‹ Essai historique sur l'abbaye de ClunyChapitre 35 sur 54 · PIERRE A ROGER, ROI DE SIGLE · texte numérisé non relu

PIERRE A ROGER, ROI DE SIGLE

Je rends grâces au tout-puissant Roi des Rois qui vous a distingué , entre tous les rois et les princes de l'univers , par ime sorte de magnificence de gloire , et qui a élevé si haut la réputation de votre nom

célèbre , que bien des hommes peuyent partaf^ ifec tous le titre royal , mais qu'on n'en trouverait aucun, ou presque idcod, qui iroof fût égal par la bravoure, la prudence et la probité. Vos Tertns sont bien attestées par la Sicile , la Calabre , la Fouille et une grande partie de Fltalie, soumises à vos lois; malheureux pays qui, avant vous, étaient des repaires de Sarrazins, des nids de pirates, des cavernes de brigands, et qui maintenant, par la graoe dn Dien de miséricorde qui anime votre zèle et protège vos travam, sont devenus le séjour de la paix , une demeure hospitalière , et comme le royaume joyeux et pacifique d'un autre Salomon. Ah! Je tons le dis, et Dieu, qui lit dans toutes les secrètes pensées, m*est térooiv que je ne cherche pas à vous flatter, plût à Dieu que la malheureuse et pauvre Toscane fût réunie, avec les provinces adjacentes, à votre heureux empire, et que ses intérêts perdus fussent ineorporés dans votre paisible royaume! On n'y rerrait point, comme aujourd'hui, les choses divines et humaines dans une oonfiuioii àéplorable; les villes, les châteaux, les bourgs, les villages, les placée publiques , les églises elles-mêmes consacrées k Dieu, être la pitne des homicides, des sacrilèges, des voleurs : on ne verrait pas tomber eo de telles mains, dépouillés, chassés, que dis-je? battus et tués, les pénitens , les pèlerins , les clercs , les moines , les abbés , les prêtres et jusqu'aux dignitaires les plus éminens du sacerdoce, les évêques, les archevêques , les primats et les patriarches ! Ces calamités unÎYerseDes pt tant d'autres semblables , si détestables et si crimmdles , disparaîtraient devant le glaive de votre royale justice : les ours , les léopards et les loups perdraient leur rapacité dévorante, et, pour emprunter le langage du grand et saint homme Job : « Tous les annnaux de la campagne, qui maintenant se ruent sur leur proie, seraient devant vous inoffensifs. »

Mais ce triste pays porte encore la peine de ses crimes passés , et gémit sous le fouet divin : la fureur de Dieu ne s'est pas encore détournée; et sa main est toujours étendue. Cependant j'ai grand espoir, et je le puise en Jésus, mon Sauveur et le Sauveur de tous, que le Seigneur entendra les vobux et les désirs de tant d'Infortunés, et que son oreille ne restera pas sourde aux bonnes dispositions de leurs cœurs. Mais , pour ne pas m'exposer aux méchantes conjectures de certains hommes qui mesurent la corruption d'autrui sur la leur, je m'arrête, de peur que, si ma lettre tombait en leurs mains, fb

D'y Toulussent trouver que de vaines paroles, et la suspectassent comme une fausseté flatteuse. Dieu qui voit d*en-haut ma conscience sait bien pourtant que je ne dis jamais que ce que je pense, et que mon sentiment sur vous n'a d^autre but , vous le savez vous-même, que d'exciter de plus en plus votre royale noblesse à des choses honorables , en lui persuadant que les sincères louanges de ma bouche sont répétées par beaucoup d'autres. Je Tai souvent écrit à votre majesté, voilà pourquoi, depuis vingt années, je vous ai aimé du fond de Tame, comme Fami de la paix et le vengeur des crimes ; voilà pourquoi je vous ai préféré à tous les rois et princes de notre temps, un seul excepté , qui n'est plus ; voilà pourquoi je suis résolu à vous garder mon affection jusqu'au dernier jour de ma vie. Voilà pourquoi , en présence des Souverains-Pontifes, en face des rois et des princes, les plus grands comme les plus petits , je n'ai cessé de tenir sur vos illustres qualités le même langage, et de recommander ardemment votre personne et votre royaume à Dieu tout-puissant , à mes frères et a^x autres communautés religieuses.

Maintenant , je passe à d'autres choses , et je veux que votre grandeur sache que je suis venu à Rome, que j'y suis resté quelques semaines , et que , après y avoir terminé les affaires presque innombrables de Féglise de Quny , j'avais arrêté de traverser la mer pour aller vous voir. Mais, comme aux années dernières, j'ai fait pour cela de vains efforts : ma volonté a été vaincue par les nécessités de mon ordre qui me rappelaient à Cluny. Tavais un double motif de passer en Sicile , d^abord celui de voir , comme je l'avais mille fois souhaité, votre royale personne, qui m'est, je le répète, phis chère que tous les autres rois , ensuite de révéler particulièrement les nécessités de votre monastère de Cluny à un roi qui les connaît peu et qui , je le pense , nous aime tout spécialement. Si je n'ai pu accomplir moi-même mon dessein , j'ai du moins envoyé à ma place à votre très-noble générosité un homme savant et probe , un de nos vénérables frères, sacristain de Cluny. Si vous le permettez, il vous dira ce que je vous aurais dit; il entendra ce que j'aurais entendu de vous. Votre église de Cluny crie vers vous et frappe à la porte d'un ami , afin d'exciter votre munificence à se montrer aussi libérale envers elle qu'elle a su se faire aimer de votre haute bienveillance. La nécessité nous force à implorer vos largesses pour subvenir aux dépenses infinies et bien connues de tous , de notre grand et illustre monastère qui , depuis

le jour où la première pierre en a été posée , a Goatame de recueillir de toutes les mains pour pouvoir répandre ses dons sur tous. Dès sa naissance , il n'est pas seulement devenu la grande hôtellerie des étrangers et la retraite de tous ceux qui ont voulu s'y réfugier , mais encore, pour ainsi parler, le trésor public de la république chrétienne. Il est économe pour lui-même et prodigue pour les autres; il mesure moins ses largesses sur ses ressources que sur les besoins d'autrui. Aussi, ni ses revenus, ni ce qu'il reçoit ne lui suflisent; car le nombre de ceux qui lui demandent est beaucoup plus grand que la libéralité de ses bienfaiteurs. Ce qui augmente notre gêne , c'est que le produit accoutumé des largesses royales s'est évanoui avec les bons rois et les bons princes. Les maîtres modernes des terres qui nous touchent n'ont pas les moyens de nous aider puissamment , quand ils en auraient la volonté. C'est ce qui fait que Clony a beaucoup de débiteurs et peu de bienfaiteurs. I^ roi des Allemands aime beaucoup Cluny, je le crois; le roi d'Espagne, le roi d'Angleterre, le roi des Francs, plus rapproché de nous, nous aiment beaucoup aussi; mais , malgré le grand attachement qu'ils nous portent aussi bien qne d'autres puissances , l'effet de leur affection est presque nul à notre égard. Ils égalent leurs prédécesseurs en amitié pour nous, mais ils ne les égalent point en munificence. Ils nous aiment, et je ne dis pas cela par malice, ils nous aiment, comme parle l'Apôtre Jean, en paroles et avec la langue , mais non en œuvre et en vérité. Que dîrai-je de plus? Pour parler avec vous le langage de Dieu avec le psalmiste: « Le pauvre a été abandonné à vos soins : vous serei l'appui dn papille, u Les rois dont je vous ai parlé vous ont laissé Téglise de Clony, comme dépourvue de ses anciens appuis : ils ont la volonté de nous aider, mais ils disent qu'ils ne le peuvent : vous qui en avex le pouvoir, par la grâce du souverain roi , nous vous conjurons d'en avoir la volonté. Amassez-vous donc , selon les paroles du Seigneur, des trésors dans le ciel , que la rouille et les vers ne puissent ronger, que les voleurs ne puissent fouiller et dérober. Mettez des effets solides où les autres ne donnent qu'une affection toute nue; et, de mène que vous surpassez tous les rois ou princes vos contemporains par vos vertus nombreuses , surpassez-Ics encore dans cette oeuvre si fmetueuse et si divine. S'il me reste quelque chose k vous dire, interrogez et écoutez le porteur de ma lettre, homme rempli de pnidence.

Même page.

Page 1