‹ Essai historique et descriptif sur les émailleurs et les argentiers de LimogesChapitre 7 sur 64 · DURÉE DU STYLE BYZANTIN · texte numérisé non relu

DURÉE DU STYLE BYZANTIN

Nous l’avons vu plus haut, dès le vm'’ siècle, le goût et la manière des Byzantins sont reconnaissables dans les arts, et, en nous restreignant à notre sujet, nous devons dire que leur influence règne presque sans rivale dan^ les

Le P. de St-Amable nous apprend que Paide Aiidicr avait élevé un antre monument : « Ou attribue à cette bonne femme la construc- » tion de la chapelle du Calvaire , hors de la cité , proche de St-Mau- » rice, et on dit qu’ayant mesuré en Jérusalem, avec un filet, l’espace « qui est de la maison Pilate jusqu’au Calvaire, et ayant trouvé la >' môme distance de sa maison de Limoges à cette colline , elle y bâtit » cette chapelle qu’elle nomma de la Passion-dii-Sauveiir. » Id. ib.

(1) Mél. d’ Antiquités ^ p. 60. Les caractères , dit Legros , tiennent beaucoup du romain ; il y a beaucoup de lettres entrelacées.

émaux limousins du onzième et du douzième siècle. Pour déterminer si ce style dépassa cette époque, la plus grande circonspection est nécessaire. Les émaux datés ou dont l’origine est connue étant fort rares, nous sommes obligé de chercher des points de comparaison dans la pratique des autres arts. Sans sortir du Limousin, nous les voyons au treizième siècle suivre le mouvement général. Le plein cintre est abandonné, les arcs deviennent aigus et s’élancent vers le ciel ; aux lourds piliers romans , aux chapiteaux revêtus de pesantes feuilles d’acanthe succèdent les gerbes de colonnettes et l’efflorescence d’une végétation indigène; voilà pour l’architecture. Dans la sculpture, sœur de la ciselure et de la peinture que nous étudions, se manifeste un semblable développement : aux formes conventionnelles , graves , tristes et immobiles des Byzantins, les imagiers de cette époque préfèrent l’imitation d’une nature plus libre et plus vraie, quoiqu’elle ne cesse pas d’être pieuse et naïve (1).

Les émailleurs seraient-ils restés stationnaires au mi lieu de l’entraînement général? Nous ne le croyons pas; ce fait serait opposé à tout ce qu’on sait de la marche de l’art au moyen-âge.

Quelques exceptions remarquables sembleraient établir cependant que l’art greco-vénitien était trop solidement implanté à Limoges pour ne pas y résister plus longtemps qu’ ailleurs à l’invasion du goût nouveau. Nous

(I) Les églises des jacobins à Limoges (xiir siècle) , une partie de la cathédrale (xiv« siècle) , les tombeaux de Soudeille (xiii* siècle) , de Bernard Brun et de Regnauld de la Porte (xiv« siècle), prouvent que le Limousin céda au xiiC siècle à l’entrainement du goût général. On remarquera que nous nous bornons à citer les monuments dont la date est établie sans le secours des inductions archéologiques.

avons vu un coffret émaillé provenant de l’église de Vérac, où une architecture d’un style ogival très-prononcé et postérieure à 1200 encadrait des figures byzantines. M. du Sommerard a publié plusieurs ciselures émaillées sur lesquelles des quatre-feuilles lancéolées , des feuillages du treizième siècle et des inscriptions classées par la paléographie dans la même époque, encadrent des figures semblables à celles que revendique le douzième siecle(l). Le diocese de Limoges peut nous fournir un autre exemple de la persévérance du style byzantin après 1200. Le choeur de l’église de St-Pierre de Fursac est certainement du treizième siècle au plus tôt (2). Sur la voûte est peinte une fresque ancienne. Cette peinture, malheureusement endommagée à la fin du siècle dernier par un zèle peu éclairé, représente sur un fond bleu semé d’étoiles, J.-C, le juge de l’Apocalypse assis sur l’arc en-ciel que terminent le soleil et la lune. Le glaive à deux tranchants sort de sa bouche. Ses bras élevés montrent les plaies de ses mains. Entre ses pieds nus s’élève la croix, et les symboles ailés et nimbés des évangélistes déroulent des phylactères à ses côtés. Malgré les retouches modernes d’un pinceau barbare , cette peinture a conservé la gravité solennelle des types byzantins, et cependant il est assez probable qu’elle est du commence-

) Album des Arts au moyen-àgc , 2^ série , pl. 54. Nous publions une ciselure du même style.

(2) Les nervures rondes à arête mousse de la voûte s’appuient sur des consoles à tête humaine , et la baie ogivale qui éclaire cette partie de l’édifice est divisée par des meneaux rayonnants. Or, la disposition de l’appareil prouve évidemment que cette fenêtre n’a pas été percée à une époque postérieure à l’érection du mur.

ment du quatorzième siècle; très-certainement elle n’est pas antérieure au treizième (1 ).

Ces apparentes bizarreries ne seraient pas très-difficilement explicables. Les émaux de M. du Sommerard, par exemple, prouveraient seulement qu’ alors, comme toujours, il y eut un moment de lutte entre le système expirant et celui auquel il allait céder l’empire , lutte où les deux systèmes s’unissaient dans des œuvres intermédiaires. Il paraît certain toutefois que l’abandon du style byzantin par les ciseleurs de Limoges date du premier tiers du treizième siècle, et nous en trouvons la preuve dans quelques pièces d’orfèvrerie que nous a léguées cette époque. C’est ainsi que la châsse de St-Vaulry, exécutée en 1 237, est couverte de figurines en relief qui ont déposé avec le costume grec la tristesse et la raideur byzantines.

Le coffret ciselé et émaillé de féglise St-Àurélien ù Limoges est aussi d’un style gothique qui n’a plus rien d’oriental.

Comment ce style, maître si longtemps du terrain, perdit-il alors l’empire qu’il possédait presque exclusivement dans là fabrication des émaux ?

On peut, pour f expliquer, invoquer le mouvement général qui , au xiii® siècle , renouvela la face de l’art tout entier. Que ce résultat soit dû aux croisades, au contact de l’Orient , ou aux échanges commerciaux des nations , nous n’avons pas à l’examiner ici ; mais nous croyons ces

(0 Sur les affirmations d’un novice archéologue, cette peinture précieuse allait être effacée ; ce n’était , disait-on , qu’un barbouillage ridicule et inintelligible. La fabrique , mieux renseignée , la conservera désormais

raisons insiiffisantcs dans leur isolement. La recherche des causes secondaires qui influencèrent directement notre province nous appartient seule , et nous les trouvons principalement dans la prise de Constantinople par les croisés. Cette sanglante victoire ferma pendant plusieurs années les écoles byzantines. Un mouvement analogue eut lieu simultanément à Venise, où les peintres Martinello de Bassano et Jean de Venise abandonnèrent au treizième siècle les routes communément suivies jusqu’alors. Le contre-coup de ces changements se fit sentir à Limoges en se combinant à rentraînement universel , et dès lors le style de l’orfèvrerie émaillée suivit la marche générale de la sculpture. Il fut au xm® siècle d’une gaucherie naïve , simple et pieuse ; maniéré et prétentieux au XV®; correct, élégant et naturaliste au xvi®.

Mais une objection se laisse prévoir: l’Orient, pourrait-on dire, et spécialement Venise, ne cessèrent pas au xiii-^ siècle d’alimenter la France d’œuvres d’art, d’étoffes à brillantes figures et de reliquaires ouvragés. On connaît la négociation qui mit à la disposition de St Louis la croix et la couronne d’épines du Sauveur. En 1 269, Thibaud II, roi de Navarre et comte de Champagne, porta et donna au monastère de Grandmont le corps de St Macaire, martyr de la légion thébaine, avec des reliques de saint Géréon et d’autres saints dont on lui avait fait présent (1 ). Pourquoi , lorsque les moyens d’influence étaient les memes, les résultats cessèrent-ils d’être semblables? La réponse est facile. Venise , au treizième siècle, ne pouvait communiquer aux autres pays un style auquel elle-même avait renoncé, lœ temps était passé, d’ailleurs, où la Franco

( I) Hül. de Sl-MartiaJ , iii, 577.

s’inspirait chez les nations étrangères j aux imitations - timides du premier âge avaient succédé les œuvres d’une jeunesse indépendante et originale; la France avait un art qu’elle pouvait désormais avouer et reconnaître (1).

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