‹ Essai historique et descriptif sur les émailleurs et les argentiers de LimogesChapitre 8 sur 64 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

HISTOIRE DES ARGENTIERS ET DES ÉMAILLEURS DE LIMOGES. — ABBON. S. THILLO. S. ELOI , MONÉTAIRE ET ORFEVRE.

Malgré notre désir d’écrire l’histoire de nos artistes bien plus à la vue des monuments qu’avec le secours des livres, nous sommes obligé , pour ces âges lointains , de recourir aux textes avec une sorte de recherche avide. Il n’est pas sans danger de faire ainsi de l’archéologie , nous le savons. Aussi nous distinguerons tout d’abord ce qui est certain de ce qui est seulement probable. Les assertions des modernes, même les plus respectables, ne seront repetees par nous qu’avec la plus grande circon-

(1) Nous n avons pas cru devoir sortir du sujet qui nous occupe et généraliser ces recherches particulières et locales. Peut-être le feronsnous un Jour, et alors nous aurons à signaler tous les envois d’œuvres et d’artistes par lesquels l’art oriental influença notre Occident. Nous devrons , à la suite de M. l’abbé Cahier^ glaner les indications de manuscrits à miniatures que l’Allemagne , l’Italie et la France reçurent d’Orient aux lointaines origines de l’art moderne. Voyez sur ce sujet les savants articles du pseudonyme Acheri^ dans les Annales de Philosophie chrétienne, t. XVII, xvm, et surtout le t. xix, p. 47 et suiv. Il faudra aussi tenir compte des alliances qui rapprochèrent la race byzantine des autres familles piincières d Europe. C’est ainsi qu’il faut noter le mariage de la princesse grecque Théophanie, qui épousa en 972 le fils d’Othon I".

spcclion. N’attribuons à chaque âge que ce qui lui appartient incontestablement; c’est la meilleure manière de déduire des lois positives sur la marche de l’art, et d’établir les éléments d’une classification par époques.

Dès l’origine, alors que la France n’est pas encore constituée en corps de nation , un homme , disons plus , un saint domine toute cette époque de confusion barbare. Le renom de la puissance due à son talent et à ses vertus a royalement traversé les siècles : nous avons nommé le patron célèbre des artistes français , saint Éloi. Sa gloire a abrité et sauvé de l'oubli le nom obscur de son maître. Ecoutons sur ce sujet saint Ouen , le disciple et l’ami de saint Eloi :

« Le pèred’Eloi, voyant chez son fils tant de dispo- » sitions, confia son apprentissage à un homme estimable » ( honorabili ) nommé Abbon , orfèvre très-habile , qui , )) à cette époque , tenait à Limoges un atelier public de » monnayage dépendant du fisc. Promptement instruit à )) fond par ce maître dans l’exercice de cet art, le jeune « Eloi commença à être loué et estimé dans le Seigneur , » parmi ses voisins et ses proches (1). »

M. Lecointre-Dupont a déjà publié un tiers de sol d’or à la signature de ce monétaire (2). Quoique l’exécution

(1) Cum ergô videret pater ejus tantum filii ingenium, tradidit eum ad imbuendum honorabili viro , Abboni vocabulo, fabro aurifici probatissimo, qui eo tempore , in urbe Lemovicâ , publicam fiscalis monetœ officinam gere~ bat. A quoin brevi hujus officiiusu plenissimè doctus, cepit inter vicinos et propinquos in Domino laudabiliter honorari. Ex Vitâ B. Eligii , ap. d’Acheri, Spicil. , t. v , p. ^58, et ap. Duchône ^ Rer. Franc. Script.

(2) Revue de Numismatique ^840. — Nos lecteurs apprendront avec plaisir que la numismatique du chapitre ci-dessus a été rédigée sur les notes de M. Lecointre-Dupont. C’est ici le lieu de le remercier de sa bien-

barbare de la tête qui figure sur ce triens contredise l’idée que l’hagiographe nous donne de l’habileté du maître de saint Eloi, il croit devoir attribuer cette pièce à l’argentier de Limoges.

Au droit, tête vue de face, surmontée et accostée de petites croix , flanquée vers le bas de deux espèces de crosses. Au-dessous se voient deux lettres, séparées l’une de l’autre par un fleuron , ou mieux peut-être une croisille. La première, qui est fruste , pourrait être une L; la seconde est un E. Ce sont sans doute les deux premières lettres du nom de Lemovecas ( Limoges).

R. ABBONE MONET. Dans le champ, croix grecque à double montant. Les deux O sont à losange.

Poids : 1 gramme 24 centigrammes.

Thillo, v ulgairement saint Théau, dont saint Ouen nous fait connaître la participation aux travaux de notre argentier (1), était un esclave saxon rendu à la liberté par saint Eloi. Il habita pendant quelque temps le monastère de Solignac, fondé par son protecteur et son maître. Sans

veillante collaboration. Nous avons largement usé de son obligeance en le priant de rédiger une description des émaux de Poitiers, description dont nous avons pu , dans un voyage fait exprès , apprécier toute l’exactitude.

(1) Fabricabatin usum regis ustensiîia quamplurima ex aura et gemmis, et sedebat fabricans in defossum , et contra eum Thillo , vernaculus ejus, Audoenus, loco citato.

doute il était au nombre de ces artistes habiles dam les arts divers que saint Ouen y vit dès l’origine (1 ) .

Il faut lire dans le même auteur comment, attiré au pays de France , c’est-à-dire au delà de la Loire, par quelques affaires, saint Eloi y fit connaissance avec Bobon, garde de la trésorerie de Clotaire II, et comment notre argentier gagna la faveur du prince par un trait de probité.

Le roi désirait un siège brillant , fait d’or et de pierres précieuses, mais il ne se trouvait dans son palais personne capable d’exécuter l’œuvre telle qu’il l’avait conçue. Cette opération confiée à Eloi réussit à merveille, et de l’or qui lui avait été livré il fit deux sièges, chacun d’un poids égal à toute la matière par lui mise en œuvre (2).

Désormais les hautes vertus du saint, autant que son habileté, lui ont acquis la confiance du prince. Sous ce règne et sous le suivant , il fera marcher de front la charge des affaires publiques , la rédemption des captifs et la culture des arts. Dagobert le chargera d’embellir l’église de St-Denis, et par ses soins le tombeau du martyr recevra une toiture de marbre d’un travail admirable, ornée d’or et de pierreries ; une crête de feuillage , des fruits d’or ornés de gemmes y brilleront comme sur le tombeau de saint Martin de Tours.

Saint Ouen nous a laissé l’énumération des autres œuvres exécutées par notre saint.

c< Entre autres œuvres remarquables , dit-il , Eloi fit « grand nombre de châsses de saints ( thecas sive tumbas )

(1) Sunl et ïbi artifices plurimi diversarum artium periti. Id. ib.

(2) Foîebat rex sellam urbane aura gemmisque fabricare. Sed non inveniebatur in ejus palatio , qui hujusmodi opus , sicut mente conceperal, posset opéré perficere. Id. ib.

■•) d’or, d’argent et de pierres précieuses; à savoir, de » Germain , évêque de Paris, de Séverin , abbé d’Agaune, » de Piaton, prêtre et martyr, de Quintin, de Lucien, » apôtre de Beauvais, de Geneviève, de Colombe, de » Maximien, de ivAien o,i beaucoup ê! autres . Mais sur- )) tout, le roi Dagobert en faisant la dépense, il exécuta » admirablement en or et en pierreries la châsse de » saint Grégoire de Tours. Il fit aussi la châsse de saint » Brice (1). »

La haute valeur de ces monuments leur a depuis longtemps porté malheur. Mieux protégées par leurs petites dimensions et par des enfouissements successifs, plusieurs pièces signées du nom de notre argentier sont venues jusqu’à nous.

Les monnaies signées du nom de saint Eloi sont des sous, des demi-sous et des triens. Les unes , frappées probablement sous Clotaire II, avant qu’Eloi fût parvenu aux honneurs dont il fut comblé sous les deux règnes suivants , n’offrent point de nom royal. D’autres portent le nom de Dagobert ; d’autres enfin , et ce sont les moins rares, celui de Clovis II (2). Saint Eloi étant monté sur le siège épiscopal de Noyon la troisième année du règne de ce dernier prince , c’est-à-dire en 640, il est à croire que ces pièces sont antérieures à cette année.

D’accord avec les textes de saint Ouen , ces monnaies

(G Audoenusin Fit. Eligii, ib. — La châsse de Ste Geneviève , exécutée par St Éloi , fut renouvelée sous St Louis.

(2) Voir Leblanc, Traité des monnaies de France, édit. d’Amsterdam, p. 74 et 77. — La Revue de Numismatique, 4840, pl. VI, n° 10, et p. 226. — Les catalogues de Combrouse. — Le sol d’or de Dagobert, au nom de St Eloi, se trouve à Paris au musée monétaire et non au cabinet du roi , comme l’a indiqué par erreur la Revue de Numismatique.

prouvent que les hautes fonctions publiques qu’eut à remplir saint Eloi, sous les règnes de Dagobert et de Clovis II , ne l’empêchèrent pas de se livrer aux travaux de l’orfèvrerie et du monnayage; que dès lors ces travaux, quoique exercés en général par des hommes appartenant aux conditions inférieures de la société, n’étaient pas cependant regardés comme inconciliables avec les plus hautes dignités.

Ces pièces ont été frappées soit à Paris , soit dans la monnaie du palais, qui peut-être suivait le roi, soit à Marseille (1). Presque toutes présentent d’un côté une lête diadémée , et de l’autre une croix latine, ancrée par le haut ou par le bas, coupant le mot ELIGI ou ELICl placé en inscription dans le champ.

La forme de toutes ces monnaies ne justifie pas la réputation faite à saint Éloi par ses contemporains. Nous aurons bientôt à nous expliquer sur leur exécution défectueuse.

La liste des oeuvres attribuées au saint par diverses églises qui les possédaient avant 1790, ne serait pas moins considérable; mais toutes ces prétentions n’étaient pas également fondées. En donnant ici le résultat de nos recherches particulières, nous sommes loin de n’avoir rien omis.

On attribuait à saint Éloi :

1 Le siège de Dagobert conservé à l’abbaye de Saint- Denis; ce reste précieux de l’art antique servait au couronnement des rois et dans les cérémonies de vasselagc.

I) Le tiers de sol d’or de Marseille, s’il est bien authenlkjue , pourrait a])parteiiir à iiii monétaire du nom d’filoi , autre que le saint limousin.

Selon la plupart des critiques, saint Éloi ne pourrait revendiquer qu’une restauration et l’addition d’un dossier. Ce siège , dont le dessin est si répandu , serait bien antérieur à l’époque où vivait le favori de Dagobert;

2" Au bout du chœur de Saint-Denis, derrière le maîtreautel, une croix d’or enrichie de pierreries et d’émaux. Elle était de hauteur d’homme , exquise pour la matière et le travail. Elle se voyait au temps de l’auteur des Chroniques de Saint-Denis (1 ) ;

3° Une croix à Saint-Victor de Paris (2) ;

4° A Notre-Dame de Paris , une grande croix en or travaillée en filigranes^ offerte par Jean, duc de Berri , en 1406 (3);

5° Dans l’église de Saint -Loup à Noyon, un calice qu’on portait aux malades , et qui leur rendait souvent la santé (4);

6° A Brives-la-Gaillarde , un magnifique buste d’argent , en partie émaillé , qui renfermait les reliques de saint Martin , martyr, patron de cette ville (5) ;

7*" A Chatelac, lieu de la naissance de saint Eloi, un calice et une croix ;

8“ Deux croix à Grandmont ( voyez ci-dessous à l’inventaire de Grandmont, art. 4, une courte description d’une de ces croix);

(1) Doublet, Ilist. abb. de St-Denis 5oo. — Chron. de St-Deuis , 1. V, c. 9.

(2) Du Breul, Ant. de Paris ^ p. 455.

(5) Gilbert , Description de N.-D. de Paris , p. 525.

(4) Legros, Fie des Saints du Limousin , t. iv, p. 1497.

(5) Ephémérides de la généralité de Limoges pour rannée 1 7G5 , p. 107.

9° La croix de Saint-Martin-lez-Limoges’ (v. pl. ï);

1 0° A Saint-Martin de Saumur, un encensoir cum peredibus (1);

ir Dans l’abbaye de Vaser, ordre de Saint-Benoît, un cristal de roche, orné de pierres précieuses très-finement gravées , disait-on, par saint Eloi. Martenne et Durand y lurent ces mots : Lotharim (peut-être Chlotarius) rex Fmncorum me fîerijussit (2) ;

12“ A la cathédrale de Limoges, deux chandeliers, ainsi mentionnés dans un inventaire de 1 365 : Duo candelabra sancti Eligii (3).

Tous ces legs brillants du passé ne sont-ils plus pour nous que des prétentions incertaines? Nous allons essayer de le décider.

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