‹ Essai historique sur l'abbaye de l'Immaculée-Conception-St.-Michel (primitive observance deChapitre 10 sur 36 · CHAPITRE Vm · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vm

Reprise du pèlerinage de Notre-Dame-du-Bon-Remôde. — Célébration du mois de Marie et de la Fête-Dieu au monastère de Saint-Michel-de-Frigolet. — Première réception de novices de la primitive Observance de Prémontré. — Érection d'un Calvaire sur un des cols des Petites Montagnes.

Le T. R. P. Edmond venait â peine de se rendre acquéreur du monastère de Saint-Michel-de- Frigolet que de tous les alentours, à dix lieues â la ronde, on se rendait en foule aux Petites Montagnes pour y saluer, dès son aurore, la résurrection d'une famille religieuse qui avait depuis plus de quatre cents ans disparu de la terre de Provence (1), mais dont les travaux et les

(l) Sur la fin du XII* siècle, ftit fondée aux portes de Marseille, sur los bords mômes de la mer, Tabbaye de Notre -Dame-de-rHuveaune {Beatse Mariée de Ybelina) ;

grandeurs- avaient eu pendant cinq siècles leur retentissement dans nos contrées méridionales. De la sorte recommença, après soixante années et plus d'interruption, Tallluence des anciens jours au pied de Tautel de Notre-Dame-du-Bon- Remède.

La paroisse de Graveson fut la première à s'y rendre en procession. Il est vrai qu'elle se conformait en cela à un usage immémorial ; mais elle n'en secondait pas moins, par sa pieuse initiative, les intentions du vénérable religieux qui voulait que l'Église reprît immédiatement possession des lieux d'où la Révolution française l'avait si indignement et si brutalement bannie.

A dater de ce moment, il ne se passa plus un seul jour sans que des fidèles vinssent, soit isolément, soit par groupes, prier sous les voûtes de la gracieuse chapelle. Les exercices du mois de Marie qui s'y ouvrirent solennellement dès le 30 avril, contribuèrent puissamment à. ranimer la vénération des catholiques populations du voisinage pour cet auguste sanctuaire.

Le 3 juin suivant, il pouvait à peine contenir le tiers des pèlerins qui étaient venus y célébrer

elle suivait la règle de Prémontré, et ses religieux furent l'objet des faveurs du pape Honorius III en particulier. Ce monastère eut neuf abbés seulement; car, en 1407, sur les instances de la reine Yolande, femme de Louis II, roi de Naples et comte de Provence, l'anti-pape Pierre cle Lune en déposséda l'Ordre sacré de Prémontré pour le donner à çles religieuses de l'Ordre de Saint-Augustin. <HuGO, Ann, Ord, Prœm,).

— isola fête du Très-Saint Sacrement. Le temps était magnifique, et le ciel éclairait de son plus beau soleil cette touchante solennité. Douze prêtres en habits sacerdotaux, douze frères des écoles, cinc] ermites en froc et en capuce précédaient la divine Eucharistie que portait, sous un dais de soie blanche broché d'or, M. Taumônier de Thôpital de Tarascon, et la foule marchait en tête* du cortège envoyant aux échos des collines environnantes les accents les plus harmonieux. La procession longea la fiiçade méridionale du monastère, traversa le cloître et pénétra dans Tancienne église de Saint-Michel, et le Seigneur rentra ainsi on possession de la terre qui, il y a plus de neuf cents ans, avait été consacrée à son culte.

Mais ce fut cinq semaines après, le dimanche il juillet, que le concours fut vraiment considérable au v/eifo? J/oiif if r. Ce jour-là, Tordre sacré de Prémontré célébrait la fête de saint Norbert, son glorieux patriarche. Les populations du voisinage semblaient s^être toutes donné rendezvous à cette solennité : de bonne heure, les collines qui s'étendent d'Avignon à Tarascon sur la rive gauche du Rhône, étaient traversées par une multitude de pèlerins accourus de Boulbon, de Maillannc, d'Eyragues, de Rognonas, de Saint-Remy, de Château-Renard, de Barbontane, et en même temps les divers convois du rhomin de fer laissaient à Graveson une luulc non moins nombreuse et venue tout

exprès d'Avignon, de Tarascon, d'Arles et de Beaucaire.

Mgr Chalandon, archevêque d'Aix, avait bien voulu accepter la présidence de la fête, et dès huit heures du matin, Sa Grandeur gravissait au milieu des arcs de triomphe et des guirlandes de verdure les sentiers pierreux qui conduisaient alors au couvent. A mi chemin, le T. R. P. Edmond, entouré de ses novices, reçut le Prélat sous le dais, avec les cérémonies prescrites par le pontifical romain. A ce moment, une brigade de gendarmerie commandée par le lieutenant de Tarascon, la musique militaire de récole de Barbentane, la confrérie des pénitents noirs d'Avignon et soixante-quinze ecclésiastiques en habit de chœur se joignirent au Pontife et raccompagnèrent processionnellement â Tancienne église de Saint-Michel transformée en salle capitulaire. Là, Mgr Chalandon prit place sur un trône : après une onctueuse allocution sur la nature et les devoirs de l'état monastique, S. G. donna les insignes de prof es au T. R. P. Edmond, et Thabit de novice à M. l'abbé Dubois, prêtre du diocèse d'Avignon, qui, sous le nom de P. Joseph, a fait si longtemps l'édification du monastère et qui depuis deux ans est allé recevoir au ciel la récompense de ses vertus. Pendant ce temps, tous les cœurs étaient émus ; les larmes coulaient de tous les yeux. On ne pouvait, en effet, sans être attendri, entendre les magnifiques oraisons prononcées par

le Prélat et contempler la scène de dépouillement et de renoncement dont le nouvel enfant de saint Norbert donnait alors le sublime spectacle.

L'archevêque d'Aix se rendit ensuite avec le même cortège à la chapelle de Notre-Dame-du- Bon-Remède, qui se prolongeait en quelque sorte au dehors sous une vaste nef de tentures élégamment pavoisée. Il y célébra pontificalement les saints mystères. A l'OfiFertoire, le T. R. P. Edmond vint se prosterner au pied de l'autel et, au milieu de cérémonies vraiment émouvantes, prononça entre les mains de 8a Grandeur la formule de sa profession solennelle dans la primitive Observance de l'Ordre sacré de Prémontré, suivant la permission qu'il avait obtenue de N. S. P. le Pape ; puis, pendant que l'on chantait au chœur le Fem, Creator pour attirer les bénédictions du ciel sur la communauté naissante, il reçut du Prélat et de ses assistants le mystérieux baiser de paix.

A l'issue de l'Ofïice divin, le clergé reprit en procession le chemin du monastère, et quelques instants après, le T. R. P. Edmond et le P. Joseph, c'est-à-dire toute la nouvelle communauté, attendaient leurs hôtes à la porte du réfectoire pour leur laver les mains et les introduire dans la salle où avait été préparé un maigre et frugal repas, ainsi qne le prescrivent les constitutions de l'Ordre. A la vue de cette table si simple et servie par les Pères eux-mêmes, l'on se rappe-

lait cette table non moins simple, non moins frugale à laquelle, au XI« siècle, le pape Innocent II daigna lui-même s^asseoir à l'abbaye de Prémontre.

Dans Taprès-midi, les vêpres furent chantées pontificalement par FArchevêque. Quand elles furent terminées, une nouvelle procession sortit de la chapelle et gravit une des coUines qui dominent le monastère et sur la déclivité de laquelle était érigée depuis la veille une belle statue de Marie-Immaculée. La foule que sans exagération Ton pouvait porter â 5,000 âmes, se pressait tout autour du monument, respectueuse et recueillie. Lorsque les chœurs eurent cessé leurs chants et que la grande voix du tambour eut imposé silence à la multitude, Mgr Ghalandon, avec cette éloquence et cette onction qui le caractérisaient, expliqua le motif de cette nouvelle cérémonie, et, rappelant saint Pothin, disciple de saint Polycarpe, qui vint à Lyon porter le livre des Évangiles et la statue de Notre-Dame-de- Fourvières, il se représenta aussi lui-même venant avec la règle de saint Norbert et la statue de Marie pour peupler les solitudes de Frigolet et rendre à Taugusle Mère de Dieu son antique héritage. Alors le T. R. P. Edmond d'une voix émue consacra à Marie tout son monastère et ses habitants, conjurant la Reine du ciel et de la terre d'être la mère féconde de cette maison et de s'y former elle-même une cour qui pût chanter dignement nuit et jour ses louanges et celles de son diviu Fils.

Cette pieuse consécration était à peine terminée que la procession se remettait en marche pour retourner à Notre-Dame-du-Bon-Remède.

Là devait se couronner la journée par la bénédiction du Très-Saint Sacrement qui fut donnée par le vénérable Prélat, au milieu des mille feux dont resplendissait le gracieux sanctuaire.

Ainsi se clôtura cette première fête célébrée en rhonneur de saint Norbert au vieux Moûtier de Saint-Michel. Ceux qui en furent les heureux témoins en garderont longtemps, si nous en jugeons par nous-même, la douce et précieuse souvenance. La magnificence des solennités qui se sont succédé depuis lors sous les voûtes de la belle église de Tlmmaculée-Conception, si remarquable qu'elle ait été â tous les points de vue, n'a pu effacer encore de notre âme l'impression que produisit sur nous cette cérémonie du il juillet 1858 célébrée avec tant de splendeur dans le désert de Frigolet.

Cette journée de bénédictions et de grâces a été le point de départ d'une série de fêtes dont le bruit a eu au loin un long retentissement et qui ont ajouté à l'éclat du pèlerinage de Notre- Dame-du-Bon-Remède. C'est ainsi que, le samedi 19 mars 1859, une statue du glorieux saint Joseph, due au ciseau si chrétien et si habile de Mme Lefèvre-Daumier, fut posée à l'entrée des terres du monastère. La pluie qui tombait par ton*ents ce jour-là, ne put empêcher en cette circonstance les RR. PP. Prémontrés de déplch.

yer une véritable pompe, et les fidèles de se joindre à eux en grand nombre pour glorifier le saint patriarcbe, le père nourricier du Sauveur, établi de la sorte le gardien et le protecteur de la communauté naissante.

Quelque temps après, le 20 mai, c'était de nouveau grande fête au monastère. Mgr Ghalandon, interrompant le cours de ses visites pastorales, revenait, au bout de dix mois, s'y agenouiller au pied de Tautelde Marie.

Dès la matinée, des troupes de pèlerins arrivaient de tous côtés à Saint-Michel ; il en venait de Tarascon, de Maillanne, de Rognonas, de Barbentane, des petites communes des environs et jusque d'Avignon et de Beaucaire; aussi, quand les bons religieux descendirent, vers neuf heures, à la rencontre de l'Archevêque, se virent-ils escortés par une foule pieuse, jalouse de partager avec eux sa bénédiction.

Mgr Ghalandon fut d'abord introduit dans la salle capitulaire où, après avoir revêtu les ornements archiépiscopaux, il donna l'habit de saint Norbert â un postulant qui attendait cette grâce depuis plusieurs mois. 11 se rendit ensuite processionnellement, et par le cloître, à la chapelle de Notre-Dame-du-Bon-Remède, nouvellement agrandie par un prolongement de cinq travées. La communauté, composée déjà de vingt-trois membres, et accompagnée d'une vingtaine d'ecclésiastiques des environs, marchait devant le Prélat sous la croix du monastère.

Après Toffice de tierce, l'abbé Rouchon, vicaire-général et archidiacre d'Arles, célébra la sainte messe à laquelle le Prélat assista pontificalement entre M. le doyen de Sainte-Marthe de Tarascon et M. le curé de Saint-Remy. Le chœur, admirablement fourni de voix mâles et fortes, chanta avec un ensemble remarquable la messe de Dumont.

Dans l'après-midi, à rissue des vêpres solennelles, l'Archevêque sortit de Téglise, précédé de plus de deux mille personnes et se dirigea vers l'un des mamelons du voisinage. Là, quarante hommes, vêtus de tuniques blanches, venaient d'apporter un immense croix. Dès que le signe auguste' de notre rédemption eut été élevé, MgrGhalandon monta sur le tertre de verdure qui lui servait de base, et, après avoir récité les prières ordonnées par le cérémonial romain, il fit entendre à la foule quelques-unes de ces exhortations chaleureuses et paternelles dont il avait si bien le secret. L'auditoire était, on peut le dire, suspendu à ses lèvres, et quand il bénit avec une parcelle de la vraie croix le peuple qui se pressait a ses pieds, le cri cent fois répété de : Vive la croix ! retentit au loin dans la campagne. La procession forma de nouveau ses rangs, et Monseigneur fut ramené par elle à l'église, où la bénédiction du Saint-Sacrement termina cette belle journée.

Depuis lors, le pèlerin qui se dirige vers le monastère de Saint-Michel ne peut plus s'égarer

sur la route; ce Calvaire lui sert de phare pour le conduire au but. Le voyageur même que la vapeur emporte de Marseille à Lyon, jetant un coup d'œil sur la colline sainte, se doute bientôt â la vue de cette croix, que, tandis qu'il supprime en quelque sorte le temps et l'espace pour vaquer plus promptement à ses affaires ou à ses plaisirs, d'autres mortels plus heureux ont librement abandonné les unes et les autres, en prenant les ailes de la colombe pour chercher les paisibles solitudes où ils ne s'occupent plus que du ciel.

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