‹ Essai historique sur l'abbaye de ClunyChapitre 46 sur 54 · ROMAIN'E · texte numérisé non relu

ROMAIN'E

C'est à vous, sans aucun doute, qu'il appartient spécialement de faire disparaître les scandales du royaume de Dieu , d'apaiser les disputes , et de couper les épines qui couvrent le champ divin. Tel est le commandement de Moïse lorsqu'il monta sur la montagne : Fous avez avec vous, dit -il, Aaron etHur; s'il $*éléve parmi vous quelques controternes , vous vous en rapporterez d eux. Je parle d'un autre

TOUS occupez , la dignité qui éclate en tous, le pouToir que tous aTez reçu. Que celui qui a osé s'éleTer jasqu*au ciel redescende jusqu*aux enfers; que les œuvres de ténèbres , qui ont eu la témérité de paraître au grand jour , soient condamnées et réprimandées au grand Jour ; que celui qui pèche en public soit publiquement repris; et qu'ainsi soient réprimés tous ceux qui seraient tentés de prendre les ténèbres pour la lumière et de disputer sur les choses divines au milieu des carrefours , tous ceux qui parlent de dangereuses paroles au fond de leurs cœurs et qui les écrivent dans leurs livres : et qu'ainsi soit fermée la bouche de tous ceux qui prononcent l'iniquité !

BERNARD A INNOCENT 11

Il est nécessaire que les scandales arrivent : nécessité bien amère ' Aussi le prophète dil-il : ^t me donnera les ailes de la eolombe7 Je m^envolerai et je me reposerai. J'ai maintenant quelque chose de commun avec les saints , non pas en mérite , mais en volonté : car je voudrais moi-même disparaître bientôt de cette terre , vaincu , je l'avoue , par la force de la tempête et la pusillanimité de mon esprit. Mais je crains de n'être pas trouvé aussi bien préparé à la mort que je le désire; je m'ennuie de vivre , et je ne sais s'il convient que je meure : et , en cela , peut-être , mes vœux sont bien éloignés des vœux des uints ; ils veulent mourir, eux , par pur désir d'une vie meilleure : et, moi , ce sont les scandales et les chagrins qui me pressent de sortir de ce monde. L'homme saint dit : Être dissous par la mort, et se réunir au Christ : c*est le parti le meilleur. Dans le saint prévaut le désir, en moi prévalent les sens. Lui , dans cette si misérable vie , ne peut obtenir ce qu'il regarde comme le souverain bien ; et moi , je ne puis me débarrasser des choses fâcheuses qui surmontent ma patience. Et tous deux nous voulons quitter la terre , mais par des motifs bien divers.

Insensé! je me flattais de rentrer dans le repos, une fois que la fureur du lion (l'anti-pape Pierre de Léon) se serait calmée , et que la

paix serait rendue à TÉglise. Mais voici que l'Église est paisible , et je suis encore troublé. Je ne pensais plus que j'étais dans la vallée des larmes, et j'avais oublié que j'habitais la terre de l'oubli. Je ne ni*at* tendais point que la terre où je suis ferait germer sous mes pas des chardons et des épines; qu'à celles-ci en succéderaient d'autres, et que , ces dernières arrachées , il en naîtrait de nouvelles sans relâdie et sans fin. On m'avait bien dit que les choses iraient ainsi : mais tons les tourmens que j'ai éprouvés me font bien mieux compraidre la triste vérité de ce que j'entendais dire. Ma douleur a été renouvelée » mais jamais détruite ; j'ai été inondé de larmes , parce que le mal s'est augmenté ; je suis comme l'homme qui sort des brouillards pour étrecoQvert de neige. Qui pourrait supporter ce refroidissement rigooreaz qui engourdit la charité et fait que l'iniquité abonde? Nous n'avons échappé au lion (l'anti-pape) que pour tomber sous les coups du dragon (Abeilard) qui ne sera pas moins pernicieux , dans l'ombre, par ses ruses , que l'autre par ses rugissemens du haut de sa dignité. Et ce ne sont déjà plus des ruses obscures : plût au ciel que ces pages empoisonnées fussent encore cachées dans son portefeuille , et ne fussent point lues dans les places publiques! Ses écrits volent, et ceux qui fuient la lumière , parce qu'ils sont mauvais , les ont divulgués à Fenvi, prenant les ténèbres pour la lumière. Ces ténèbres se glissent dans les villes et dans les châteaux , comme si elles étaient la vraie lumière; tons s'abreuvent du poison , comme s'il était le plus doux miel. Ces funestes livres passent de province en province , de royaume en royaume. On annonce aux peuples un nouvel Évangile ; on leur propose une foi nouvelle et d'autres fondemens de leurs croyances; on discute sur les vices et les vertus sans morale, sur les sacremens de l'Église sans fin, sur les arcanes de la Trinité sainte sans mesure et sans sincérité. Tout, en un mot, s'agite et se passe d'une façon perverse et insolite, plus encore que nous ne pouvons l'apprendre et le répéter.

Goliath à la haute stature s'avance , entouré de son noble appureilde guerre , précédé de son écuyer, Arnold de Brescia. Les écailles de st cuirasse s'unissent si étroitement, qu'elles n'y laissent ancim endroit ouvert et vulnérable. Le sifflement de la guêpe italienne a répondu an sifflement de la guêpe française : et tous deux se sont joints en nn seul contre Dieu et contre son Christ. Ils ont tendu leur arc et préparé les flèches de leur carquois , pour frapper, dans l'ombre , les hommes au cœur droit. Dans leur extérieur et leur physionomie ils ont Fapparence

de la piété , mais ils sont , au fond , ennemis de la rraie religion, et font d^autant plus de dupes, que, démons au^ledans de Famé, ils se métamorphosent en anges de lumière. Goliath donc, debout entre les deux armées, avec son écuyer, pousse des clameurs contre les phalanges dlsraél, injurie les bataillons des saints, avec d'autant plus d*audace qu'il sait bien quil n'a plus de David à combattre. Enfin , en moquerie des docteurs de PÉgli^e , il exalte les philosophes ; il préfère leurs imaginations et ses propres nouveautés h la doctrine et à la foi des Pères catholiques ; et , tout le monde fuyant devant sa face , moi , le plus chétif de tous , il me défie à un combat singulier.

Sur ses instances personnelles , j'ai reçu une lettre de rArchevéque de Sens, désignant le jour du combat, dans lequel Abeilard devait, en présence de TArchevéque et de ses suffragans , établir, s'il le pouvait , ses propositions détestables, contre lesquelles j'ai osé murmurer. J^ai refusé le défi , soit parce que je suis novice dans cet art de la controverse où il s'escrime depuis son adolescence, soit parce que je jugeais inconvenant de laisser discuter, par les petits argumens de la dispute humaine , la raison de la foi qui repose , certes , sur la base Immobile et incontestable de la|;vérité. Je disais encore que ses écrits suffisaient pour le condamner, et que la lutte ne me regardait pas , mais bien les Évéques dont le ministère est de juger le dogme. Lui, pourtant, ne rabattit rien de sa jactance ; il éleva encore plus la voix ; il convoqua une grande foule à Sens , et assembla ses complices. Ce qu'il écrivit sur moi à ses disciples, je n'ai nul souci de le dire. Il répandit partout qu'il me répondrait, à Sens, au jour indiqué. Ce bruit, qui parvint à tout le monde , ne pouvait point ne pas m'arriver à moi-même. Je dissimulai d'abord , peu sensible d'ailleurs h la rumeur publique. Je cédai néanmoins avec peine , et les larmes aux yeux , aux instances de mes amis , qui, voyant que tout le monde se préparait déjà, comme à un spectade, à la conférence de Sens, craignaient que notre absence ne fit scandale et n'enflât Torgueil de notre adversaire. L'erreur pouvait aussi s*enraciner davantage, s'il ne se trouvait personne pour répondre et contrednre. Je me présentai donc au jour et au lieu indiqués, sans préparation et comme sans défense , repassant seulement dans mon esprit ces paroles des Écritures : Ne préméditez pas ce que vou9 devez répondre : car ce que vous aurez à dire vous sera donné au moment nécessaire; et ailleurs : Le Seigneur est mon soutien , je ne redoute rien des œurres de l'homme.

On vit assemblvs à Sens, oulre les évoques et les abbés , une foale (le membres du clergé, de professeurs des écoles municipales, et de clercs lettrés. Le roi lui-même était présent. Ainsi, en présence de tous, notre adversaire lui-même debout en face de rassemblée, on produisit plusieurs passages extraits de ses livres. A peine la lecture en fut-elle commencée, il refusa de l'entendre , sortit et déclara, ce qui ne nous semble point permis, quMl appelait du jugement des jages choisis par lui-même. Or, les propositions extraites des lÎTres d*Abeilard n'en furent pas moins soumises au jugement de tous ; on les trouTa opposées à la foi et contraires à la vérité. Je tenais, pour moi, à ce que cet examen eût lieu, de peur qu'on ne me taxât de légèreté et de témérité en une aussi grave affaire.

Et vous, ô successeur de saint Pierre, vous jugerez si celui qui attaque la foi du prince des Apôtres a droit de se réfugier sous la protecCioii du Saint-Siège. Vous, Tami de Tépoux divin, vous songerez, dans votre prévoyance, à sauver Tépouse sainte des lèvres de riniquitë et d'une langue pleine d'astuce. Et , pour parler plus librement à mon uiaitre apostolique, prenez garde à vous , ô très-cher Père, et à la gr«ee de Dieu qui est en vous. N'est-ce pas le Seigneur qui , alors que vous étiez encore petit à vos propres yeux , vous a établi au-dessus des nations et des royaumes? Et pourquoi , sinon pour renverser et détruire, |M)ur planter et édifier? Celui qui est allé vous prendre et vous choinr <lans la maison de votre père , et vous a sacré de l'onction de sa miséricorde ; voyez donc , je vous en supplie , tout ce qu'il a fait depuis et jusqu'ici pour votre ame ; regardez tout ce que sa puissance salutaire a détruit et renversé , par vous , dans son église , dans le champ du Seigneur, en face du ciel et de la terre , et tout ee qu'ensuite elle a bflCî, planté, répandu dans l'univers. Dieu a suscité, de votre temps, la fureur du schisme, pour que votre main l'écrasAt. J'ai vu l'insensé se dresser avec fierté, et soudain sa beauté fut frappée de malédiction. J*ai to, dis-je , j'ai vu l'impie orgueilleux s'élever comme les cèdres du Liban. J'ai passé, et il n'était plus. // faut, dit l'Apôtre, qu'il y ait de$ héréÊim et de» fchiitmes, afin d'êprouter les élus. C'est dans le schisme aussi que le Seigneur vous a éprouvé et connu. Mais, pour que rien ne manque à votre couronne, voilà que l'hérésie s'élève. Venes donc, très-cher Père, venez mettre le sceau à toutes vos vertus, et ne souAret pas qu'on dise de vous que vous avez moins fait que les grands évéques, -'is prédécess(*urs : venez, saisissez, |N*ndant qu'ils sont petits eneore,

les renards qui déYorent la vi^e du Seigneur ; ne permettez point qu*lls grandissent et qu'ils se multiplient, et que tout ce que tous n'aorex point exterminé de leur race soit, pour notre postérité, un malheur incurable. Et déjà ils ne sont plus petits et peu nombreux : déjà se sont accrus leur nombre et leur force ; déjà , pour les exterminer, il faut un bras fort, il faut même votre main puissante.

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