CHAPITRE XXI
Le roi de ProMe et le pape chaîMseni iour-^-iaur le ehefâumontuÊire bourguignon. — Pendant le grand schiime d^Occideni Voèbaiffe tente de reêsaisir ses droits antiques d'élection. — Attitude de Cluny aux conciles de Pise , de Bâle et de Constance. — Les teriMi monastiques se raniment. — Le roi de France impose décidément ses ordres au monastère de Cluny qui tombe en commande. — Jearn, bâtard de Bourbon. — Château de Lourdon, — Hôtel de Cluny. — Chapelle Bourbon. — Jacques d*Amboise. — Cluny faU encore quelques efforts pour reprendre sa liberté; mais il $uoco!mhe deeanî François /«% et devient la proie des Guise.
L'esprit s'est à peine reposé sur un homme d'élite, qu^une série d'abbés insignifians arrive, créatures de la cour Romaine, et qui vont mourir obscurément tour à tour à Avignon ou à Paris , comme pour nous faire comprendre que les abbés de Cluny sont ballottés entre le pape et le roi de France. Le roi de France fait d'abord choisir l'un de ses conseillers, Simon de la Brosse, dont tout le mérite fut de rédiger les statuts du collège de Cluny, dans lesquels on ne peut méconnaître l'aptitude spéciale d'un excellent docteur en théologie, comme on le nomme, cxcellentissimus doctor. On doit même avouer qu'on n*a jamais mieux réglé ailleurs Tordre et la distribution des ^^•ides, et ménagé la science, par des bourses plus nom*
breuses , à des élèves de toutes les conditions. Le temps des travaux divers était fixé d'avance. Sans compter Tétude de la Bible et de la Théologie, deux ans étaient réservés à la logique, trois ans aux livres philosophiques et naturels. Les étudians les plus avancés se faisaient les maîtres des plus faibles. Les mesures les plus scrupuleuses étaient prises pour la variété de renseignement , le maintien des mœurs , la distribution des bourses. C*était pour tout Tordre de Cluny une véritable école de hautes études ecclésiastiques. Les collèges de Dâle et d'Avignon avaient aussi le même but.
Charles V nomma Simon ambassadeur auprès du duc d'Anjou , du pape et de la reine de Sicile , avec appointemens de dix francs d'or par jour.
Urbain V, à son tour, fait prévaloir Jean Dupin sur un Guillaume , cinquième du nom , qu'il force de donner sa démission avant même qu'il n'eût été installé. Bientôt après, en 1374, Grégoire XI nomme un de ses petitsneveux, Jacques de Damas-Cosan, qui avait été élevé parmi les enfans de chœur de Cluny, et se montra seulement fort exact à faire prêter entre ses mains le serment de fidélité des habitans de Cluny , selon la coutume , à recevoir l'hommage féodal d'une foule de seigneurs, et à enrichir sans cesse le patrimoine monastique. Jean de Damas-Cosan , neveu de Jacques , le remplace par l'autorité de Clément VII. Celui-ci ne mérite pas d'autres éloges que le précédent. Il ne négligea rien des intérêts temporels de l'abbaye. Il eut l'honneur de bien recevoir le roi Charles VI , son frère , le duc d'Orléans , les oncles du roi , les ducs de Berry et de Bourgogne , le duc de Bourbon, plusieurs cardinaux, prélats et barons; il fit boire du vin aux moines tous les jours de la semaine,
excepté le vendredi et les jours de fête. Aussi k chronique le nomme-t-elle le bien aimant et le bien-eimé : nmltum fait dilectus ; et ipse multum dilexit. Le comte de Cler» mont , les deux nudns jointes dams celles de Vàbbi de Cluiry, et la tête découi^erte, le baisa snr la bouche, et luijitfai et hommage. Il donna sa bibliothèque au couvent et mourut. Yoilà tout, et avec ces obscurités où se traîne en paix Fabbaye, cum maxîma tranqaillitate , nons airivons an quinzième siècle.
Les papes français n*eurent pas plus tôt cessé d'hdbitar Avignon, en 1377, qu'éclata dans FÉglise le grand sckisme qui ne devait finir que trente-huit ans plus tard ao eoncile de Gmstance. A peine Grégoire XI , le dernier ^fBspe français , était-il retourné à Rome , pour mourir du moins au chef-lieu de la chrétienté , que les cardinaux divisés lui donnèrent à la fois deux successeurs , Urbain VI eC Clément VII : comme si j dans ces temps déplorables, il n*eât pu y avoir pour la papauté de moyen terme entre la sn* jétion et Tanarchie! L'épisoopat ressaisit alors avec empressement ses droits apostoliques que la tiare du moyenâge avait si fort dominés , placée qu'elle fut long^temps sur la tête d'hommes éminens et résolus* Le pouvcnr civil lui-même , qui avait pourtant déjà pris sa revanche dans les démêlés violens de Philippe-le-Bel avec Boniboe, et pour qui la papauté d'Avignon s*était montrée si complaisante, ne fut point fâché que le schisme raffiranchit décidément de sa frayeur de la prépondérance romaine.
L'Église était ainsi tourmentée , ne sachant à quel pape ofirir son obédience, lorsqu'en 1400 mourut le dernier abbé de Cluny , nommé par Clément VII. Le monastère crut le moment opportun de recouvrer aussi son indépendance perdue, et de procéder à l'élection abbatiale, selon
la règle de saint Benoit et les prescriptions de son fondateur. Raymond II* de Cadoène , noble Gascon , fut élu immédiatement après les funérailles de Jean de Damas ; Jeanne secundo sepulto, mox a loto conifentu in capitula, ut moris est, unanimiter Juit electus. Les moines ne se mirent pas non pins en peine de savoir à qui demander la consécration canonique de Télu. U se fit bénir par Tévéque de Chalons-sur-Saâne , en vertu de Tancien privilège de Tabbaye , qui remontait à son origine même. Et per épiscopum cabilonensem, durante suhstractione papœ Bene» dkti XIII, virtute pri^nlegU ab antique concessi fuit ordlfaUis, secundum quodjuerai udtatum et obsennOum a fimdadone monasterU per prœdecessores suos, quousque Ramona Ecclesia fidt translata citra montes.
Hélas ! pauvres moines , vous avez beau vous rassurer sur votre indépendance si nouvelle , en invoquant vos droits passés et les statuts de votre fondation ; si vous échappez par intervalle à la puissance absolue du souverain pontife , écbapperez-vous à l'autorité sans cesse croissante et plus voisine des rois de France , dont vous avez déjà senti les énergiques prétentions? Quand votre ordre s*est formé , vous marchiez pleins de force et de vertu au milieu de pouvoirs incertains y divisés , disséminés sur un immense territoire \ la rigueur de vos pratiques , votre science ecclésiastique et latine 9 commandaient le respect à h France, à TEurope, au monde entier, qui s'agenouillaient et vous enrichissaient à Fenvi. Aujourd'hui vous êtes foiUes, et k royauté est forte ; aujourd'hui vous n'êtes pas les seuls SKvans, et la religion monastique n'est plus si nécessaire : raille pouvoirs nouveaux , mille existences nouvelles se sont élevés à côté de vous -, il faudrait des miracles et la civilisation du dixième siècle , pour que vous pussiez redevenir
ce que vous étiez : avez- vous même les vertus et le zèle des temps antiques?
Cepeodant il me semble que Tère des conciles qui dis* putèrent aux papes leur suprématie canonique fut pour Cluny une de ces époques de révolution qui rendent quel*» quefois aux vieilles institutions un peu de leur énergie passée.
Au- concile de Pise, Cluny est noblement représenté par son procureur-général; et si Tabbé n'y parait pas, il s'excuse sur son grand âge auprès des pères do concile. Le concile de G)nstance, oii figure aussi , au nom de Tabbaye, le même procureur-général de Tordre , Bobert é^ ChaudessoUe , noble Auvergnat, le futur successeur de Raymond de Cadoène , confirme expressément tous les privilèges du monastère de Cluny. Robert y (iit Ton des électeurs de Martin V, qui lui donna des lettres de recommandation pour tous les prélats et princes d* Allemagne, lorsque, devenu abbé lui-même, il envoya des Visiteurs en Germanie, pour y réformer tous les couvens de aoD ordre.
Cluny ne fut pas moins bien traité par le concile de Bâie, qui s'occupa , comme ceux de Pise et de Constance, de la question de rendre à Cluny sa splendeur première. Cette fois, les droits du monastère bourguignon furent encore défendus avec un succès égal : les pères du concile les sanctionnèrent formellement. Ils firent même à Tabbaye Tbonneur de lui écrire, en 1435, pour prier qu'on leur envoyât des livres de sa bibliothèque , dont le concile avait besoin : et ce n'est point une médiocre louange des richesses littéraires et des études de Cluny que d'a- 'oir possédé seule, dans toute la chrétienté, les livres ■lécessaires au concile du quinzième siècle. Presque en
même temps, en 1442, des lettres de Charles VII Tiennent promettre au monastère la protection royale que tant de rois lui ont déjà donnée^ et Eugène IV, en 1446, veut que Tabbé de Cluny puisse punir seul les fautes de ses moines, lors même qu'ils serment chapelains du pape ou cardinaux.
Et toutefois , les temps étaient bien mauvais. Les terribles guerres entre T Angleterre et la France ravageaient alors nos provinces. Le concile de Baie , après avoir invité à ses séances Oddon II de la Perrière , noble Bourguignon , cano-. niquement élu par les moines en remplacement de Robert de^KhaudessoHe , se crut obligé de censurer son absence* Mais Tabbé ne tarda point à fidre admettre ses excuses , en objectant les craintes de la guerre et les périls de ses possessions au milieu des ennemis. Multos persecutiones pro ecclesia sustinuit, propter guerrarum multiplices voragines, dit le chroniqueur en son latin dégénéré. Les pères ezcu« sèrent Tabbé, et lui accordèrent des lettres monitoires contre Jacques de Chabanes qui occupait par violence plusieurs possessions de Tabbaye.
Les calamités nationales rendaient les abbés de Cluny attentifs à faire exactement renouveler le serment de fidélité des habitans de Cluny, dont ils avaient besoin plus que jamais. Clifny, dans la cruelle lutte entre les Bourguignons et les Armagnacs, se joignit patemment , en 1417, au duc de Bourgogne. Mais il avait fallu une permission royale pour relever, en 1411, les fortifications du château de Mazille , Tune des dépendances de la ville.
Tant de malheurs semblaient ranimer la ferveur des cloîtres, et même leurs richesses territoriales. On dirait qu'on n'honore jamais autant la vie monastique et sa sévérité religieuse, qu'au milieu des ruines et des discordes
civiles. C'est d'abord en ce temps-là que naquit dans la ville de Cluny, où il était en&nt de chœur , Thomme d^é-> glise et de lettres le plus remarquable qui lui doive sa naissance , Jean Germain , qui fut évéque de Nevers , puis de Châlons-sur-Saône, chancelier de Tordre de la Toison-d'Or, aux gages annuels de 1 ôO livres, et député du duc de Bourgogne , Philippe-le-Bon , à Rome et au concile de Bàle on il prononça deux harangues fort renommées. C'est une tradition , qu'une duchesse de Bourgogne remarqua an jour Jean Germain , encore enfant , lui offrant Teau bénite avec tant de grâce, qu'elle le prit en affection, l'envoya étudier à l'université de Paris, et fut l'auteur de sa fortune en le réftm* mandant elle-même aux faveurs de la famille ducale. Jean Germain laissa plusieurs écrits dc^matiques, et, pour ne pas perdre le souvenir de son origine obscure*, il se fit peindre sur les vitraux de l'église de Saint '•Maleul, è Cluny, présentant à genoux un chaperon roqge à sa mère qui garde les pjurceaux.
Dans l'intérieur du monastère , les vertus aaeétiqiiei se réveillèrent aussi, en même temps qu'il s'enricluasait de vases d'or et d'argent, d'une crosse en argent doré qui avait appartenu à Urbain Y, de croix précieuses, de calices admirables, d'une multitude d'ornemens précieux et variés, de magnifiques livres de chœur auxquels travaillèrent les moines eux-mêmes ; mais toutes les merveilles qui grossirent à cette époque le trésor monastique prouvent moins , à mes yeux , cette sainte résurrection du zèle claustral , que las naïves traditions de la chronique.
Du temps de Raymond de Cadoène , il y avait à l'abbaye un homme d'une grande sainteté, qui s'appelait Guillaume d* Auvergne. Une nuit qu'il reposait dans son lit , il entendit une voix qui pleurait et jetait de profonds gémissemens.
Cette voix m'annonce , s'écria-t-il , que ma soeur va mourir : et , en eflet , le lendemain matin arriva un messager qui lui vint apprendre la mort de sa sœur. Cette grande sainteté inspirait au démon le désir de le tourmenter. Une nuit qu'il se rendait à matines , et marchait dans les vastes corridors , le diable en personne vint lui barrer le passage , lui arracha sa lanterne , et , malgré sa résistance , Téteignit méchamment, et le jeta luinoiéme tout étendu au travers du dottre. Souvent le diable se plaisait à loi tirer la nuk ses couvertures, l'écrit maUn cherdiant à découvrir entière*» ment le moine, le moine ramenant sans cesse ses couvertures sur spn lit , sains perdre courage ni patience. Ses frères le surprirent plus d'une fois dans ces pénibles luttes.
L'abbé de Cluny lui-même , Oddon de la Perrière , donnait l'exemple de l'ascétisme le plus sincère. On raconte de lui ce qu'on dit aussi de saint Maur , que jamais aucun des frères ne put le voir ni se lever ni se déshabiller. Il dor^ mail toujours dans le lit régulier , il y entrait et en sortait tout habillé. H d)servaît sans interruption le plus absolu silence pendant toutes les heures de la nuit. Il était grand dans ses aumônes et dans ses veîUes. Jusqu'à la fin de sa vie, il ne manqua jamais d'assister aui offices du matin. Aussi parut-il , en son temps , le très - fervent zélateur de la religioB monastique, religionis monasiicœ zeiaiorferventissimus.
Cet exemple du chef n'était point perdu. On parle aussi , à la même époque, d'un frère de grande perfection, Etienne Bernadote. a Chez lui la vertu qui brillait le plus, entre todtes les autres , ce fut la patience, et une patience si extrême , que non-seulement il ne se souvenait jamais des injures qu'on lui faisait , mais qu'il n'y répondait jamais une seule parole. Il était fort silencieux , et , à vrai dire , il se taisait toujours. Et ce qu'il y a de plus surprenant, c'est que, son emploi de
célérier le mettant en rapports perpétuels avec chacun des frères , il faisait tout par signes , ne s'émouvant ni de la colère de ceux qui lui adressaient leurs demandes, ni de la prière de ceux qui cherchaient à le fléchir, et gardant envers tous le plus imperturbable silence. Silencieux donc et à toujours dans le Seigneur , il était préoccupé sans cesse d*unc conversation intérieure avec Dieu. Dès sa jeunesse, il avait coutume de réciter chaque jour tout le psautier : et le dimanche , bien qu'il employât aux psaumes ses heures accoutumées , il ne manquait pas de dire encore des leçons sur la bienheureuse vierge Marie. Il arriva de ce grand zèle que , le jour de sa mort , il avait déjà récité ses prières du jour et même celles du lendemain. Il avait un petit jardin , qu'il cultivait quotidiennement , tout en chantant ses psaumes : et , pour qu^on ne pût lui imputer le vice d'oisiveté , le temps qu'il n'avait rien autre chose à £ûre , il Tem- ' ployait à passer au crible , de fond en comble , toote la terre de son jardin *, et dans ce travail même il ne cessait pas de psalmodier. Des visions miraculeuses, on le penae bien , récompensaient un moine si parfait. Quand il lardait de se lever pour aller à matines , il ne manquait jamais d'entendre comme le son d'une voix angélique qui le réveillait et l'avertissait ; et la nuit qu'il mourut , plusieurs rdigieox le virent , en même temps , en songe , conduit par saint Etienne à l'autel des onze mille vierges, et, marchant glorieusement au milieu d'elles , présenté à la Sainte-Trinité par le premier martyr lui-même. 9
On est tout étonné de trouver encore ces récits ingénus, ces extases religieuses , qui reportent aux premiers âges de ^a vie cénobitique. Ce zèle nouveau ne se perdit point sous pean III , de Bourbon , fils naturel de Jean I*' , duc de 3ourbon. Mais la main royale se laissa trop voir dans le
choix du nouvel abbé. Charles VII écrivit lui-même au monastère en faveur de Jean de Bourbon , tout bâtard qu'il était. La prière royale était un ordre , et le couvent céda , parce qu'il avait besoin sans doute de la protection d^un important personnage. Ce n'est pas tout ^ une autre règle antique dut fléchir. Jean de Bourbon était évéque du Puy, et n'était pas lié à un ordre monastique , encore moins à celui de Cluny. Le roi se chargea d'arranger la chose avec le pape Callixte, et une bulle spéciale , de 1457, le reconnaît, singulari priinlegio , comme abbé régulier, et non conmie abbé commandataire , tout en lui permettant de conserver en même temps son évêché : ce que les flatteurs ne manquèrent point de célébrer, dans le temps , et de comparer symboliquement au double ipariage du patriarche Jacob , à qui Dieu permit d'épouser et de féconder à la fois les deux sœurs , Lia et Rachel. Singulier privilège , en vérité , et qui annonce bien que les privilèges de Cluny, malgré la piété des dernières années , se débattront en vain devant des adversaires trop puissans et maintenant trop rapprochés du monastère !
Jean de Bourbon était, en 1464 , aux conseils du roi. Il préside les états du Languedoc ; il devient même gouverneur de cette province , au nom du duc de Bourbon et d'Auvergne. On le voit , en 1 468 , présider encore les états provinciaux tenus à Montpellier, et recommander à Louis XI l'abbaye de Cluny et sa discipline. Plusieurs lettres de Louis XI se conservaient autrefois dans les archives clunisoises. Charles VIII ne refusa pas davantage à Cluny ses lettres de garde , équivoque présent du plus fort.
La naissance et le crédit de Jean de Bourbon , il faut lui rendre cette justice , ne le dispensèrent pas de travailler de toute manière à la prospérité de l'abbaye. Les articles de
réibroie qu'il publia ne furent ni les moins vigilans ^ ni les moins sévères ; et sa vie personnelle y répondit. Le chroniqueur du couvent ne peut assez déplorer sa mort. « Hélas ! s'écrie-t-il , Tordre de Cluny vient d'éptouver une grande douleur, et Téglise de Cluny et le monastère surtout une grande perte et une grande calamité , en perdant un si vénérable père ! Hélas ! une profonde et trop forte blessure a percé les entrailles de Tordre entier, et une épée douloureuse a traversé notre cœur. Il n'est plus , celui qui fut la fleur du champ de la religion monastique, Texcellent jardinier de la vigne du Seigneur ; et , je ne puis le répéter sans larmes , il a disparu d'au milieu de nous. O le plus rare des hommes ! ô saint homme orné de toutes les vertus des anges ! ô chrétien d'une vie exemplaire , et digne d'habiter avec les puissances célestes ! Il n'était pas fardé , mais sincère ^ il n*était ni rusé , ni menteur, ni revêtu de Tenveloi^ie.de la dissimulation , mais véridique , simple et sincère , d'an commerce indulgent , d'habitudes modestes , de goûts économes , tels qu'ils conviennent à un serviteur de Dieu , exact et attentif aux prières et aux mystères divins | ménageant son temps avec épargne, jamais oisif, consacrant toutes ses journées à ses monastères , à ses églises , à ses hôpitaux , à ses châteaux , au soin de tout entretenir, de fout créer, de tout réparer. »
On a vu ailleurs ce qu'il fit pour l'embellissement de la grande église du couvent. Je dois ajouter que , pour séparer les moines du tumulte et du dérangement que causaient les visites des étrangers et des hôtes, et pour ofirir aux visiteurs illustres une hospitalité plus élégante, il fit construire à grands frais un nouveau palais abbatial , auquel il ménagea un verger, du coté de l'orient , planté de vignes et d'autres arbres frpitiers : yiridarium y a parte ovientali, consitum
siirpibus vitium et dwersis generibus arborumfructiferarum. Ce palais abbatial existe encore avec les constructions nouvelles et plus élégantes , et les jolis omemens d'albâtre qu'y ajouta Jacques d'Amboise. La main des Guise s'y montre aussi (1).
Entre autres constructions, l'attention prévoyante de Jean de Bourbon se porta sur le château de Lourdon « dont il répara principalement le donjon. Il ajouta Une tour méridionale et d'autres bâtimens annexes. Il faisait, bien d'y pourvoir : car, en 1471 , dans le temps du débat de Louis XI et de Charles-le-Téméraire , un seigtieur voisin , Claude de Bled , seigneur de Cormatin , était venu s'emparer, au nom du duc de Bourgogne , des château! de Lourdon et de Boutavant , et enlever les meubles , les omemeds , les vases sacrés et les titres qu'ils renfermaient. Le parlement de Dijon , dans la suite , condamna le seigneur à'restitœr à l'abbaye les choses enlevées , avec deux mille livres de dommages-intérêts.
Il attacha aussi son nom et son bon goût à Vhôtel de Cluny, qui lui dut ses commencemens , pour n'être achevé qu'à la fin du 15* siècle ou au commencement du 16* , par Jacques d'Amboise , successeur de Jean de Bourbon. Cet hâtel de Cluny, élevé sur une partie de l'ancien emplacement du palais des Ttiermes , fait encore de nos jours l'admiration des connaisseurs. Mélange de gothique et de style de la renaissance , comme la plupart des monumens de la même époque , il se fait remarquer par une grande coquetterie et une grande légèreté de sculptures. Ses fenêtres sont ornées de dessins variés d'une finesse précieuse. La tourelle qui
(1) Il appartient aujourd'hui à M. Ochier, médecin à Cluny, qui a su en faire une habitalion délicieuse.
occupe la première cour est d*un aspect pittoresque et élégant. On vantait beaucoup autrefois une galerie de pierres sculptées à jour qui décorait le premier étage et qui a disparu. Mais rien n*égaie, aux yeux des artistes, la beauté de la chapelle , encore bien conservée , chef-d^œnvre gothique» pour la délicatesse du travail et la légèreté des omemeD.s. Cet hôtel eut Tétrange destinée de passer, sous Henri in , à une troupe de comédiens , puis à des religieuses de Port • Royal , dirigées par la sœur du célèbre Arnaud , après avcHr servi de refuge au cardinal do Lorraine , dans les troubles moqueusement appelés la guerre Cardinale.
Jean de Bourbon voulut joindre les beautés morales aux beautés de Tart. Il envoya , sur tous les points de sa juridiction , de savans et vertueux religieux, pour porter et féconder sa réforme. Ses monastères d'Angleterre , d'Espagne » d'Allemagne, reçurent les statuts réguliers du réformatear, tout aussi bien que les couvens plus voisins de Savoie» du Dauphiné , de la Provence , de la Gascogne , et de toutes les parties de la France.
Enfin, le digne abbé, après avoir doté , pendant sa vie, le monastère d'une profusion d'omemens d'église, fabriqués avec les plus précieuses étoffes , les plus riches métaux , et le travail le plus achevé , légua à Cluny tous ses livres , dont les principaux montrent assez la distinction d'esprit du donateur. Tout ce que la théologie et les Pères de l'Église ont produit de plus remarquable ; tout ce que la philosophie du moyen-âge a eu d'écrivains illustres ; tout ce que l'antiquité grecque et romaine a d'auteurs choisis et classiques \ tout ce que le droit romain et le droit canonique avaient alors enfanté de livres ou de commentaires : tout cela figurait dans la bibliothèque de Jean de Bourbon \ Pierre lombard à côté de saint Paul \ la légende dorée à cAté de
PiiDe-le-Naturaliste^ la cité de Dieu et saint JeaD-Cbrysostâme à coté de Plutarque , Tife-Live et Cicéron ; saint Thomas et saint Bonaventure avec le Digeste, Digestum vêtus et noinim^ Thistoire ecclésiastique d'Eusèbe de Césarée auprès des Décrétâtes , des Clémentines, des Gloses d'Alciat et de Bartholes ; Jean Scott , le livre de la propriété des choses, Vincent de Beauvais, le Miroir du droit, Spéculum juris, mêlés à Lactance, Aulu-Gèle , Eutrope « Spartien , Platon , Aristote , etc.
Jean de Bourbon mérita d'être pompeusement enseveli dans un magnifique vêtement funéraire de velours noir, orné de croix de damas blanc , qu'il avait destiné aux solennités funèbres ; mais il vécut encore assez pour être comme forcé par le roi de France , Louis XII, de s'adjoindre , en qualité de coadjuteur, avant de mourir, Jacques d' Amboise, frère du cardinal Georges d'Amboise v^inistre chéri du roi de France.
C'en était fait de l'indépendance du monastère de Cluny, puisque le roi de France n'avait qu'un signe à donner pour que le frère de son premier ministre devînt l'héritier nécessaire de l'abbé régnant. Les ordres monastiques ne sont plus une institution et un instrument de civilisation , dès qu'ils ne vivent plus de leur vie propre , qu'ils sont gouvernés comme une préfecture romaine , et deviennent le prix d'une faveur minbtérielle. Il n'y a plus là désormais qu'une question d'honneur et d'argent. La seule résbtance que la cour du roi pût trouver maintenant à son influence prépondérante sur les choses ecclésiastiques du royaume , c'est l'autorité pontificale , qui avait promis , plus souvent même que le roi de France , de maintenir et de garder l'abbaye de Cluny contre les envahisseurs temporels et spirituels. Mieux valait encore au monastère d'être déchiré
par le schisme , décimé par la peste , troublé dans sa discipline, que de tomber entre les froides et indifférentes mains d*un pouvoir sans contrôle. On se relève d'une mine violente , un schisme passe , la corruption elle-même peut se guérir; mais un établissement religieux, moral oupcditîque, est mort lorsqu'il ne dépend plus que du bon plaisiri de quelque part qu'il vienne. Que le roi et le pape eussent continué à lutter ; dans la lutte, le monastère eût été soutenu toujours par l'un des combattans : mais , quand les toutpuissans font la paix , le reste est toujours sacrifié ; et j*ai grande pitié , je l'avoue , de voir finir misérablement l'abbaye de Cluny, ce vieux monument religieux , comme un vil domaine dont on ne considère plus que les revenus matériels.
Je sais bien que, sous Jacques d'Amboise, la ferveur religieuse fut sagement maintenue; je sais bien qu*il avait été enfant de chœur et novice à Cluny ; mais son accession n'en était pas moins une violation flagrante et décisive des lois de la vie monastique. Il était évéque de Clermont» il avait passé déjà par deux abbayes, et notamment par l'abbaye de Jumiéges; et lorsque, par Tacoord de Looi^XII avec Sixte IV, il se fit assurer la survivance de Jean de
Bourbon, apparemment comme une plus riche et plus noUe dotation , les moins clairvoyans purent prévoir que les abus n'auraient plus de terme , et la restauration monastique plus d'espoir (1).
(i ) €e fut Jacques d'Amboise qui éleva de grands bfttimens au collège Saint-Jérôme de Dôle, et qui fit construire au chAteau de Ghaumont une tour de belle architecture , qui a conservé le nom de 7\mr d'Âmboise. Ce château , situé dans le Gharollais , appartient à M. le marquis Je la Guiche , pair de France.
Ce qui avait été fait , en 1481 , pour Jacques d*Amboise , du vivant même de Jean de Bourbon , qui resta usufruitier jusqu'à sa mort , on le recommença pour Geoffroy d'Amboise 9 neveu de Jacques , à qui son onde , en abdiquant , assura sa succession abbatiale , en 1510.
Après lui, en 1518 , les moines voulurent reprendre Texerdce de leurs antiques privilèges \ ils élurent , avec un accord remarquable , pour abbé , Jean de la Magdeleine , grand-prieur de Tordre , homme d'éloquence et de vertu y homme zélé pour la religion et pour la vie claustrale. Cette élection canonique , digne d'éloges par son ensemble , concorditer, uno tantum monacho dempto, puisqu'elle fut faite à l'unanimité, moins une voix, ne pouvait plaire au pouvoir. François I*' ordonna , avec le complaisant assentiment de Léon X , que l'abbaye de Cluny appartiendrait à Aymard de Boissy, abbé de Saint-Denis et évéque d'Albi : et ce que le roi et le pape voulurent fut accompli. Ils fidsaient bien autre chose dans le fameux concordat qui livrait toute l'église de France à la souveraineté du roi de France bien plus encore qu'à la tiare. La transaction que conclurent les deux puissances sur la nomination des évéques « elles songèrei\f aussi à l'appliquer à l'abbaye de Guny : et , en même temps que le roi nommait directement l'abbé bourguignon , Léon X , par une bulle de 1518 , ordonnait que l'abbé nommé , qu'il autorisait à prendre de suite possession des bénéfices , se pourvoirait dans les six mois eu confirmation devant la cour de Rome.
Une fois que l'autorité temporelle met la main aux choses spirituelles , la force des choses finit d'ordinaire par les lui soumettre à peu près sans partage ; car , pour nous autres misérables humains , la terre est toujours un point d'appui meilleur et plus réel que le ciel. Aussi vit-on les papes du
moyen-âge , quand l'opinion des peuples plaça leur pouvoir moral et leur majestueuse unité catholique au-dessus des nations et des couronnes , sortir inyinciblement des régions de rintelligence et des idées purement chrétiennes , pour commander aux empires terrestres , distribuer et renverser les trônes : tant ici-bas est impossible à rencontrer cette équitable ligne qui sépare la puissance religieuse de la puissance civile , la terre du ciel , Tame du corps !
Aymard de Boissy ne fut pas plus tôt mort, que le monastère de Cluny essaya encore une fois ses forces contre la royauté, en élisant Jacques le Roy, abbé de Saint-Florent , et Tun des moines de Tordre. Vaine résistance ! Jacques le Roy est forcé de céder aux menaces et aux prières du roij precibus armatis, dit naïvement la chronique. On achète sa démission en lui donnant Tarchevéché de Bourges ; et Tabbaye , qui n*aura plus d'autre destinée que d*étre la proie de la puissance , ou la marchandise du favoritisme , arrive aux mains de la célèbre famille des Guise , qui commençait à pdbdre. Ils ne la lâchèrent pas de long-temps.
Tout le monde répète que Tabbaye de Cluny tomba pour la première fois en commande, quand elle échut à la matna de Lorraine, en 1529 : mais, en vérité, n'est-ce pas abuser des termes? et , dès Jean de Bourbon , Tabbaye n*a-t-eile pas passé sous le joug ? et pourquoi reprocher à François I* ce qui était déjà consommé sous Charles YII , Louis XI eC Louis XII ?
Sous le règne des Guise , de plus rudes coups devaient être portés au monastère, à travers les guerres de la réforme et nos convulsions intestines.
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