbarie voulurent s entourer d un appareil propre à éblouir les conquérants lurouches , c’est aux Grecs de Byzance qu’elles durent s’adresser pour l’exécution de ces œuvres, dont l’Occident avait en grande partie perdu le secret. Du siècle au milieu du ix% les persécutions des iconoclastes, en poussant hors de l’empire les artistes insoumis, agrandirent encore 1 influence orientale; et la race carlovingienne , en se plaçant au niveau de la race byzantine , en copiant son costume et sa hiérarchie, contribua à étendre son règne.
Ces conclusions ne sont pas déduites à priori ; elles résultent d une etude attentive de l’histoire de l’époque, et on peut lire dans Maimbourg le triste récit des persécutions de ces empereurs iconoclastes, si persévérants dans leurs fureurs insensées.
L’adoption par la race carlovingienne des arts et des
costumes orientaux n’est pas moins certaine. De Pépin à Lothaire , nous possédons une suite de monuments authentiques qui ne permettent pas le moindre doute. Nous citons les principaux :
r Les mosaïques de Saint- Jean-de-Latran et de Sainte- Suzanne à Rome , exécutées par ordre de Léon III , et représentant, la première saint Pierre donnant le pallium au pape Léon, et la bannière à Charlemagne; la seconde, les portraits en pied du pontife et de l’empereur ;
2“ Le portrait peint au frontispice d’une bible, et représentant Charles le Chauve , suivant Mabillon (1 ) , ou bien Charles II, dit le Gros , selon Willemin (2) ;
3“ Le frontispice du livre d’heures de Charles le Chauve (3);
4° Le frontispice des évangiles de Lothaire.
Sur ces trois derniers monuments , malgré l’imperfection des gravures qui nous en ont transmis l’image, style, costume, accessoires, position des pieds, symbolisme de grandeur et d’attitude , tout est si bien byzantin que , si la date de ces œuvres n’était pas placée dans le ix^ siècle par des autorités graves et incontestables , on pourrait sans invraisemblance en reculer l’exécution jusqu’au xi" siècle.
Venise, en s’approvisionnant à Constantinople d’œuvres d'art et d’artistes, implanta ce style chez elle, et lui fournit le plus puissant moyen de propagation dans ses immenses relations commerciales. L’église St-Marc , copie de Sainte-Sophie de Constantinople, et ornée de
(b Müsæum Italicüm, t. I, p. G8.
(2) Monuments inédits.
(•>) Ibid. Bibl. roy.
mosaïques byzantines qui sont venues jusqu’à nous, fut dans le centre de la France le modèle d’une école architectonique fort originale. L’église Saint-Front de Périgueux, dont M. de Verneilh prépare la monographie , reproduit les coupoles , la croix grecque , le plan et les dimensions de l’église vénitienne , et les églises de Souils lac, de Rhodez, d’Ângoulême et de Solignac, semblent s’etre moulées sur ce type oriental (1). Une vieille tradition attribue la construction de Saint-Front au doge Orscolo I, qui vint en France en 978, et y mourut après un séjour de dix-neuf années.
Quelle que soit la valeur de cette tradition , nous n’en sommes pas réduits à des conjectures pour établir l’infdtration byzantine par Venise.
« Il y avait autrefois à Limoges une rue nommée Véni- » tienne (2), et cette rue Vénitienne et son faubourg » étaient habités par des marchands vénitiens. Ce qui » COMMENÇA l’an 979; et ce qui obligea les Vénitiens de » bâtir ce faubourg et de se loger à Limoges fut à cause » du commerce des épiceries et autres étoffes du Levant , » lesquelles ils faisaient venir sur leurs navires par la » voie d’Egypte à Marseille , et conduire par voiture à » Limoges , où ils en avaient établi un grand magasin ,
(U M. de Verneilh nous apprend qu’il faut ajouter cà ces églises celle de St-E tienne de la cité , à Périgueux , et celle de St-Silain , démolie ; les églises de Sl-jislier^ de Bourdeille^ de Brantôme , de Sl-Jean-de-Cole ( entre ] 08Ï et ï 099 ) ; celle de St-Avü-S enieur ( en ï H 7) ; la cathédrale du Puy. Voyez les Arts au moyen-âge^ t. iii , p. U5. Nous ajouterions encore celle de St-Hüaire de Poitiers; voyez la description de son ancien état, faite par M. de la Liborlière, BtUl. de la Société des Ant. cU l’Ouest, ï 842, p. Ï69.
(2) Cette rue porte encore ce nom.
)) d’oü une Jjonne partie du royaume tirait ce qui leur » faisait besoin (1). » L’importance et la présence de ce dépôt sont constatées par un acte du commencement du xi*^ siècle. Gérald de Tulle, abbé de Saint-Martin-lez-Limoges, s’oblige à fournir à perpétuité trois livres de poivre à Gérald, évêque d’Angoulême, et à ses moines. Ce qui, ajoute Nadaud, lui était facile, le comptoir des Vénitiens touchant à son monastère (2). Un établissement non moins remarquable eut lieu en Limousin à la fin du xi° siècle. Les bienheureux Marc et Sébastien fondèrent, au confluent de la Maude et de la Vienne, à quatre lieues de Limoges , le monastère de Lartige , chef-lieu d’ordre , duquel ressortissaient près de quarante maisons dans le cours du XIII® siècle (3).
Les pèlerinages et les croisades continuent la propagation de ces types. Les croisés, à leur retour de Jérusalem, ne manquaient guère de rapporter des reliques et jusqu’aux pierres et à la terre des saints lieux (4). Ces objets du culte étaient renfermés dans des reliquaires décorés, suivant un usage immémorial, de figures en relief ou en creux et d’ornements dont la beauté et la perfection relatives durent vivement frapper les barbares occidentaux. Ces pieuses dépouilles se partageaient ensuite entre les différents monastères du même ordre; les princes et
( j ) Hütoire de St-Martial , par B. de St-Amablc , t. iii , p. 372.
(2) Hist. ras. de l’abbaye de St-Martin-lez-Liraoges , p. -138, Bibl. du sera, de Limoges et ap. me.
(5) Voy. la notice que j’ai publiée sur ce monastère dans le Bulletin monumental , t. vi, p. 43 et suiv. — Labbe, Bibl. Mss. Aq. , t. ii, p. 978.
(4) Voy. aux pièces justificatives Vinvenlaire du trésor de Grandmont^ et particulièrement les art. 12 et 48.
les évêques échangeaient de tels dons , et la division des reliques multipliait les reliquaires.
Pour le cercle d’influence dont le cenlre est à Limoges , les faits de ce genre sont tellement nombreux , que nous avons dû nous borner à en donner une indication générale et à citer les principaux.
Ce mouvement acquit un grand développement dès le vil® siècle. Lorsque Antioche fut prise par les Sarrasins, et que les villes de Jérusalem et d’Alexandrie tombèrent entre les mains des Arabes et des Perses , un grand nombre de reliques furent apportées en Occident. Des multitudes de chrétiens s’enfuyaient avec tous leurs trésors pour échapper à la furie des mahométans. Quelques églises furent bâties tout exprès pour recevoir ces reliques précieuses (1).
En 602, l’empereur de Constantinople Justin II adressa à sainte .Radégonde, qui avait embrassé la vie religieuse à Poitiers , une parcelle de la vraie croix dans un reliquaire d’or rehaussé d’ornements et enrichi de pierreries (2).
S’il faut en croire un auteur, Constantin Copronyme envoya en 757 une ambassade à Pépin avec de riches présents et le chef de St Jean-Baptiste qui avait été porté à Constantinople sous Théodose le Grand. Le roi Pépin en aurait fait présent à la ville de St-Jean-d’Angély (3). Quelques années plus tard, nous voyons Charlemagne recevoir des mains de Thomas, patriarche de Jérusalem, et transmettre à l’abbaye de Charroux en Poitou , une por-
(1) Digby, Mores calholici, t. i.
(2) Voyez ci-dessous le dessin et la description de ce reliquaire.
(3) Dissert, sur le chef de St Jean-Baptiste, par Robcrt-le-Viseiir, chanoine d’Amiens. — Voy. aussi le traité de revcl. cap. S. Johan-Bupl. , faussement attribué à St Cyprien et inséré parmi scs œuvres.
lion assez considérable de la vraie croix (I), ce qui in spiia la pensee de donner a 1 eglise de ce lieu une forme circulaire à l’imitation de l’église du Saint-Sépulcre (2) .
Aux et siècles se placent diverses réceptions des corps des Saints Innocents dans l’église d’Allassac, qui leui estdediee, et de St-Clarence, l’un d’eux, à Nozerines, près de l’abbaye de Prébenoît (3).
En 1 01 2, les Vénitiens donnèrent à l’abbaye de St-Martin-lez-Limoges , voisine de leur établissement , un reliquaire d’or contenant le doigt que St rhomas mit dans le côté de JS otre- Seigneur (4) .
St Gauthier, fondateur de l’abbaye de Lesterp , fit en 1050 le pèlerinage de Jérusalem, et en rapporta des reliques (5).
Vers 11 08, un pèlerin nommé Michel rapporta de Jérusalem à Aixe en Limousin une partie de la vraie croix (6). Vers la même époque, une translation semblable fut l’occasion de l’établissement du monastère de Sainte- Croix de Pierre-Buffière (7).
( I) Palriarcha hierosolimilanus nomine Thomas per Gregorium , abhatem de Monte- Olive li ^ et Felicem, monachurn ^ domno ( Carolo Magno'
misit reliquias sic annotatas . . . . de ligno sanctce crucis portiunculwWl.
Oesly, Comtes de Poitou^ p. 154 , cite par M. de Cliergé.
(2) Il n’est pas inutile de rappeler que l’abbaye de Cbarroux fut fondée par Roger, comte de Limoges. Voyez dans le premier volume des Mémoires de la Société des Antiquaires de l'Ouest l’intéressante notice de M. de Cbergé sur cette abbaye.
(5) Ces deux localités faisaient partie du diocèse de Limoges avant
(4) Cs. Ilist. de St-Marlin-lez-Limoges .
(5) Fie des SS, du Limousin,^ par Collin, p. 150.
(0) R. de St-Amable, lu, 459.
(7) Ib, 555.
Lors de la consécration de l’église de l’abbaye de Grandmont, par Pierre, archevêque de Bourges, en 1166, ce monastère reçut les reliques de onze martyrs orientaux.
En 1173, Amaury, roi de Jérusalem, légua aux bons hommes de Grandmont un reliquaire contenant une portion notable de la vraie croix; ce don magnifique fut porté à sa destination par Bernard , évêque de Lidda , et reçu onze mois après la mort du donateur. Ce reliquaire, dont nous parlerons de nouveau , avait une origine plus directement byzantine ; il avait été envoyé à Amaury, en 1167, par Emmanuel , empereur de Constantinople , dont le roi de Jérusalem avait épousé la nièce (1 ).
Geoffroi , dans sa chronique , cite plusieurs faits de ce genre. Lorsque, en 1176, l’évêque de Limoges marcha contre les Brabançons qui pillaient le pays, Isembert, abbé de St-Martial, arma ses mains d’une croix que Guillaume Vidal avait apportée de Jérusalem (2). Le même historien place en 1178 le décès de Guy de Meilhac, qui avait apporté de Jérusalem les reliques de St Biaise et de St Georges, martyrs, et les avait déposées en l’église de St-Martial oii il se fit moine (3). Vers 1184, Gouffier, fils de Mathilde, vicomte de Turenne, rapporta les reliques ou manteaux que Bernard, doyen, avait obtenus à Jérusalem (4).
Le preux chevalier qui, suivant quelques auteurs, monta le premier sur les murs de la cité sainte (5) , Gouffier de
(1) \oyez le livre intitulé : Inscription de la croio: de Grandmont ^ par B. Ogier, Grandmontain ; Paris , 1658.
(2-5) B. de St-Amable , iii , 505. — Gaufr. Fos.^ ap. Labbe.
(4) Gaufr. Vos. ap. Labbe , Merwn Aquilanit. Bïbl. c. 70.
(5) On eût dit avec plus de certitude sur les murs de la ville de Marra.
Lastours, fit don à l’église de son pays d’un ossement du col de sainte Marguerite.
Nous clorons ici la liste de ces glorieuses dépouilles en mentionnant le corps de St Germain , patriarche de Constantinople, possédé avant la révolution par la ville de Bort, lequel, dit le Martyrologe gallican, « lequel » ayant généreusement repris et blâmé Léon l’Isaurique » pour l’édit qu’il avait promulgué contre les saintes » images, après avoir surmonté plusieurs persécutions » dont le tyran l’assiégea , s’en alla avec la palme de la » victoire parmi les saints du paradis, desquels il avait » défendu l’honneur et le culte. Son corps sacré fut ap- » porté à Bort en Limousin par les Français qui avaient » assiégé Constantinople; il est conservé dans une châsse » d’argent (1 ) . »
Enfin la réception des reliques de sainte Madalgode et de sainte Emérentiane , sœur de sainte Agnès , la dédicace des nombreuses églises consacrées avant la fin du xii*^ siècle sous le vocable de St Etienne , sainte Catherine et St Celse , établissent qu’à cette époque le Limousin entretint des relations fréquentes avec l’Orient.
A tous ces faits qui nous révèlent l’origine de l’influence byzantine, il faut ajouter pour le douzième siècle la résurrection des vieilles querelles des iconoclastes. L’empereur Alexis Comnène déclara de nouveau la guerre aux images, et on compta au nombre des victimes de sa persécution l’archevêque de Calcédoine, Léon, qui fut obligé de chercher un asile hors de l’empire.
On ne sera donc pas surpris de trouver les artistes grecs établis à Limoges au xm'' siècle. Leur présence dans cette
(t) Martyr. Gall. iu suppl. , p. Ht 7.
ville à cette époque a paru à M . du Sommerard établie par le calice publié dans son ouvrage , et qui porte cette inscription : magiter c. alpais me fecit lemovicarlm (1).
Les migrations d’artistes n’eurent pas toujours la persécution pour cause. Il était assez naturel que les pèlerins et les croisés , au retour de la Terre-Sainte, entraînassent les artistes sur leurs pas, pour orner le sol de la patrie de merveilles égales à celles qui avaient récréé leurs yeux sur la terre étrangère. Sans sortir de la contrée dont les travaux font l’objet de nos recherches spéciales, nous pouvons citer un fait de ce genre assez intéressant. Bien au delà des limites chronologiques assignées au style byzantin, alors que la France abondait en architectes et en sculpteurs, ou, comme on disait alors, en maîtres maçons et en imagiers , lorsque sous leurs ciseaux féconds toute une innombrable armée de statues, figures de saints, monstres et démons, était sortie de la pierre, et que la France paraissait se suffire à elle-même, en 1 h‘X\ , « Paule » Àudier, de Limoges, revenant de son pèlerinage de » Jérusalem, passant par Venise, mena avec soi un )) maître sculpteur qui tailla et apporta le dessin du mort miment de N. -S. à la ressemblance de son sépulcre de ))* Jérusalem, lequel il fit et posa dans l’église de Strt Pierre de Limoges , à costé droit de la chapelle des )) Benoîts. On a tâché d’imiter ce monument dans l’église rt cathédrale de St-Etienne (2). »
(1 ) Atlas des Arts au moyen-âge , c. xiv , pl. 5.
(2) B. deSt-Amable, m, 094. L’entrée de ce dernier monument subsiste seule près de la sacristie, dans l’église cathédrale de Limoges. Elle est d’un gothique fleuri très-riche. Toute la sculpture en pierre est rehaussée des plus vives couleurs. Dans la frise , des anges gracieux déroulent des phylactères.
Dans le même siècle, la présence de deux antres artistes italiens nous est révélée par l’abbé Legros (1). Leurs noms se lisaient au-dessous d’une image de la sainte Vierge dans l’eglise de Saint-Martial ; Lacarus de Franceschi incinsit. Franciscus Piloxus fecit. 1453.
L’origine orientale de ce style est donc établie matériellement par l’étude des monuments, et moralement par les prétentions de la race carlovingienne , les pèlerinages et les croisades, les invasions des barbares, les persécutions des iconoclastes et les établissements commerciaux de Venise. Quelle a été sa durée? Par quel concours de circonstances étranges, après un règne si long, a-t-il succombe sous les influences d’un goût nouveau ? Nous tenterons de l’expliquer dans les pages suivantes.