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l/Ot'ient

L'Oricnl n'a pas connu el ne connaît pas encore la vie politique; h plus forte raison, le développement juridique lui est resté étranger.

Dans l'Inde , deux causes principales ont contribué à ce résultat : d'abord el surtout la prodigieuse influence du monde extérieur sur im peuple intelligent et subtil, mais singulièrement impressionnable ; de cette action puissante résulta la fusion de l'humanité et de la nature en un seul tout animé par l'esprit universel, c'est-à-dire le panthéisme (1). Or, un pareil système religieux a [)0ur effet de sul)ordonner l'homme à l'univers , de détruire sa liberté par le fetalisme et d'entraver en lui tout développement subjectif et vraiment humain. De plus, une nation ainsi asservie se divise inévitablement selon les objets de l'activité ; le monde extérieur la détermine quant à ses parties ; par son irrésistible attraction, il décompose pour ainsi dire l'individu el la nation ; et en particulier l'élément s|)irituel est séparé des autres et comme absorbé dans l'âme de l'univers ; ainsi la caste sacerdotale devient l'âme du peuple et l'organise de la même manière que l'esprit suprême organise les choses. L'humanité se façonne a l'image du monde, dont au fond elle n'est pas dislincte, car l'âme universelle vit dans tous les êtres aussi bien qu'en elle, et il n'y a pas de séparation bien nelle entre les hom-

(1) Sur la religion indienne, v. Creuzer et Guigniaut, Les religions de l'antiquité, tome T, livre I, el noies sur ce livre ; E. Qninet, [Du génie des religions, p. 137-274. Pour ce qui concerne l'Inde en général, je me permettrai aussi de renvoyer aux deux articles que j'ai publiés dans la Bibl. Univ. (N°' du 15 janvier et du 15 février 1847j.. sur le rôle de la nature dans la poésie indienne, et spécialement au premier de ces articles.

mes et les animaux; les piemiers soiil divisés en espaces snivanl leurs i'onclions, ensorlc qu'au lieu d'Iioinmes complets et libres, il y a des castes entre lesquelles l'être hutnain a élc'î comme partagé. Â cette première cause, trop peu remanpK'c, il laut joindre prohablemenl la superposition violente des races et leur asservissement réciproque (I). — Une seconde cause, c'est l'immense étendue et l'unité de la vallée du Gange ; car cette conligu ration du pays donnait une force énorme aux castes supérieures une fois formées; en particulier la caste militaire (les Kcliatriyas) pouvait se suffire à elle-même. tan<iis que dans les contrées de l'Occident les privilégiés furent divisés dans leur résistance h la plèbe , dont ils avaient besoin d'ailleurs pour lu guerre.

Ainsi notre première hypothèse se réalise complètement ici. Que sont la loi et l'Etat dans un pareil système? f.a loi est donnée par la caste sacerdotale, âme du peuple, et au nom de la Divinité ; elle est spéciale pour chacune des castes, et son but est avant 'oui d'organiser sur un plan fatal et iminuable ; elle n'établit pas des garanties contre l'abus de la liberté, et un organisme destiné h rendre possibles la coexistence et l'action commune des individus ; non, elle fixe les degrés de la possibilité, et règle l'action des diverses castes en ses moindres détails. En particulier," elle fait rentrer les fonctions politiques dans les fonctions de caste, en les donnant |!resque toutes au chef des soldats et à ses délécfués. Comme Dieu, elle détermine surtout les devoirs ; elle comprend ainsi à la fois la loi religieuse et la loi morale, et les rend aussi

(1) Sur les castes de rinde, muro les lois do Manon (irad. par Loiseleui'DesIongrliamps, dans Panlliier, Lea livres sacrés de l'Orient), r[i\i sont la source principale, v. Hecreii, Ideen iibcr die Volitik, den Verkehr nnd den Handel der vornehmslen Volker der allen Welt, I. \\ï, p. 282 etsuiv.; E. Oninct, op. cit., p. 223-24f): Candi, flist. univ. (irad. franc.), 1. 1, p. 280 et suiv. ; Saint-Priosl , Hist. de li mti'mLé , t. I,. [1. m et suiv.

obligatoires que la loi politique. On voit déjà qu'elle ne pourra pas être développée juridiquement, puisqu'elle n'est pas donnée comme une œuvre humaine; c'est une base qui ne peut être changée. L'idée du droit absolu ne s'y trouve pas, car elle constitue des castes dont les droits sont différents et tous relatifs^ et l'homme n'y est jamais considéré en tant que tel , et comme un être toujours identique a lui-même; pour elle, les êtres, les unités , ee sont les castes , et en même temps qu'elle fixe leurs droits spécifiques, elle détermine aussi ceux des animaux (1); on pourrait donc l'appeler une loi universelle, et comme le verbe divin pour tous les êtres animés.

Dans l'Inde , il n'y a donc pas d'Etat , mais seulement des castes organisées chacune à part et subordonnées les unes aux autres. Il n'y a pas de terrain commun où les individualités viennent en contact ; l'homme agit toujours comme membre de telle ou telle caste , et par conséquent les garanties sont dans les devoirs que la loi lui impose en cette qualité et dans la sanction morale de ces devoirs, au lieu d'être dans des formes politiques ; le châtiment dispensé par le roi , telle est encore la principale de ces garanties (2) , et ce trait complète lanalogie entre la loi du prêtre et celle de Dieu.

Le caractère d'un pareil système social, c'est d'être immuable, ou du moins de ne pouvoir être modifié que par la violence. En particulier les castes inférieures n'y peuvent réclamer la possibilité absolue, le droit absolu ; car ce droit, personne ne le possède; n V a seulement des droits spécifiques, inaccessibles par conséquent à tous les individus d'une autre espèce ; et d'ailleurs, le plus important des pouvoirs, ce n'est pas le pouvoir politique, mais le pouvoir théurgique et sacerdotal, et pour y parvenir, il faudrait se rendre identique en perfection aux Brahmanes, et cela est impossible au milieu d'occupations toutes diffé-

(i) Lois de Manon, H, 87; IV, 2; V, 4.S,, /(6, 48. (2) Idem, VII.

renies. Le droit politique est égaleruenl un droit d'espèce , et d'ailleurs, commenl justifier la prétention de passer d'une caste à l'autre pour acquérir une réalité meilleure? C'est la destinée qui a constitué ces espèces; les quatre castes ont été l'objet d'autant de créations successives (I). Ainsi, l'inégalité de fait est fondamentale et implique l'inégalité de droit, car le droit d'un être dérive de sa nature, il est condilionn.' par elle, et si la nature du soùdra est radicalement difiercnte de celle du brahmane, sur quoi se fonderait-il pour réclamer l'égalité? — Oi', les réclamations successives des classes inférieures et finalement leur initiation à la vie politique, leur admission dans la cité, voilà les faits essentiels de toute histoire ; aussi l'Inde n'a-t-elle pas proprement d'histoire, et les castes, au lieu de s'y effacer, y sont plus nombreuses et plus nettement séparées aujourd'hui que jamais. La caste n'étant pas, comme la cité, comjtosée d'hommes complets, mais d'honnnes déterminés objectivement, forme un tout impénétrable , une monade pour ainsi dire ; et comme ces différentes unités ne sont pas identiques , il ne peut intervenir de transaction entre elles ; chacune a son rôhî dans l'organisme national, et tout ehangemcnl serait une destruction, et non pas seulement une extension de l'organisme , comme c'est le cas pour un Etal véritable. Tous les individus n(! peuvent pas être admis dans une des castes supérieures; car les occupations des diverses catégories n'ayant rien de commun , il y aurait alors anéantissement des autres castes, sans que l'homme fût rétabli en son intégrité. C'est l'inconvénient d'une évolution purement objective ; elle identifie l'homme avec l'objet de son activité , et dès lors il n'y a plus de milieu commun où tous les sujets puissent et veuillent arriver. Les castes se contentent de leurs réalités diverses; aucune n'a la possibilité absolue et la liberté complète, et c'est peut-être là une des causes de l'éiat stalionnaire dos Indiens ; là oii il n'v a point d'homme vraiujcnt

(H IvOis (Ip Manon, F.

libre, l'idée du droit ne oait pas; on y peut désirer une réalité meilleure , mais non la possibilité absolue ; on ne la conçoit même pas.

Le résultat d'un pareil organisme ne peut donc pas être l'esprit juridique, car cet esprit procède de la liberté et du respect spontané des droits d'individus égaux ; il prend naissance dans la vie politique. La dualité nécessaire à la formation du droit absolu manque ici ; à l'origine de la civilisation indienne, il n'y a point de contrat , mais une loi imposée par les prêtres , et uii peuple ne développe que ce qu'd a créé lui-même. Dans l'Inde, il y a des vies , des évolutions de caste , mais point de vie centrale, parce que celle-ci doit être essentiellement politique; la caste sacerdotale nous a laissé son profond pantbéisme et sa philosophie , la caste héroïque ses magnifiques épopées. On dirait que l'humanité , à ce premier stage , doit se partager le travail d'une manière irrévocable , pour atteindre les plus hautes réalités , qu'elle doit d'abord s'inféoder au monde et vivre de la vie universelle. Le développement juridique ne peut se produire que lorsque l'humanité , émancipée du joug des choses , et ayant épuisé les profondes jouissances de la spéculation et de la f)oésie , concentre ses forces dans la sphère de l'Etat. Dans l'Inde, elle est immobile comme le monde auquel elle est encore soumise et dont l'âme vit en elle; non-seulement l'individu n'y est pas libre, mais la nation entière ne l'est pas mieux que lui, car elle est liée h l'univers par sa religion et ses castes.

La tenlalive des Bouddhistes (1) confirme les considératioîïs précédente!-, en faisant voir ce que pouvait être une révolution sociale dans les conditions indiquées. Ces sectaires prêchaient l'abolition des castes et proclaniaienl l'égaliîé de tous les hommes ; mais en inême temps ils voulaient fonder une religion nouvelle ; il ne jiouvait donc pas nsieux v avoir transaction entre

(I) Sur le buuiiiihisiiit', v. Crciizer et Giiiiiiiiaiil, op. cit., I. I,p.'285 e( siiiv.; Canin, oj). cil., I. I, \k .Vil et siii\ .

le brahmaiiisiuo cl le huinldliisnie (|ii'il ti'y en a\;iilcii en Ire les castes. C'étaient deux systèmes el lum pas cicux êlivs identiques ; la lutte devait être aeliarnée et le l'ut en effet; niais la victoire resta, dans l'Inde, a la docirine des castes. Ensuite, qu'élait-ce au fond que le système opposé? Pioclame-t-il le droit absolu, l'égalité absolue? Non; il veut seulement l'accès de tous au despotisme, et détruit ainsi encore mieux tout antagonisme au sein de la société, et par conséquent toutes les conditions du [irogrès. On le voit bien aujourd'buienCliine, où la classe dominante se recrute même dans les rangs les plus infimes de la nation, et où, par cons(*l]uent, les réclamations ne sauraient avoir aucun objet ; la dualité y est formelle, mais non substantielle; la caste subsiste, mais ouverte à tous , et par suite encore |)lus immuable. En Chine, l'humanité n'est plus l'esclave de l'univers , mais on dirait que sa liberté nouvelle l'a effrayée et qu'elle a voulu s'asservir à elle-même , à son passé ; comme dans l'Inde , l'esprit est séparé en elle de la matière, et il gouverne en despote ; mais ce n'est plus l'âme puissante (iu monde, c'est la raison impersonnelle et immuable, telle qu'elle s'est manifestée dans les temps anciens, et réduite à l'état de tradition froide et morte ; voilà le maître. Ainsi, au lieu de la possibilité absolue, une réalité finie à laquelle tous ont accès; l'unité humaine, la |)ersoimalité vivante est détruite par cette séparation de res|)ril et de la matière, et n'est pas remplacée, comme dans l'Inde, par la vie du grand tout. Ce peuj)le est à la fois sans Dieu et sans liberté; le seul changement ojjéré a été la séparation violente d'avec le monde,, et ce changement ne suflit pas, si on laisse subsister les effets de l'union ; il n'aboutit qu'à remplacer la vie panthéislique parle despotisme de la froide raison el de la lettre morte. — Encore ici la loi est imposée ; encore ici elle se confond avec la loi morale, embrasse par consé(juenl les moindres actions el ne saurait être développée juridiqueinenl. Encore ici l'hounne est incomplet, et l'idée du droit absolu inqmssible; il manque en Chine,, comnie dans l'Inde, celle dualité sociale dont les {\v\i\ termes

sont subjeclivement égaux et peuvent arriver a la transaction d'où naît le droit.

Dans l'Iran, l'humanité s'est aussi émancipée de l'univers; ou plutôt elle y a distingué une antinomie , une lutte entre deux principes, et dès lors elle n'est plus immobile ; bien au contraire, sa vie est un combat perpétuel. Les Iraniens s'enrôlent sous la bannière d'Ormuzd , personnification de la lumière et du bien. De ce dualisme moral (1 1 résulte la prépondérance de la caste militaire, et aussi l'établissement d'une royauté absolue (2) ; les Perses étaient libres d'abord , comme toutes les tribus de pasteurs, mais une fois que Cyrus leur eut donné l'empire et leur eut soumis le peuple sacerdotal des Mèdes, ils durent, pour lutter et conquérir, se serrer autour de leur chef et lui obéir comme les bons génies à Ormuzd. Au nord de la Perse étaient des tribus nomades et barbares qui figuraient le mauvais principe sur la terre, le Touran, et contre lesquelles , dès l'origine , les Iraniens durent incessamment combattre ; à l'ouest , au pied de leurs montagnes, s'étendaient les riches contrées de l'Asie antérieure. Aussi les voyons-nous en expéditions continuelles , tandis que les Indiens et les Chinois restent immobiles dans leurs vastes plaines. — Leur empire nous offre un spectacle nouveau, celui de nations soumises à une nation , et non plus de castes soumises les unes aux autres; puis la tribu souveraine ne forme plus à elle seule une armée suffisante, elle a besoin de s'adjoindre les contingents des pays sujets ; il semble donc que le con-

(1) Sur la Perse, v. Heeren , op. cit., t. I; Candi, op. cit., t. II; Creuzei' et Guigniaut, op. cit., l. I, livre II et notes snr ce livre; Qiiinet, op. cit., p. il99-323. — Sur riiisloire constitutionnelle des Perses, v. surtout le S'' livre des Lois de Platon (irad. Cousin). — Sur l'ensemble de leur vie, v, Hérodote, I, 131-140 (trad. Bêlant), et !a Cyropédie de Xénophon.

(2) M. Lenornianl {Introd. à l'Hist. de l'Asie occidentale, p. 73 et suiv.)fait observer avec beaucoup de raison que la royauté persane a été le type de toutes les royautés orientales plus modernes.

Irai peul naitie, l'évolulion politique et juridicuie s'ouvrir. Mais non ; les Iraniens no constituent pas un Etal où les diverses nationalités puissent ciro adinises; leur rdigion est essentiellement exclusive; elle Aiil d'eux une légion impénétrable; ils l'ormenl, autour d'Ormuzd et du roi, son envoyé, la cohorte des purs. Tous les membres de celte cohorte sont intimement unis entre eux et soumis à leur chef; au milieu des immenses cl confuses multitudes qui les suivent dans leurs guerres , le bataillon des Immortels reste parfaitement distinct, et son âme se concentre dans le roi. Selon la remarque de Quinet, les Perses sont la nation la plus fanatique de l'ancien monde, et leurs guerres contre l'Egypte et la Grèce furent avant tout des guerres de religion. — Puis leur vie n'était rien moins que politi(jue , elle était essentiellement héroïque et morale (1), comme celle des Spartiates ; dès lors, comme eux aussi, ils devaient constituer, au milieu des nations asservies , une espèce à part ; ici donc se réalise notre seconde hypothèse, et ici encore le contrat est impossible. Les deux termes de la dualité ne sont pas identiques; de plus, les opprimés, s'ils réclament, ne demanderont pas des droits et des garanties , mais les réalités dont on les a dépouillés ; d'ailleurs, comment pourraient-ils vouloir une possibilité égale à celle des vainqueurs? La dill'érence entre eux est trop profonde ; puis, les Perses ne se mêlent pas aux nations soumises , ils ne vivent pas avec elles, ils les gouvernent de loin ; dès lors point de forum commun, point d'Etat, mais un maître el des esclaves, une tribu souveraine et des peuples asservis . tous dilTérenls les uns des autres, et ne pouvant s'entendre ni se coaliser; point de transaction , mais des révoUes et des guerres. Les Perses ne sau-

(1) Le législiileur iranien Zoroasire fui, avant tout, ui> réformateur moral, un représejilanl du bon principe. D'ailleurs, dans un pareil syslèine, le roi est lincarnalioii du bien, et ses ordres sont la loi, comme ceux d'Ormuzd ; di'S lors le développomonl juridique y est impossible.

raient i-econiiaitrc des droits a ces peuples de l'Asie antérieure dont les religions sont impures et matérielles ; le bien n'en reconnaît jamais au mal , et ce n'est pas entre les termes d'une j)areille dualité que le contrat peut intervenir; il ne le peut pas mieux dans l'intérieur de la nation dominante où régnent l'unité et la solidarité la plus intime, et qui d'ailleurs se personnifie dans un seul homme; il le faut bien, puisqu'elle est en guerre avec l'humanité entière ; la subjectivité des Perses est pour ainsi dire nationale et collective. En Grèce , nous verrons la race se subdiviser en Etats et l'antinomie naître en elle , mais cette antinomie conduire à des guerres, tandis qu'a Rome elle sera dans l'Etat lui-même et deviendra juridique. La transition est donc évidente des Iraniens aux Grecs et des Grecs aux Romains; mais je veux aiiparavant dire pourquoi l'évolution juridique a été refusée à l'Egypte, a la Judée et aux cités phéniciennes.

L'Egypte est la terre classique de l'ulilitarismodans l'antiquité; nulle part une meilleure organisation, une meilleure division du travail : jamais ouvriers plus intelligents et plus actifs ; les preuves de leur habileté subsistent encore; ils nous ont laissé leur architecture, comme les Persans nous ont laissé leur religion et leur épopée. Ici la nature n'absorbe plus l'humanité en elle par son immensité et sa puissance ; mais elle l'oblige à s'unir contre elle et à se partager les fondions diverses de cette vie collective; ici le matérialisme domine dans la religion (1) , et l'esprit scientifique et pratique dans la caste sacerdotale. Le roi surveille le travail de la nation entière (2) ; elle ne doit renferjner aucun oisif; on dirait une ferme ou une manufacture. — -

(1) vSur celte religion, oiilre Hérodote (Livre H), v. Creuzer et Gui- ;::;niaut, op. cit., t. I, livre III et notes sur ce livre; Quinel, up. cit., p. 324-346. — Sur l'Egypte en général, v. Hérodote; Heeren, op. cit., t. V; Champollion-Figeac, L'Egijpte ancienne; Canlu, op. cit., t. I, p. 366 et suiv. — Sur ses castes, Hérodote, II, 164-168 : sur sa légvslation, Diodoro de Sicile, livre I.

(2) Hérodote, H, 177: Heeron, t. V, p. 338.

l.es casics sonl ciiioru iiécessaires , mais dans cliaciine d'elles, riiomnic esl plus complel siihjcctivcnieiil (iiic dans celles de l'Inde; en paiiiculier la diflerence n'est plus awssi radicale entre les prêtres et le reste de la nation ; ils ne sonl plus des esprits purs, se repaissant d'ahstraclions dans la solitude; ils agissent et vivent avec les autres classes. Puis ce travail en comniini, celle lutte collective contre la nature entraînent la nécessite d'un contrôle récijiroque , d'une responsabilité ]»lus grande pour les cliels ; de là une certaine vie politi({ue : le roi, comme administrateur suprême, est jugé après sa mort par les quatre castes; la panégyrie, qui se lient dans le labyrinthe et où assistent les députés des nomes, a un pouvoir politique important; enfin l'organisation judiciaire est très-perfectionnée. Il y a donc là une vie nationale et centrale ; mais où est l'idée de la possibilité complète, du droit absolu? La nécessité et le monde extérieur asservissent encore ce peuple ; l'individu n'y est pas libre, il est subordonné à la caste et forcé de se contenter d'une réalité finie, par la nature même des choses ; les droits politiques portent ce même caractère fatal ; ils existent, parce qu'ils sont nécessaires, comme partie de l'organisation ; mais ils ne pourraient s'étendre sans la détruire; la loi, pareille au règlement d'un atelier, détermine encore la vie entière des castes. Aussi n'est-il jamais question , dans l'histoire d'Egypte , de réclamations des classes inférieures ; leur place était trop immuable dans l'organisme , et d'ailleurs , que pouvaient-elles contre une armée de '1-10,000 soldats parfaitement exercés? — La dualité n'existe pas mieux ici que dans l'Inde; le système des castes s'opposera toujours à sa formation, et nous avons dit qu'elle était la condition nécessaire d'une vie jmhtique ou juridique. Tout au plus discernons-nous, dans l'histoire de l'Egypte, la trace d'une antinomie entre les deux premières castes , sur la fin de l'évolution indépendante (li; mais elles luttent seulement pour le pouvoir,

(1) Hérodote, II, 33, 141 cl siiiv. Cf. Hoeren, t, \, p. 394 e( suiv.; Creiizer et Guigniaut, t. I, p. 789.

el non pour des droits et des garanties ; il ne pouvait y avoir de transaction entre elles sur le terrain de la politique , et surtout cette transaction n'aurait pu comprendre la nation entière.

Il est trop fac/de de montrer que la Judée ne pouvait être le théâtre d'une évolution juridique. — Les Hébreux sont dégagés de l'influence du monde extérieur, mais ils sont dirigés immédiatement par un Dieu personnel qui détermine leur vie en tous ses détails; dès lors leur loi, œuvre divine, doit être immuable et ne saurait recevoir des développements ultérieurs d'un peuple dont elle n'est pas l'ouvrage. — Le progrès sur le reste de l'Asie, c'est l'égalité de tous devant Dieu ; les prophètes qui rappellent les droits de Jehovah , comme les tribuns rappelaient à Rome ceux de la plèbe , sortent souvent des dernières classes. Mais cette nation ne s'appartient pas; elle est, corps et biens, le patrimoine de Dieu. — Chez les Juifs , il ne saurait y avoir ce contrat entre les éléments sociaux qui fonde une vie politique et juridique. Dieu a fixé l'ensemble de leur évolution nationale, et il a soin de ramener l'ordre primitif par l'intermédiaire de ses prophètes ; les parties contractantes, c'est Dieu et les Juifs ; il y a entre eux alliance; mais cette alliance n'a pas été libre, el aucun changement n'y doit être apporté ; le stipulant qui l'a imposée en fait incessamment respecter les clauses par ses tribuns; les Juifs ne sauraient avoir l'esprit juridique, car ils doivent obéir et non transiger. — Pourrait-il mieux y avoir contrat entre eux et d'autres nations? Non; Dieu leur a ordonné d'exterminer les races indigènes de la terre promise et de se tenir éloignés de tous leurs voisins ; ils constituent une nation au moins aussi exclusive que les Perses, mais ils n'ont pas de sujets et n'oppriment pas. — La Judée, en vertu de son rôle exceptionnel, ne fait pas transition entre l'Orient el l'Occident; elle n'exerce aucune influence au dehors ; son histoire n'est pas dans le domaine des faits humains ; ce peuple est isolé au milieu des autif^s, semblable au germe encore caché de l'arbre immense du christianisme.

La Phénicie nous offre les plus anciennes constitulions urbaines, el l'on sait quelle esl l'importance des villes pour la genèse (le l'Etal el du droit. Les villes indépendantes, voilà surtout ce qui dislingue l'Occident de l'Orient; riiumanitc se divise ainsi en communaulés restreintes où l'individu est moins anéanti par la masse, et où, par celte liberté nouvelle, se réalise une vie plus vraiment humaine , plus morale et plus riche aussi. La cité fait la transition entre les immenses nations de l'Asie et les âmes individuelles émancipées ])ar le christianisme (1) ; c'est une unité moins vaste et moins absorbante, où l'égalité doit s'établir tôt ou tard , où la caste n'est plus possible, où la vie [)olilique est nécessairement produite par le rapprochement des individualités. Parmi les villes d'Euroj)e, il y en a une, celle de Roirte, qui doit réaliser encore un fractionnement plus grand et briser encore plus la compacte unité des nations anciennes; et d'autre part, elle doit unir dans la cité juridique l'Occident tout entier, pour que le Christianisme s'y répande plus facilement ; mais cette union est formelle et non pas substantielle; la religion de vie trouva dans l'Etat romain les nationalités désagrégées, tandis qu'elle n'a pu encore entamer les masses compactes de l'Orient.

Sur le rivage étroit de la IMiénicie, l'Orient s'est, pour ainsi dire, ramassé, concentré en communaulés industrielles et com^ merçantes pleines de force et de vie (2). Dans ces villes, dont Thistoire est malheureusement peu connue, l'évolution politique ne semble pas avoir été bien remarquable ; et pourtant il devait y avoir dans chacune d'elles une aristocratie de race, de talent on de richesse, el une plèbe ; mais l'activité des Phéniciens était

(1) Aristole fait bien ressorlir la supériorité des villes ou Etats (7rô)riî, civitales) sur les notions (t^-^r,), comme centres d'activité et de vie {Politique, II, 1 ; édit. Barthélémy Saint-Hilaire.)

(2) Sur les Phéniciens, v. surtout Hecren, op. cit., t. II. Cf. Cantu, op. cit., t. I, p. 472 et suiv., et Michelet , Hist. Rom., t. I, p. 177 et suiv.

louinée ailleurs ; ils élaienl préoccupés exclusivenieiil de leur industrie et de leur commerce, et concentrés dans les réalités immédiates et objectives. Une vie pareille, quand elle est seule, limite les désirs à la possession des biens matériels , et détruit dans les âmes l'aspiration a une possibilité absolue; je dis : quand elle est seule, et c'était le cas en Phénicie où la religion était d'un matérialisme effréné (1); ainsi, l'homme ne pouvait y posséder encore la conscience bien nette de lui-même et le profond sentiment de sa dignité; ses passions l'enchaînaient encore a la terre, et la plèbe surtout ne pouvait concevoir le droit absolu; on la contentait par des envois de colonies ; et ce qui explique et prouve a la fois sa faiblesse, c'est l'emploi des mercenaires; les plèbes de la Grèce et de l'Italie étaient avant tout des infanteries redoutables; aussi ont-elles gagné le droit; mais en Phénicie et a Cartilage tout s'achetait ; les luttes pohtiques et juridiques demandent des âmes plus saines et plus fortes, des cœurs plus hauts ; elles veulent ces rudes plèbes agricoles de î'Attique et du Latium.

Cartilage (2) a réalisé une vie politique et morale plus libre et j>lus riche que Tyr ou Sidon, et ces villes n'ont pas en d'individualité qu'on puisse comparer avec Hamilcar ou Hannibal. Mais pouvait-elle mieux être la cité du droit? Non, et pour les mêmes raisons : le peuple y avait plus de pouvoir qu'en Phénifcie, mais non l'égalité absolue; ses droits résultaient plutôt, comme en Egypte, de nécessités organiques que du profond sentiment de la possibilité indéfinie. La plèbe carthaginoise se contentait d'une réalité inférieure, et au temps d'Aristote, celle ville

(1) Sur celle religion, v Creiizer et Giiigniaui.. t. II, p. 8 cl sniv.; Quinet, op. cit., p. 347-336.

(2) Sur Cartilage, v. surtout Ansiole, Politique, U, 8, et les notes de M, Barthélémy Saint-Hilaire ; cf. Polybe , VI, o1,[6dit. Schweighauser: Heeren, op. cit., t. IV: Letronne, Eclaircisaements historiques, p. 74 et suiv.

n'avait encore été le théâtre d'aucune émeute yj-zii'.:,) ; il nous apprend aussi que l'aristocralie avait pour principe d'enrichir conlinuellement une partie du peuple par des envois de colonies; cVsl là un moyen dont les nobles Romains usaient aussi , mais les plébéiens, qui nourrissaient dans leurs âmes le désir de la possibilité indéfinie , ne se j)ayaient pas de ces concessions. La faiblesse comparative de la plèbe de Carthage paraît encore dans le fait qu'on y employait presque uniquement des mercenaires (1). Or, elle n'aurait pu qu'aspirer au pouvoir exclusif, puisqu'elle était aussi ancienne que l'aristocratie et que son droit a l'égalité n était pas contestable; d'ailleurs, la différence de richesse était la plus importante, et comme l'a dit Â! istote, entre riches et pauvres, il ne peut y avoir de contrat solide; ils ne constituent pas deux êtres assez distincts; l'antinomie entre eux est j)uremenl objective et n'embrasse pas assez l'individu tout entier pour le maintenir fidèle au contrat, et puis ce contrat laisse toujours subsister les causes de discorde; en outre, les pauvres, dans leurs luttes avec les riches, veulent des réaUlés et non des possibilités ; ils veulent les biens matériels ou, à défaut, le pouvoir; car la possibilité, ils l'ont relativement aux riches en tant que tels; qui les empêche de s'enrichir? Au contraire , une difiérence conmie celle qui séparait les patriciens et les plébéiens de Rome, excluait la possibilité absolue pour ceuxci ; ils ne pouvaient devenir patriciens ; dès lors leur esprit se concentrait sur cette idée de possibilité , de droit absolu , cl il le faut pour un développement juridique, car on ne peut arriver de plein saut aux réalités que par la violence. Un contrat entre nobles et non-nobles, en tant que tels, satisfait touojnrs ces derniers, car il les rapproche de l'objet de leurs désirs et tend h faire disparaître l'inégalité ; un contrat entre riches et pauvres n'a point cet effet , car il ne consiste jamais dans une égalisation

(1) Polybe, VI, 52; cf. Montesquieu, Considérations sur /es caiisei dp la grandeur des Romains et de leur de'radencc, cliap. /».

léelle des richesses. L'iiisloire des villes grecques nous fournira la preuve de ces assertions ; el à Rome, le forum ne fut souillé de sang que lorsque la lutte ne fut plus entre patriciens et plébéiens, mais entre riches et pauvres; dès lors elle cessa d'être juridique ; on avait pu égaler les plébéiens aux patriciens sans violence ; on ne pouvait égaler ainsi les pauvres aux riches : il fallait que les uns ou les autres fussent les maîtres; une transaction ne signifiait rien ; l'histoire de la conjuration de Caliiina le prouve surabondamment (1). — Pour en revenir a la plèbe carthaginoise, elle n'avait pas assez de vigueur pour renverser l'aristocratie ; ce rôle appartiendra aux plèbes helléniques constituées militairement. Quand l'illustre famille des Barca (2) vint l'éveiller pour les glorieuses destinées , il était trop tard ; et ce mouvement démocratique ne fil que hâter la mort d'une nation profondément corrompue (3) ; en ces périodes suprêmes, autour d'Kamilcar et d'Hannibal , il n'y a rien ; eux seuls vivent. Ces puissantes individualités eussent dû venir plus tôt pour imprimer à l'évolution de leur peuple une tendance plus morale et plus noble; mais, tandis qu'en Grèce les individualités apparaissent dès le début, dans une civihsation aussi utilitaire et aussi matérialiste que celle de Carthage, les grands hommes ne se produisent qu'après une vie nationale prolongée , quand les âmes ont eu le temps de se déprendre, de se dégoûter des biens matériels; il s'en trouve alors qui rêvent la gloire, la beauté morale et esthétique ; mais elles sont isolées et impuissantes, tandis que leur influence fut prodigieuse sur la civilisation hellénique et lui donna quelque chose de vraiment humain. A Carthage, l'homme s'émancipe et devient lui-même au moment où il faut mourir;

(1) V. surtout Salinsie, Catilma, 10-13, 20, 33, 37 : édit. Orelli.

(2) Sur coKo époque remarquable, v. Polybe, VI, 51 ; Heeren, t. IV, [». 270 el suiv.

(3) Polybo (\I, 56) oppose la vénalité des Carthaginois à la loyauté romaine.

en Grèce, il est libre dès l'abord , et sa vie est par suite d'une richesse extraordinaire, sa vie politique snrlout.

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